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Chronique Livre :
MAMA RED de Bren McClain

Chronique Livre : MAMA RED de Bren McClain sur Quatre Sans Quatre

Bren McClain est une autrice américaine qui a précisément passé son enfance en Caroline du Sud, dans une ferme d’élevage de vaches à viande et de culture de céréales, qui constitue le décor de son roman. Elle est coach en communication, après avoir été journaliste et reporter pour la radio et la télévision. Mama Red est son premier roman et il a remporté plusieurs prix : le Patricia Winn Award for Southern Literature en 2019, le SIBA Okra pick Winter, le Willie Morris Award for Southern Fiction et le Pulpwood Queen's Book of the Year en 2017.


« 12 MARS 1951

À genoux sur le lino, Sarah Creamer passa la main sur les deux étagères du placard de la cuisine, sondant chaque centimètre carré du bois blanchi comme si elle avait perdu quelque chose.
Elle cherchait de quoi nourrir son garçon.
C’était le petit matin, juste avant que le soleil ne se montre. Elle aurait aimé allumer la lumière au-dessus de la table pour y voir mieux mais l’électricité coûtait beaucoup d’argent et elle et Harold avaient déjà deux mois de retard sur les factures. Elle songea à faire brûler la lampe à pétrole mais le pétrole coûtait un nickel le litre et il n’en restait plus qu’un doigt dans le réservoir. Donc Sarah tâtonnait dans le noir.
Mais elle ne tâta que de vieilles miettes ce matin-là.
Elle n’avait rien pour le petit-déjeuner de son fils. Il avait mangé les trois dernières cuillerées de bouillie de maïs le matin précédent.
Le sac en papier destiné à son repas pour l’école était posé sur la table derrière elle. Il ne contenait rien sinon ses plissures. Elle allait devoir lui donner le même repas que celui des deux dernières semaines et de tout un tas d’autres jours encore avant.
Elle se rendit dans sa chambre, juste en face de la cuisine. Sous la commode-penderie, trois poires étaient posées les unes contre les autres. Elles avaient survécu au long hiver enveloppées dans du papier journal pour empêcher qu’elles ne mûrissent trop vite. Elle en mit une dans la poche de son tablier et retourna à la table de la cuisine où elle se servit de ses mains comme d’un fer à repasser brûlant pour presser le sac contre le bois dur qui portait encore les traces de Mattie. Elle avait essayé de les effacer mais le sang avait pénétré et y avait élu domicile. » (p. 24)


Sarah Creamer et son fils Emerson Bridge, 7 ans, vivent dans une ferme délabrée, en Caroline du Sud, au début des années cinquante.

Son mari Harold vient de mourir après avoir été licencié de son boulot et avoir bu tant et plus, une façon comme une autre de hâter son trépas. Ce n’est pas la première fois que Sarah est confrontée à la mort d’un proche : son amie Mattie s’est suicidée juste après avoir mis son enfant au monde, ce petit garçon qui a les mêmes fossettes que sa mère et que Sarah a adopté comme son fils.
Seulement voilà, elle n’est pas bien sûre d’être une bonne mère, ni même d’avoir la fibre maternelle du tout. Sa propre mère, une femme dure, méchante et violente – mais très fervente chrétienne -, l’a convaincue qu’elle n’était bonne à rien, trop grosse, inutile et laide, et surtout même pas bonne à aimer un enfant.

Les souvenirs de Sarah sont remplis de coups et de paroles cruelles, celles qui laissent des cicatrices tellement profondes qu’on n’arrive ni à les oublier ni à en parler. La honte, la peur, le sentiment d’être incapable de bien faire, voilà ce que sa mère lui a appris et l’amour de son père n’a pas suffi à lui faire prendre confiance en elle.

Elle ne manque pas de courage, pourtant, Sarah, ni de détermination, encore moins de bonté pour autrui.

Elle se lie d’amitié avec sa jeune voisine Mattie dont le mari se révèle être une brute qui la frappe au moindre prétexte. Il s’enrôle bientôt dans l’armée et Mattie fréquente ses amis d’encore plus près, d’un peu trop près d’ailleurs. Sarah devine tout, ne dit rien, souffre en silence et finit par adopter l’enfant illégitime comme le sien, tout simplement. Persuadée de ne pas avoir l’instinct maternel, elle ne se montre pas tendre ni démonstrative envers le petit, mais elle accomplit son devoir maternel avec courage et opiniâtreté.

La vie est encore plus dure depuis son veuvage, l’argent manque, on ne mange pas souvent à sa faim. Le gamin porte des chaussures bien trop petites, ses vêtements sont trop légers, il n’y a pas de viande à mettre sur la table : Sarah se prive de repas pour s’assurer qu’Emerson Bridge mange un peu et de repos pour coudre et vendre des robes. Elle lésine sur tout ce qui la concerne, compte sans cesse, toujours vaillante pour obtenir un peu de crédit chez un commerçant, quelques dollars pour ses robes, de quoi tenir encore un peu. Son amour pour son enfant donne toutes les audaces à cette jeune femme mince et frêle.

Le courage de cette femme est inépuisable, elle ne renonce jamais, aucun sacrifice, aucune fatigue ne l’effraie car elle ne pense qu’à son petit garçon, un enfant d’une douceur exceptionnelle qui ne se plaint jamais, ne rechigne jamais et aide sa mère du mieux qu’il peut.

Par le journal, Sarah apprend qu’il existe un concours du veau le plus gras, un concours qui rapporte beaucoup d’argent au vainqueur qui se trouve être un jeune garçon. Elle se met en tête de procurer un veau à son fils, de manière à ce qu’il puisse participer au concours et gagner, bien sûr, tout cet argent qui les sortira de leur misère. Aucun obstacle ne l’arrête, ce rêve qu’elle a fait sien doit absolument prendre vie.

Elle va chercher un veau chez l’éleveur le plus coté du coin, Luther Dobbins, qui a lui aussi inscrit son fils, du même âge qu’Emerson Bridge, au concours. Riche et influent, Luther veut faire de son fils un homme viril, comprenez une brute, un type qui tue les bêtes, humilie et cherche à dominer les autres. Il n’hésite pas à rosser son enfant pour mieux lui faire comprendre les choses. Sa femme, Mildred, boit pour tenir le coup face à cet homme qu’elle n’aime pas, dont elle craint la violence et la folie, et qui ne l’a épousée que pour son argent, parce qu’il était pauvre et vivait à peine un cran au-dessus des noirs qu’il côtoyait. Sa revanche sociale, il l’a prise, c’est sûr, et il n’a reculé devant aucun coup bas, aucun sale coup pour devenir un éleveur craint et envié. Mais Luther est un être complexe : la conscience de sa bassesse morale et sa crainte de ne pas réussir à être aimé de son fils le disputent à sa peur de redevenir l’enfant brimé et humilié, pauvre et sensible qu’il a été et de ne pas réussir à faire de son enfant un homme, un vrai.

Sarah et lui ont cette enfance terrible en partage, mais Luther est devenu un monstre, un tyran fou incapable de maîtriser les sentiments violents qui l’agitent quand Sarah est une femme douce et attentive aux autres.

Le concours auquel ils vont chacun inscrire leur enfant va devenir l’objet d’un enjeu terrible pour Luther qui veut et doit gagner, à tout prix.

Il laisse Sarah acheter le veau alors qu’il n’a pas été sevré, première tentative pour saboter les chances d’Emerson Bridge de gagner le concours. Mais les cris du veau seront entendus par sa mère qui arrachera les piquets des clôtures pour le retrouver, à plusieurs kilomètres de la ferme des Dobbins. Sarah décidera de la garder, la baptisera Mama Red et trouvera en l’observant – et en lui parlant - les leçons qui lui ont jusque-là manqué sur l’attachement maternel. Quant à Emerson Bridge, il sera conquis par ce veau tendre et doux, et lui donnera un nom, comme on fait avec un animal familier, commettant ainsi la première erreur qui consiste à s’attacher à l’animal destiné à la boucherie, car tel est le destin de Lucky, bien sûr.

Les personnages sont tous intéressants et posent les questions fondamentales du genre, de l’éducation et de l’égalité entre les sexes. Luther se méprise de ne pas être finalement aussi dur qu’il voudrait le faire paraître et l’éducation qu’il donne à son fils est d’autant plus radicale qu’il doute et se sent honteux de lui-même. Sa femme, Mildred, cherche à s’interposer mais elle n’y parvient pas, se réfugie dans l’alcool et dans son amitié avec Sarah, cette femme si cruellement touchée par la misère, si courageuse dans l’adversité, timide et tendre, et à qui elle va venir en aide.

Au travers des personnages qui les entourent – souvent surprenants et complexes - très justement dépeints, on discerne les autres lignes de force de l’époque : la misère, la discrimination raciale, les tensions sociales des années cinquante.

C’est un roman émouvant et très attachant, une plongée dans l’Amérique rurale et démunie qui pose aussi, de façon très actuelle, la question des relations entre l’humain et l’animal.


MAMA RED - Bren McClain - Éditions Le Nouveau Pont – 330 p. octobre 2019
Traduit de l’anglais par Marie Bisseriex

photo : Pixabay

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