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Chronique Livre :
MA PART DE GAULOIS de Magyd Cherfi

Chronique Livre : MA PART DE GAULOIS de Magyd Cherfi sur Quatre Sans Quatre

photo : Zebda en concert à Toulouse le 14 juillet 2012 (Wikipédia)


Ekhrah amaghziz *

Magyd Cherfi

Né à Toulouse en 1962, il écrit dès le lycée et chante dans un groupe amateur avec ses amis en 1985. Plus tard, ce sera Zebda, dont il écrit tous les textes.
Il a aussi publié des nouvelles et des récits chez Actes Sud, chante en solo et s'engage en politique, à gauche bien sûr !
Il publie une tribune Carnages dans Libération le 14 novembre 2015. Un beau texte.

* "Apprends, mon bien-aimé" (traduit du kabyle)


De quoi ça parle ?

« J'ai longtemps maudit ma mère de m'avoir tant couvé, dans les cités, ça ramollit l'âme, ça vous fait poli, poète et merdeux, détesté de la bande. » (p. 13)

1981, l'année du bac pour Magyd Cherfi. Oui ça a l'air tout simple, n'est-ce pas ! Mais c'est le premier de la famille, du quartier même. Ah oui, mais oui, parce que ses parents sont algériens et qu'être français, dans ce cas, qu'est-ce que ça peut bien pouvoir dire ?
Magyd Cherfi revient dans le quartier de Toulouse de son enfance, un lieu de contradictions et de tensions entre deux cultures, où on se fait tabasser quand on est bon à l'école et où on rêve aussi de cheveux blonds et de liberté.
L'assimilation ? L'intégration ? Tu me rappelles le concept ?

«- Comment t'appelles-tu déjà ?
- Magyd.
- Heu... C'est un peu compliqué pour moi, je t'appellerai Gilles. » (p. 17)


Du calme, oui un extrait, le voilà !

« Pour de vrai, tout n'a pas été coloré de noir dans la piaule à Jules Ferry. Quand j'y pense je me dis qu'on a vécu l'extravagance. Et cette extravagance a débarqué quand on nous a tout de go annoncé que nos ancêtres étaient gaulois. Le croirez-vous ? On a aimé ! On n'a pas détesté ce conte de fées. La ballade des schizophrènes a commencé là, on n'avait pas dix ans.
Il faut dire qu'à l'intérieur de nos chaumières on racontait les Français dégueulasses, tortionnaires et mangeurs de porc. A l'école, ces mêmes « porcs » nous raccrochaient à un incroyable arbre généalogique appelé « France ». A cet âge, on n'a pas détesté appartenir à la « grande famille », c'était presque le sentiment de ne plus être orphelins. Enfin des réponses soulevaient la chape pour un éclaircissement de la genèse.
On ne savait rien de l'Algérie si ce n'est la guerre d'Algérie. En guise de socle, nos parents nous offraient leur lutte et pour peu qu'ils n'aient pas été des martyrs, ne restait plus que le mythe d'un peuple héroïque. On trouvait ça troublant que nos vieux aient été un temps des héros gigantesques puis, sous nos yeux, de pauvres analphabètes atterrés qui nous intimaient l'ordre de ne jamais quitter l'ombre de tous les platanes, de ne pas faire de vagues sous peine d'être renvoyés comme de vulgaires chahuteurs.
Trois formules consacrées nous étaient donc destinées. « Chut ! », « Tais-toi ! » ou « Ferme ta gueule ! » (plus exactement : Ferrrme ta guil »).

On a été français un temps, le temps de la petite école qui nous voulait égaux en droits. On a aimé ce « nous » qui nous a fait frères avec les « cheveux lisses ». On ne savait rien d'une quelconque histoire nous concernant, pas la moindre référence d'un grand homme de lettres, d'un poète, d'un peintre, d'un architecte de Béjaïa ou d'Alger, rien d'un sportif de Sidi Bel-Abbès ou d'un exploit auquel s'identifier. Alors on s'est agrippés au conte gaulois, aux pages pleines de héros blonds aux yeux d'émeraude et on trouvait ça chouette d'être blond, d'avoir les yeux bleus. On pensait que peut-être on pouvait le devenir à force de prière. » (p. 20 et 21)


Ce que j'en dis moi, mais vous savez, c'est juste ce que j'en pense

« Être français tout doucement, par couches successives, sans efforts, et un beau jour :
- Bonjour Mohamed.
- Non, moi c'est Jean-Philippe, comme Johnny. » (p. 21)

Le Bac, le Graal, le sésame! Un jour même tes parents te disent vous parce que ça y est, tu l'as, le Bac !

Pour la mère de Magyd, c'est décidé, il l'aura et deviendra ce qu'il veut pourvu que ce soit médecin ou ingénieur. Pour Magyd, c'est déjà plus difficile parce que pour réussir à l'école, il faut accepter les coups de pied au cul, les tabassages, les insultes et les persécutions de tous les instants.
« Ils vivaient la politesse comme une défaite et forçaient ma nature à esquinter la langue de Molière, à rejoindre les codes de leur colère. » (p. 16)

Dans son quartier d'une cité toulousaine, c'est le difficile équilibre entre deux cultures qui rend tout le monde nerveux. Devenir français, adopter les valeurs françaises, manier la langue, c'est perdre une partie de soi-même. Et puis est-ce qu'on peut faire illusion deux minutes avec un physique d'Arabe ? Evidemment que les Gaulois, les vrais, les blonds aux cheveux souples vont vous renvoyer vite fait à votre couscous et à votre accent. Vont pas se faire avoir par des Sarrasins déguisés en Gaulois.

Magyd, poussé par le désir maternel, brille, travaille, récolte de bonnes notes. Il se fait écrivain public puis donne des cours de soutien, écrit des poèmes aux filles, invente des sketchs, des saynètes. La langue est son cheval de Troie pour conquérir sa part de Gaulois.

C'est une chronique vive et très drôle qui n'épargne personne. Magyd Cherfi décrit avec justesse et tendresse l'impossible assimilation qui exige le deuil d'une partie de soi-même contre une possible acceptation, oui mais jusqu'où ?

Les filles sont corsetées dans une éducation qui les opprime, elles rêvent de libération mais n'osent pas se défaire des tabous qu'on leur a inculqués. Les garçons se vengent de la place inférieure qui leur est assignée dans la société en la haïssant et en lui crachant au visage.

Est-ce se renier que de vouloir un meilleur avenir ? Echapper aux baffes des frères, des pères puis des maris pour les filles, échapper aux formations au rabais après la 5° et aux emplois sous-payés pour les garçons ? Est-ce mal ? Est-il possible de tout concilier ? Et combien de temps l'imposture va-t-elle durer avant qu'on ne vous remette à votre place d'une parole humiliante ?

Les Arabes sont encore victimes, en 1981, du racisme quotidien qui va jusqu'au meurtre. C'est l'élection de François Mitterrand le 10 mai 1981, et dans la cité de Magyd, les gens ont la trouille d'être expulsés en Algérie sans sommation. Jamais certains de leur légitimité à être là, leur présence est précaire et toujours susceptible d'être remise en cause.

Sous ses aspects légers et cocasses, le récit de Cherfi va chercher les tensions profondes qui sont encore palpables aujourd'hui dans notre société.

Le récit d'une double émancipation, culturelle et filiale, de l'élan libérateur vers un avenir à inventer qui ne sera ni arabe ni français, de la prise de conscience du pouvoir de celui à qui obéissent les mots. Dresseur de mots, c'est pas mal comme job. Avec de la musique autour, c'est encore mieux.


La musique ? Oh oui, il y en a ! Ca vous étonne ?!

Bernard Lavilliers - Urubus
Renaud – Banlieue Rouge
Higelin - Champagne
Brassens L'orage
Léo Ferré - La vie d'artiste
The Police - Roxanne
Sex Pistols - Anarchy in the UK

MA PART DE GAULOIS - Magyd Cherfi - Actes Sud - 259 p.  17 août 2016

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