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Chronique Livre :
MA VOIX EST UN MENSONGE de Rafael Menjívar Ochoa

Chronique Livre : MA VOIX EST UN MENSONGE de Rafael Menjívar Ochoa sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police.

Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique…


L'extrait

« - Reviens en septembre, dit le Chauve en fouillant dans le tiroir de son bureau. Je te promets un bon rôle.
Il n'arrêtait pas de fouiller dedans quand on lui parlait de travail et d'argent. Il y plongeait le nez et il n'y avait pas moyen de l'en sortir.
- Ça fait loin, insistai-je.
Il regarda ses mains. On aurait dit qu'il ne savait qu'en faire.
- Les enregistrements son suspendus.
Du tiroir sortirent les bruits les plus variés : bois contre métal, papier contre plastique, ses mains contre tout.
Nous étions en avril. Il me restait de quoi payer mon loyer et manger pendant un mois. La veille, j'avais terminé les enregistrements et reçu mon dernier chèque, plus les soixante-dix pesos d'indemnités agrafés à la lettre de félicitations du directeur.
Deux cents vingt-cinq pesos pour survivre jusqu'en septembre.
- Excuse-moi, mais le budget était trop juste, dit le Chauve.
Il eut un sourire joyeux et sortit du tiroir un nécessaire à ongles d'un rouge agressif. Il l'ouvrit, regarda à l'intérieur, caressa le contenu du bout de l'index et se décida pour un instrument qui ressemblait à un bistouri.
- Vous avez acheté un enregistrement vénézuélien, l'accusai-je. Qu'est-ce que vous leur trouvez aux Vénézuéliens ? » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Plus de boulot, plus de famille, guère d'espoir de se reconvertir dans d'autres rôles, le narrateur est vraiment dans une sale passe. La crise frappe au Mexique comme ailleurs. Le Chauve, patron de la station radiophonique qui lui fournissait des feuilletons à sa mesure, dans lesquels il interprétait à chaque fois le méchant, renonce à en produire de nouveaux pour acheter à bas prix de mauvaises dramatiques vénézuéliennes. Même Guadalupe Frejas, collègue et amie du narrateur, star incontestée de ce genre de production, est inquiète de l'avenir.

Guadalupe ; c'est une voix magnifique de jeune première dans un corps obèse, une bouche qui enfourne des hamburgers à longueur de jouréne, jolie allégorie de l'invasion de la culture US qui étouffe les artistes locaux. Elle pourra, sans trop de problème, à travailler dans la publicité ou d'autres productions, mais son physique lui interdit de passer devant la caméra.

Le narrateur, lui, ne peut plus prétendre à n'importe quel emploi. Il a eu trop de succès en tant que voyou et pervers pour jouer les héros positifs, il n'est plus crédible, son public ne lui serait plus fidèle. Son timbre est immédiatement identifié, il est irrémédiablement condamné aux rôles de salauds.

Le Chauve lui fait une proposition assez énigmatique au moment où il hésite entre payer son loyer ou manger. 15 000 dollars en cash. Il doit rencontrer le commanditaire et suivre à la lettre ses instruction. Ce n'est pas de la radio, ce n'est pas pour jouer, mais de puissants individus ont besoin de sa voix et de son talent à la transformer à la demande. Pas vraiment la police non plus, une sorte d'agence, mais agence de quoi ? En marge du pouvoir, un groupe chargé du travail de l'ombre...

Comme dans Le directeur n'aime pas les cadavres, du même auteur, le héros se voit coincé professionnellement dans des personnages très particuliers, le premier jouait les cadavres, le second les salauds, et ces emplois hautement spécialisés vont rejaillir sur leurs vies personnelles. Le narrateur est une marionnette qui ne demande qu'à être manipulée. Le besoin d'argent et le peu de perspective d'avenir en font une proie toute désignée. Où est la nuisance puisque celui qu'il va trahir en lui faisant prononcer de faux aveux est mort ? N'est-ce pas son métier de tromper le public quel qu'il soit ? Journalistes, magistrats ou auditeurs, c'est un peu la même chose.

Chaque personnage de ce roman est, dans son style, un archétype, qui est utilisé et utilise l'autre dans sa sphère de compétence. Le narrateur a pour profession de fabriquer de l'illusion et d'être payé pour cela. Quoi de plus naturel que des services aussi secrets qu'immoraux fassent appel à lui lorsqu'ils ont besoin d’enregistrer la voix d'un méchant, mort sous les mauvais traitements, passant aux aveux. Faux témoignage, aveux bidons, monnaie de singe, toute l'affaire se transforme en un jeu cynique et absurde dont le narrateur découvre les coulisses.

Tout est faux ? Et alors, personne n'ira chercher plus loin, la presse va gober ce qu'on lui donne, le public ce que dira la presse et toute la chaîne alimentaire de la démocratie se satisfera de l'embrouille. Plus que jamais, nécessité fait loi, le loyer, les repas et les petits extras n'attendent pas. Et puis le décédé était un mauvais garçon, un crime de plus ou moins sur son CV ne changera rien, et puis les billets de 1000 dollars, miroir aux alouettes, sont beaux et craquants, ils ouvrent la porte des rêves...

Un monde de mensonges et d'illusions soigneusement fabriqués par ceux qui manipulent le narrateur qui sont eux-mêmes animés par plus puissants qu'eux, un univers où la vérité n'aura jamais un seul visage. Les romans de Rafael Menjívar Ochoa sont très sombres, pessimistes, à juste titre d'ailleurs, la société qu'ils décrivent est une imposture, une somme d'impostures donnant à voir ce qui a été décidé qu'il était bon que le peuple et la justice voit. La politique est présente, partout, pas forcément mise en évidence, mais elle reste le but ultime de toutes les manœuvres. Politique et pouvoir, rapacité et illusionnisme.

L'écriture est riche, une belle langue, qui ne se laisse pas aller à la diatribe même lorsqu'elle aborde des thèmes complexes ou très noirs. À l'image du sujet du livre, elle donne un faux reflet, cynique ou drôle, des interactions sociales tout en en démontant habilement les ressorts. La morale et l'éthique ne résistent pas face à l'argent et aux nécessités quotidiennes, où l'individu espère encore que sa compromission lui donnera l'occasion de gagner suffisamment pour enfin décider de sa vie, comme un ivrogne jurant que le prochain verre sera le dernier.

Ma voix est un mensonge, toutes les voix qu'Ochoa met en scène sont des mensonges, des illusions, du fabriqué, du prêt à consommer pour les gogos qui souhaitent y croire, parce qu'elle servent le pouvoir ou ceux qui le désirent.

Un petit précis de fabrication de poudre de perlimpinpin, de celle qui fait passer un innocent pour coupable aux yeux du public, un banquier pour un ami des pauvres et un révolutionnaire sociétal, grâce à quelques litotes habiles, ou un producteur de télévision millionnaire, et puissamment motorisé, pour un écologiste fervent. En ce sens, ce roman noir est d'une actualité brûlante et le restera pour longtemps...


Notice bio

Né en 1959, Rafael Menjívar Ochoa a vécu en exil pendant la guerre civile au Salvador. Après avoir exercé des fonctions de journaliste, notamment au Mexique, il rentre à San Salvador, en 1999, où il crée la Maison de l’écrivain. Traduit et étudié aux États-Unis, il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, dont huit ont été traduits aux éditions Cénomane et Le directeur n'aime pas les cadavres paru chez Quidam en 2017.

Il fut également compositeur, traducteur et éditeur. Rafael Menjivar Ochoa est considéré comme l’un des très grands écrivains de sa génération en Amérique centrale. Il est décédé le 27 avril 2011 des suites d’un cancer.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous pourrez trouver dans ce roman : Brahms, Scarlatti - Sonates

Javier Solis y Los Panchos - Payaso

Pedro Infante - Cielito Lindo

Jorge Negrete - Mexico lindo y querido

Mozart - quatuor pour piano et cordes - Georg Szell au piano


MA VOIX EST UN MENSONGE - Rafael Menjívar Ochoa – Quidam éditeur – collection Les Âmes Noires – 152 p. mars 2018
Traduit de l'espagnol (Salvador) par Thierry Davo

photo : Pixabay

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