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Chronique Livre :
MACBETH de Jo Nesbø

Chronique Livre : MACBETH de Jo Nesbø sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Dans une ville industrielle ravagée par la pauvreté et le crime, le nouveau préfet de police Duncan incarne l’espoir du changement. Aidé de Macbeth, le commandant de la Garde, l’unité d’intervention d’élite, il compte débarrasser la ville de ses fléaux, au premier rang desquels figure Hécate, puissant baron de la drogue.

Mais c’est ne faire aucun cas des vieilles rancœurs ou des jalousies personnelles, et des ambitions individuelles… qu’attise Lady, patronne du casino Inverness et ambitieuse maîtresse de Macbeth. Pourquoi ce dernier se contenterait-il de miettes quand il pourrait prendre la place de Duncan? Elle invite alors le préfet et d’éminents politiques à une soirée organisée dans son casino. Une soirée où il faudra tout miser sur le rouge ou le noir. La loyauté ou le pouvoir. La nuit ou le sang.


L'extrait

« Tombée du ciel, la goutte de pluie brillante traversait les ténèbres vers les lumières chevrotantes de la ville portuaire. Les rafales froides du nord-ouest la chassèrent vers la ligne de partage de cette ville - dans le sens de la longueur, le fleuve asséché, et, en largeur, le chemin de fer désaffecté. Les quatre quadrants numérotés dans le sens des aiguilles d’une montre ne portaient par ailleurs pas de nom/ Pas de nom dont leurs habitants se souviennent en tout cas. ET quand vous rencontriez ces mêmes habitants loin de chez eux et que vous leur demandiez d’où ils venaient, il leur arrivait de prétendre ne pas se souvenir non plus du nom de la ville.
La goutte de pluie brillante se ternit et devint de plus en plus grise alors qu’elle perforait la suie et le poison qui reposaient au-dessus des rues comme un couvercle permanent. Malgré la fermeture des usines les unes après les autres au cours des dernières années. Malgré les poêles que les chômeurs n’avaient plus les moyens de chauffer. Malgré ce vent terrible et capricieux et cette pluie incessante dont certains affirmaient qu’elle s’étaient mise à tomber un quart de siècle auparavant, quand deux bombes atomiques avaient mis un terme à la dernière guerre mondiale. Autrement dit, à l’époque où Kenneth avait été nommé préfet de police. Vingt-cinq années durant, depuis son bureau du dernier étage du Quartier général, le préfet Kenneth avait exercé d’une main de fer sa tyrannie sur la ville. Qui que soit l’occupant du fauteuil de maire. Quoi que les grands seigneurs de Capitol, la capitale, disent et ne fassent pour cette deuxième ville du pays, qui avait naguère été sa principale cité industrielle et qui s’enfonçait désormais dans les sables mouvants de la corruption, ds faillites, de la criminalité et du chaos. Et puis, il y avait six mois de cela, le préfet Kenneth était tombé de sa chaise dans sa maison de vacances, et trois semaines plus tard, il était mort. Après des funérailles dignes d’un dictateur, le conseil de la ville et le maire Tourtell étaient allés chercher Duncan, un fils d’évêque au front large, directeur de la brigade dédiée au crime organisé à Capitol, pour faire de lui le nouveau préfet de police. Et ainsi s’étaient allumés les feux de l’espoir au sein d’une population surprise. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

To be or not to be préfet de police ? To be or not to be maire de la cité ? Telles sont les questions qu’aurait dû se poser Hamlet, s’il avait eu un rôle dans Macbeth, un spin-off du tonnerre. Bonnes questions puisque ce n’est quelque chose qui est pourri dans la cité dont Macbeth est le chef de la Garde, mais l’ensemble qui fleure bon la décomposition post-industrielle : usines à l’abandon, rongées par la rouille, population dans une misère que seul le bouillon, la came de pauvre vendu par le chef tout puissant de la mafia locale, Hécate, peut atténuer, ou du moins rendre supportable la déliquescence de la ville. Kenneth le corrompu, le préfet en poste depuis des lustres, celui qui a mis en place un système pré-dictatorial de collusion avec Hécate et les anciens industriels, vient de mourir, il a chuté de son trône, un peu comme l’ex despote portugais Salazar, et c’est Duncan, un type austère, probe et déterminé à faire le ménage et éliminer le caïd est nommé préfet à sa place.

Suite à une intervention mouvementée contre des bikers trafiquants de drogue, les Riders, dirigés par l’ignoble Sweno, Macbeth est nommé chef de la Brigade anti-criminalité, une belle promotion pour ce jeune homme, ancien toxicomane, délinquant, remis sur les rails par une sorte de père adoptif, Banquo, policier lui-même, sous les ordres de Macbeth désormais. Succès qui ne suffit pas à Lady, compagne du promu, ex-prostitué, ex-tenancière de bordel, devenue patronne de l’un des deux casinos de la ville. Jeux et came occupent les désoeuvrés, assurent la paix sociale et garantissent des rentrées d’argent substantielles aux puissants. Elle commence à instiller alors le poison de l’ambition dans l’esprit du jeune policier, tentatives d’autant plus efficaces que Hécate manipule dans l’ombre afin de se débarrasser de Duncan, jugé trop intègre et trop pugnace adversaire.

La voix tentatrices de Lady, renforcée par les prédictions de trois soeurs immondes rencontrées dans la rue, sorcières envoyées par Hécate, sèment le doute, enrayent la belle mécanique qu’est devenu Macbeth depuis son sevrage et son entrée à l’école de police. En proie au doute, il replonge, goûte à nouveau au bouillon, s’initie grâce aux sœurs chimistes à une nouvelle substance, encore plus nocive mais bien plus puissante, le Power, qui rend fou celui qui y prend goût. Tout est en place pour la catastrophe...

Loin de moi, et de mes compétences, l’idée de me livrer à un examen comparatif du roman de Jo Nesbø et de la pièce éponyme de William Shakespeare. D'ailleurs, il n’est nul besoin d’avoir lu l’oeuvre du dramaturge anglais pour apprécier ce thriller qui fourmille de scènes d’action, de courses-poursuites, de coups fourrés, de trahisons, de manipulations, de stratégies tordues, le tout baignant dans la désolation d’une ville en décrépitude sous la coupe d’une administration asphyxiée par sa propre corruption. Nous sommes dans les années soixante-dix, vingt-cinq ans après la guerre mondiale et les bombes atomiques, le début de la fin de l'espèce humaine et de la prospérité industrielle. L’atmosphère est glauque, étouffante, baudelairienne – le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle. La pluie incessante, loin de laver la ville, semble au contraire contribuer à la salir encore un peu plus, comme si les cieux se désolaient de ce qu’ils voient en bas. Nous sommes dans les années soixante-dix, mais à n’importe quelle époque tout autant, les humains ne changent pas, les tragédies non plus, elles sont de tous les temps, toujours actuelles, c’est leur force nourrie de la faiblesse des hommes.

Les descriptions des rues et des zones de la cité sont admirables, servies par une très belle traduction de Céline Romand-Monnier qui a su rendre toute la force des décors qui sont un personnage à part entière de ce livre. Ils sont essentiels à la compréhension : la décomposition de la ville et celle des esprits les plus faibles, les plus fragiles, ceux qui ont tant de souvenirs lourds à porter, vont de pair, elles ne peuvent exister l’une sans l’autre, s’influencent et se renforcent mutuellement. Il en faudra des deuils, il en faudra des chagrins et des morts, du sang, de la sueur et des larmes avant d’apercevoir un rayon de soleil, avant que cesse ce déluge capable d’engloutir cette Sodome dans laquelle le vice commande aux lois vertueuses et gangrène chaque rouage de la société. Kenneth avait mis les germes de la dictature dans le règlement, Macbeth, sous la coupe de Lady, étranger à lui-même et à la probité qui était la sienne, va tenter d'en profiter.

Tous les protagonistes ont un passé pesant, rempli de drames et de fautes, qui n’attendait que le chaos causé par les manoeuvres de Macbeth, Lady et Hécate pour leur exploser au visage. Policiers, politiciens, voyous, caïds vont être aspirés au sein des turbulences créées par l’ambition dévorante et folle de Macbeth, elles leur serviront de révélateur, dans le tumulte provoqué, chacun se révélera pour ce qu’il est réellement, héros ou salaud, sauveur ou fossoyeur, parfois un peu des deux… Il n’y a pas grand chemin entre Macbeth et Harry Hole, la même dualité, les mêmes démons, la même intelligence aigüe et des fragilités semblables, le Jim Beam n’est pas le bouillon mais le résultat est identique, une fois la bête réveillée, le pire devient réalité. Pas étonnant que Jo Nesbø se soit senti aussi à l’aise dans cet exercice.

Derrière tous ces jeux morbides et dangereux, il y a l’enfance des personnages, celles qu’ils ont eue ou son absence, il y a les enfants qu’ils ont eus ou pas, les amours passées jamais oubliées, les vexations, les humiliations, la peur et la détresse. La revanche sur le sort, l’oubli des fautes passées, aussi lourdes soient-elles, l’espoir d’être autre, l’idée qu’un destin différent de celui attendu peut exister, l’illusion réparatrice du pouvoir comme substitut aux manques vécus et subis. Il y a des êtres qui souffrent mais pensent pouvoir ne plus y penser...

Un vrai grand thriller, vengeance, ambitions assassines, trahisons, loyautés absurdes, suspense, rebondissements à toutes les pages dans une atmosphère suffocante de fin du monde, ou, pour le moins, de fin d’un monde, avec ce supplément d’âme des grands textes qui parviennent au coeur de l’humain et de ses failles pouvant se muer en force ou devenir le tombeau des vanités.


Notice bio

Né à Oslo en 1960, Jo Nesbø a tout d'abord été journaliste économique avant de devenir auteur-compositeur-interprète du groupe de musique pop norvégien Di Derre très connu de 1993 à 1998. Il publie son premier roman et premier tome des aventures de Harry Hole, L'Homme Chauve-Souris en 1997 et obtient son premier grand succès en tant qu'auteur. Souvent comparé à Michael Connelly et son Harry Bosch, il est moins politiquement correct et Harry Hole dépasse souvent la ligne jaune aussi bien dans son métier que dans sa vie. Tomas Alfredson a réalisé une adaptation cinématographique du Bonhomme de Neige (Série Noire Gallimard 2008). Ont suivi Police, toujours dans La Série Noire/Gallimard, l’avant-dernier opus des aventures de Hole fut un immense succès en 2014. Tout comme Du Sang sur la Glace paru en 2015 (Série Noire), Le Fils (2015), puis Soleil de nuit (2016), toujours à la Série Noire/Gallimard, tout comme La soif, qui voit revenir Hole en 2017.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : The Rolling Stone – Jumpin' Jack Flash, Miles Davis

Lindisfarne - Meet Me on the Corner

The Rolling Stone – Let's Spend the Night Together

Elvis Presley – Love Me Tender

Todd Rundgren – Hello It's Me

The Beatles – Help

Ricard and Linda Thomson – I Want to See the Bright Lights Tonight


MACBETH – Jo Nesbø – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 618 p. septembre 2018
Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier

photo : Quatre Sans Quatre

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