Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MAESTRA de L.S. Hilton

Chronique Livre : MAESTRA de L.S. Hilton sur Quatre Sans Quatre

illustration : Mares and Foals in a Landscape - Georges Stubbs - détail (Wikipédia)


Le pitch

Judith Rashleigh travaille très consciencieusement comme assistante dans une des deux grandes maisons de vente aux enchères de Londres. Elle a beau s'appliquer, ses efforts ne sont pas vraiment reconnus et ce n'est pas pour ses connaissances qu'elle est le plus exploitée par son patron méprisant. Elle a également beaucoup de difficultés à boucler son budget et accepte donc la proposition d'une ancienne amie rencontrée par hasard, Leanne, de gagner beaucoup plus en faisant picoler du champagne dans un bar à hôtesses.

Malgré la respectabilité de la maison qui l'emploie Judith va y découvrir une sale affaire d'escroquerie à propos d'une toile de Stubbs et en devenir une victime collatérale, perdant son job dans l'affaire. N'ayant plus rien à faire à Londres, Judith décide de suivre un des ses riches clients du bar dans un escapade sur la Côte d'Azur. Là-bas, elle va fréquenter le monde interlope du pognon fou et devenir un requin parmi les autres.

Le doux parfum de la vengeance lui parvient peu à peu...


L'extrait

« Au bout de quelques semaines de travail au club, les humiliations que je subissais au quotidien à British Pictures m'ont sauté aux yeux. Au Gstaad, j'avais au moins l'illusion de maîtriser le jeu. J'essayais de trouver amusant que ma vie normale, ma « vraie » vie, à quelques rues seulement d'Olly et des filles, soit dépourvue de toute valeur et de tout pouvoir. Au club, j me sentais prisée, rien que pour mon croisement de jambes, alors qu'à mon vrai boulot, celui qui était censé représenter ma carrière, j'étais encore une bonne à tout faire, ou presque. En fait, le Gstaad et le marchand d'art le plus élitiste du monde avaient plus de choses en commun que je ne voulais bien l'admettre.
Malgré cette déception, je me rappelais toujours la première fois que j'avais vraiment vu un tableau, et ce souvenir me réchauffait encore. Une allégorie de Bronzino, Le Triomphe de Vénus, à la National Gallery, à Trafalgar Square. Il continuait de m'apaiser, en raison de l'élégance mystérieuse de sa composition – mais aussi parce que aucun spécialiste n'avait réussi à en proposer une signification qui soit reconnue. Sa beauté réside quelque part dans la frustration qu'il provoque. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ce roman est un peu comme une fusée à plusieurs étages qui se mettent à feu exactement au moment opportun dans un jaillissement d'étincelles. Judith, jeune fille sage et intelligente, pense progresser dans sa profession en donnant le meilleur d'elle-même, se donne à fond, mais est naturellement victime de son magouilleur de patron, rien que du banal, pas de quoi tenir en haleine. Sauf que L.S. Hilton ne laisse pas son lecteur s'installer dans le ronron et le confort d'un scénario mille fois lu. Elle sait balancer au moment opportun la grenade dégoupillée qui bouleverse l'ensemble des repères.

Judith, assistante émérite d'une des deux grandes maisons de vente aux enchères d'art, devient Lauren, hôtesse d'un bar à moitié glauque et fait avaler des litres de champagne aux plantes en pot et aux gogos qui se laissent appâter, sans aller plus loin. Elle aime le sexe, le brut, celui des fêtes anonymes où l'on ne connait pas ses partenaires, mais ne veut absolument pas en faire une source de revenu. Le coup de théâtre n'est pas là. Il en procède mais cette jeune fille désappointée va se révéler tout autre.

Elle va atterrir dans l'univers très particulier et corrompu des grands manipulateurs d'affaires, des gens qui font du fric et des coups, sans éthique et sans remords. Elle, qui n'y était pas forcément préparée, va se servir de son intelligence et de son physique pour entrer dans les personnages les plus divers avec aisance et inventivité.

Maestra nous apprend au passage, et ce n'est pas négligeable, les arcanes du marché de l'art, des faussaires, des liens avec les mafias dans les couloirs couverts de somptueux tapis des salles des ventes. Un univers où tout le monde trompe tout le monde, même le gogo final parvient encore à gagner de l'argent sur des toiles plus fausses qu'un sourire de politicien en campagne.

L'auteur enfume parfois légèrement son lecteur, sans y toucher, semblant le mener vers des sentiers connus, aventures déjà lues, mais c'est pour mieux frapper fort juste quand il ne s'y attend pas. C'est la construction même de ce thriller qui entraîne l'intérêt, toujours en rupture et en vraies surprises. Judith est un personnage plus riche que prévu, ses rencontres ne sont pas si anodines et l'intrigue se développe sur plusieurs niveaux.

Déjà traduit dans 35 langues, Maestra est en cours d'adaptation au cinéma par la productrice de Millenium assistée de la scénariste de La Fille du Train. Ce qui n'est pas étonnant vu son découpage et l'enchaînement des scènes, le rythme vif et la qualité d'écriture. Le monde de la jet-set n'est pas vraiment ma tasse de thé, par contre, le personnage de Judith par sa richesse et ses pirouettes, sa capacité à anticiper les écueils ou à en absorber les chocs est plus qu''intéressant.

Maestra est le premier volume d'un trilogie, je retrouverai Judith avec plaisir pour la suite de ses aventures, en souhaitant qu'elles soient au niveau de celles-ci.


Notice bio

L.S. Hilton a grandi en Angleterre et a vécu à Key West, New-York, Paris et Milan. Après avoir obtenu son diplôme à Oxford, elle a étudié l'histoire de l'art à Paris et à Florence. Elle a été journaliste, critique d'art et présentatrice. Elle vit actuellement à Londres.


La musique du livre

Sur la côte d'azur, avec son client obèse, Judith se prépare pour une soirée spéciale et fredonne Don't Tell Mama tiré de Cabaret. Elle fait de même avec une chanson d'AC/DC dans un moment particulièrement dramatique du livre, ici, Back in Black.

Une soirée un peu décalée à Paris où quelques habitués s'agitent sur du Daft Punk, Harder Better, Faster.

Le Concerto pour Piano N°21 de Mozart, écouté par Judith/Lauren à un instant crucial du roman.
Rihanna pour finir, Diamonds, dans une autre scène tragique.

MAESTRA – L.S. Hilton – Robert Laffont/La Bête Noire – 372 p. mars 2016
Traduit de l'anglais par Laure Manceau

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