Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MAÏMAÏ de Aki Shimazaki

Chronique Livre : MAÏMAÏ de Aki Shimazaki sur Quatre Sans Quatre

Aki Shimazaki vit à Montréal depuis et écrit en français.
L’Ombre du chardon est le troisième cycle d’une pentalogie, Maïmaï est le cinquième roman de ce cycle.
On y retrouve Tarô, l’enfant sourd-muet de Mitsuko, personnage principal de Azami (2015) et de Hôzuki (2016).
On peut lire dans le désordre chacun des romans de la pentalogie, ou même individuellement, toutes les combinaisons sont possibles.
La chronique de son dernier roman : Fuki-no-tô (2018)


« Je vais à l’oshiire. En ouvrant la porte coulissante à droite, je suis gêné, comme si je faisais intrusion dans la vie privée de ma mère. Ses futons sont rangés en bas et, au-dessus de l’étagère, sont suspendus à des cintres ses vêtements familiers. Il y a aussi des ceintures, des foulards, des écharpes.
Bâchan est de retour de son déjeuner et je lui demande :
- Que dois-je faire de ces choses ?
Elle me suggère :
- Tu pourrais d’abord les offrir à tes amies. Si personne n’en veut, donne-les à mon église qui les vendra au bazar.
C’est une bonne idée. Je mets les vêtements dans des boîtes en carton. Ils sont tous de couleur sombre. Ce n’est pas le genre de Mina. Je songe à Hanako qui portait l’autre jour une robe toute simple.
Après avoir vidé l’espace du côté droit, j’ouvre la porte coulissante de gauche. Au-dessous de l’étagère sont placés deux chiffonniers. Je regarde dedans. Ce sont des sous-vêtements, des bas, des chaussettes. Mal à l’aise, j’appelle Bâchan, qui met le contenu dans un sac en plastique. Je remarque au fond de l’étagère un coffre en bambou. Je le descends. En l’ouvrant, je sursaute :
- Qu’est-ce que c’est que ça !
Surprise par mon geste exagéré, ma grand-mère vient voir le coffre. Ce sont des décolletés plongeants, des chaussures à talons aiguilles, des bijoux clinquants, des perruques noires, des lunettes de soleil, des instruments de maquillage, des produits de beauté. Toutes les robes sont voyantes : rouge, bleu, vert.
- Pourquoi maman avait-elle des choses pareilles ?
Sans aucun étonnement, elle me répond :
- Ah, Mitsuko les avait gardées.
- Que faisait-elle avec ça ?
Bâchan se tait un moment. Je l’interroge ;
- Faisait-elle du théâtre, un rôle de prostituée par exemple ?
Elle rit :
- Rôle de prostituée ? Voyons ! Mitsuko ne s’intéressait même pas au théâtre.
Je répète :
- Alors que faisait-elle de ça ?
- Tu veux le savoir ?
- Bien sûr !
- Elle travaillait dans un bar comme entraîneuse.
- Un bar ? Entraîneuse ?
Je suis embrouillé.
- Ne te formalise pas, Tarô. Elle devait gagner assez d’argent pour payer l’hypothèque, tes écoles privées, tes profs de peinture.
Je reste silencieux. À présent, je comprends comment maman est parvenue à subvenir à tous mes besoins.
- Combien de temps a-t-elle exercé ce métier ?
Bâchan réfléchit :
- Vingt ans.
- Si longtemps !
Ma mère sortait chaque vendredi soir. Enfant, je croyais qu’il s’agissait de voyages d’affaires, car elle rentrait le lendemain avec des boîtes de livres.
- Tarô, ne la juge pas mal. Ne te sens pas coupable de ses dépenses pour toi.
J’acquiesce de la tête. » (p. 37, 38, 39)


Tarô, malgré son handicap, est un jeune homme plutôt heureux, qui peint et travaille comme mannequin. Il a comme petite amie une jeune femme, mannequin elle aussi, qui s’appelle Mina. Elle et lui s’entendent bien, mais leur relation reste superficielle, ils n’éprouvent pas le désir de vivre ensemble, elle ne fait aucun effort pour apprendre la langue des signes, leur lien reste plutôt sexuel et Tarô sent bien que ce n’est pas celle avec qui il souhaite s’engager.

Quand sa mère meurt, bien trop jeune malgré qu’elle ait trop fumé et trop bu - elle n’a pas 60 ans - il se retrouve soudain seul héritier de sa librairie de livres scientifiques et philosophiques rares ainsi que de l’appartement au-dessus dans lequel logeait sa mère et sa grand-mère, qui, à plus de 80 ans, est encore alerte. Elle prend d’ailleurs soin de Tarô, lui prépare à manger et veille sur lui, comme elle l’a toujours fait, depuis qu’il a deux ans.

« « Il n’existe nulle part une famille qui n’ait aucun ennui. N’envie pas le foyer d’autrui. » »

Les dernières volontés de Mitsuko sont très claires : que la librairie devienne un atelier et une galerie d’exposition pour Tarô, qu’il vive avec sa grand-mère dans l’appartement et que l’argent qu’il hérite le dispense de travailler à autre chose qu’à son art. Elle ne souhaite pas de cérémonie pour son incinération, elle souhaite que le minimum de personnes soient présentes d’ailleurs. Il y a une volonté de simplicité et d’effacement, rien ne doit subsister d’elle ; Tarô et sa grand-mère Bâchan respectent ses volontés et s’acclimatent à leur nouvelle vie. Il peint, elle fait à manger et s’occupe un peu de la galerie. Tarô, de son côté, rompt quelque temps plus tard avec Mina, faisant table rase du passé.

En rangeant la chambre de sa mère, il trouve quelques-uns de ses papiers, dont son passeport, vierge. Or, la mère de Tarô a toujours expliqué à son fils qu’il avait été conçu avec un peintre espagnol, qui devait rejoindre Mitsuko mais qui est mort dans un accident de voiture avant d’avoir pu le faire, c’est cette ascendance étrangère qui explique le physique de Tarô, qui surprend ceux qui ne le connaissent pas. D’ailleurs on lui demande plusieurs fois s’il est bien japonais, malgré son patronyme et on le pense même adopté. Tarô trouve tout cela étrange, sans pourtant chercher à en savoir davantage. Il découvre aussi des vêtements sexy, des tenues absolument pas en rapport avec celles habituellement portées par sa mère, des chaussures à talon, des perruques et de la lingerie raffinée. Sa grand-mère lui révèle alors que sa mère a été entraîneuse dans un bar, pendant des années, afin de gagner de quoi faire vivre la famille. Surpris, Tarô n’éprouve que de la compassion pour sa mère et encore plus d’amour pour elle. Il décide de peindre sa mère en entraîneuse et ses tableaux ont tant de succès qu’ils sont rapidement achetés par des hommes qui ont manifestement connu Mitsuko au bar et qui gardent d’elle un souvenir affectueux et respectueux.

La vie de Tarô change soudain le jour où il retrouve Hanako, une amie d’enfance, avec qui il a beaucoup joué et qu’il aimait tout particulièrement, ainsi que sa mère, une femme maternelle et douce très différente de Mitsuko dont il se souvient qu’il aurait aimé qu’elle soit sa mère, parfois, tant elle était gentille et affectueuse. Tout un pan de sa petite enfance lui revient en mémoire, les dessins et les jeux partagés, l’amitié et le plaisir d’être avec elle.

Son père étant diplomate, elle a dû déménager et Tarô se souvient qu’elle lui a beaucoup manqué. La revoir est comme une évidence, elle et lui sont faits l’un pour l’autre, et très vite ils décident de se marier dans un futur proche. Elle, contrairement à Mina, pratique la langue des signes, et elle s’entend parfaitement bien avec Bâchan.

Les deux jeunes gens sont heureux et Hanko veut présenter son fiancé à sa famille, bien qu’elle sache que sa mère rêve qu’elle se marie à un diplomate. Les mariages arrangés étaient la norme mais, maintenant, on se marie avec qui on souhaite, et Hanako n’a aucune intention de se laisser dicter sa vie par ses parents. Elle décide qu’avec leur assentiment ou bien sans, elle épousera celui qu’elle aime.

La présentation de Tarô à ses parents, qu’elle n’a préparé ni au handicap du jeune homme, ni au fait qu’il soit métis, tourne au désastre car sa mère refuse carrément le mariage, s’y oppose même catégoriquement, fait une crise qui la conduit à l’hôpital, déprime, entre ensuite finalement à l’hôpital psychiatrique…

« Maïmaï, maïmaï,
Où vas-tu si lourdement ?
Que portes-tu dans ta maison si grande ?
Un chagrin ou un fardeau, ou bien les deux ?
Ah, tu ne peux qu’avancer, comme la vie !
Bon courage, maïmaï ! Adieu ! »

Tout est clef, tout est symbole, tout est comme les dessins de notre enfance dans lesquels on pouvait voir deux images différentes suivant qu’on les regardait dans un sens ou dans l’autre. Azami est le nom de la revue d’art à laquelle le père de Hanako est abonné, et c’est aussi le nom que s’est donné Mitsuko quand elle travaillait comme entraîneuse dans un bar. Maïmaï, c’est l’escargot de la comptine dont se souvient Tarô, que lui chantait sa mère, mais c’est aussi celui de la broche que porte Hanako, qui lui a été offerte par Mitsuko, précisément. Le dessin d’Hanako qu’a précieusement gardé Mitsuko représente un petit chien blanc et une fleur orange. Après le départ de son amie, Tarô a justement trouvé un chiot blanc qu’il a adopté et qui l’a consolé de sa perte, quant à Hanako, elle a, une fois partie avec ses parents en Allemagne, adopté un chat qu’elle a appelé Socrate comme celui qu’avait son ami Tarô…

Mitsuko est Azami, Bâchan l’adorable grand-mère a fait de la prison, et Tarô ne sait pas qui est exactement son père. Ni sa mère, peut-être bien.

Justement, les mères du roman sont pareilles à l’escargot, portant seule sur leur dos chagrin et fardeau et des secrets sont exhumés qui montrent leur capacité à se sacrifier, à supporter le malheur avec dignité : Bâchan a passé un an en prison pour avoir blessé une femme qui la tourmentait, elle a travaillé sans réussir à gagner assez d’argent pour offrir à Mitsuko les études qu’elle aurait aimé faire, une amie de Bâchan s’est accusée à la place de son fils et a fait de la prison pour la lui éviter… Il n’y a nulle honte, chacune fait ce qu’elle a à faire pour les siens, sans rechigner, comme Mitsuko-Azami l’a fait pour son fils. La dignité ne leur manque pas pour autant, peut-être même est-ce cette capacité à tout supporter avec vaillance et courage qui la leur confère.

Très délicatement, avec grande pudeur et beaucoup de simplicité, de pureté, comme on travaille une aquarelle, par petites touches qui prennent du relief et du sens quand on regarde l’ensemble du tableau, on comprend et devine l’histoire de Tarô et le secret de sa naissance. Est-ce ce qui compte, finalement ? Quand Tarô se pose la question de savoir ce qu’il ressentirait s’il découvrait que Mitsuko n’est pas sa mère biologique, il se rend compte que ça n’aurait aucune importance, que ça ne changerait rien à ses sentiments. Les gens qui forment notre famille n’ont pas besoin de partager notre ADN, la génétique n’est pas une condition à l’amour sincère, seul comptent les liens qu’on a prit soin de tisser au cours des années de tendresse et de soins. Parfois, les liens biologiques sont même un obstacle qu’on n’avait pas prévu.
Qu’adviendra-t-il de Tarô et d’Hanako ?


MAÏMAÏ - Aki Shimazaki - Éditions Léméac / Actes Sud - 174 p. avril 2019

photo : Pixabay

Chronique Livre : NOUVEAUX VISAGES de Danzy Senna Chronique Livre : LES RÉPONSES de Catherine Lacey Chronique LIVRE : L'AMOUR DE MA VIE de Clare Empson