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Chronique Livre :
MANGER BAMBI de Caroline de Mulder

Chronique Livre : MANGER BAMBI de Caroline de Mulder sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Bambi, quinze ans bientôt seize, est décidée à sortir de la misère. Avec ses amies, elle a trouvé un filon : les sites de sugardating qui mettent en contact des jeunes filles pauvres avec des messieurs plus âgés désireux d'entretenir une protégée. Bambi se pose en proie parfaite.

Mais Bambi n'aime pas flirter ni séduire, encore moins céder. Ce qu'on ne lui donne pas gratis, elle le prend de force. Et dans un monde où on refuse aux femmes jusqu'à l'idée de la violence, Bambi rend les coups. Même ceux qu'on ne lui a pas donnés.


L’extrait

« La blonde s’inquiète :
« On dirait qu’il s’étouffe, putain.
- Mais non, il respire bien, là, avec ses gros yeux pleins de soupe. » À l’homme : « Respire à fond, papy, à ton âge c’est pas bon de taffer le cardio. » Un silence. « Mais tu t’arrêtes jamais papy ? Hé oh ! On est tombé sur un homme fontaine, là. Hé t’as pas soif, toi, à chialer comme ça ? » La ravissante prend l’arme dans une main, la bouteille dans l’autre, s’approche de l’homme, lui arrose le visage, « Elle était pas bonne, la sodo avec le gun ? Pourtant c’était cadeau, tu dis merci. » L’homme ouvre les yeux immensément. Il tremble toujours, mais c’est plus léger. Elle recule. « Oh mais c’est pas vrai, il a pissé. Vieux cochon. C’est plus possible, là, comment tu nous respectes pas, on va te faire du sale. »
La blonde s’approche, lui prend le bras :
« Stop, il morfle bien. Mate comment il saigne là. On veut pas de problème, c’est toi qui l’as dit. »
De près, les draps révèlent des traces de sang et d’excréments à hauteur du bassin de l’homme.
« Oh ça va, on peut même pas s’ambiancer ou bien. Il a rien. Il sue un peu. C’est lui qui m’a fait mal, scanne mon ongle. T’entends connard, tu m’as bousillé mon ongle. Et pas pardon pas merci. » La blonde se marre.
« T’es grave, putain !
- Dis merci ou on te fiste » et la haine tord le visage sculpté miniature. L’homme grogne. Avec le bâillon, il ne parvient même pas à grimacer, ses yeux essaient de parler et de dire merci.
« Il dit pas merci le con. » La gamine lui met un aller-retour, et pas de main morte, on ne croirait pas tant de force dans une pogne si petite. L’homme geint. Les yeux déchargent des larmes redoublées. À bloc sur le bâillon, la jour soigneusement rasée est griffée par le chaton d’une bague, même pas une pierre semi-précieuse, même pas de la verroterie, sûrement du plastique et encore.
Elle lève à nouveau la main, celle qui tient l’arme. La blonde a un rire attardé, « Mais putain stop. » Elle a un peu peur, d’où le rire, mais pas trop peur, au fond très excitée, et elle essaie de retenir sa copine tout en trouvant que c’est vraiment bon de se taper des délires ensemble. Elle lui tord le poignet et l’arme tombe. Le petit visage sculpté dit merde et recule. Puis se détend et se marre aussi. Elle ramasse le pistolet, le regarde à la lumière d’un air critique. L’essuie soigneusement dans un pan de la chemise de l’homme :
« Il m’a salopé mon gun, en plus. » Traces organiques dans le blanc froissé. « Bon on va le briefer. Sors les pics. » » (p. 18-19)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Bambi, un fauve entouré de prédateurs...

Bambi, quinze ans, c’est d’la bombe, de la nitro secouée dans un arsenal. Une gosse blessée qui a décidé de se venger, de faire payer cash les vieux salauds qui ne demandent qu’à filer un peu de fric pour la sauter. Mais pas question de se prostituer, pas question qu’un seul d’entre eux la touche. C’est elle qui mène la danse et ça valse sévère !

Elle s’est inscrite sur un site de rencontre où des quinquas friqués chassent l’étudiante en détresse financière, bref des plateformes de prostitution déguisée. Ce ne sont pas les candidats pigeons qui manquent, et Bambi a un sixième sens pour faire le tri et ne choisir que ceux rapportant gros. Bien sûr, elle ment sur son âge, se déclare majeure, et, avec la complicité de sa copine Leïla, s’arrange pour faire passer un très sale moment à ses « clients ».

Une fois ligotés, ceux-ci sont filmés, nus, violentés par Bambi, de toutes les manières qui lui passent par la tête, surtout les plus humiliantes, ensuite elles le pillent, font flamber sa carte au room service en se commandant mets hors de prix et champagne dans l’hôtel, haut de gamme, où Bambi s’est arrangée pour rencontrer son « généreux donateur ». Leïla tente parfois de réfréner sa copine, elle a déjà un casier pour trafic et ne tient pas trop à replonger. Quelques coupes de champ’ et un joint ou deux viennent cependant vite à bout de ses craintes. Il est vrai qu’il existe peu de risques de plaintes, l’homme, marié le plus souvent, honteux de s’être fait avoir par des gamines et craignant d’être accusé de pervertir des mineures, préfère rester discret sur sa mésaventure.

Bambi se prénomme en réalité Hilda, son père, flic, s’est barré il y a longtemps en lui laissant (involontairement) pour seul héritage : un flingue et ses balles. Un Sig Sauer qui lui permet de faire menacer ses victimes et lui donne un sentiment de puissance autorisant toutes les audaces. Sa mère, alcoolique au dernier degré, survit plus qu’elle ne vit, et c’est sa fille qui pourvoit au besoin du foyer par ses arnaques, lorsque ce n’est pas un des nombreux « beaux-pères » qui ont défilé, sans laisser d’autres traces que quelques souvenirs hostiles à Bambi.

Tous, sauf Nounours. On peut dire qu’il s’est accroché, celui-là, comme une tique à la queue d’un chien, et généreux avec ça. Trop, bien trop gentil avec Bambi... Pas moyen de le faire déguerpir, et quand on voit l’état de la m ère, on sait bien que ce n’est pas pour elle qu’il ne décolle pas son cul du fauteuil devant la télé. Bambi aime sa mère, la choye, l’assiste, lui sauve la mise et parvient à lui trouver toutes les excuses du monde

Leïla Medhi, c’est l’amie à la vie à la mort, celle avec qui Bambi partage tout. Elle et Louna, même si celle-ci est généralement défoncée et à côté de la plaque, incapable de se concentrer sur un objectif. Dans un climat de violence extrême, on assiste à la dérive de ces gosses perdues, en colère, injustement traitées depuis leur plus jeune âge. Étrange roman noir où les victimes sont des coupables et les coupables, des victimes, dans lequel flics et services sociaux ne pigent rien et ne veulent pas voir ce qui crève les yeux. Bambi est tellement écorchée vive qu’elle fout la trouille à tout le monde, même à l’éducatrice du foyer où elle finit par échouer lors d’une énième cure de désintoxication de sa mère, une des seules, peut-être, qui aurait pu au moins l’écouter, sinon l’aider.

Le ton est juste, les dialogues réalistes, l’écriture particulièrement efficace. Caroline de Mulder maîtrise l’ado deuxième langue, et cette idée de décrire la violence extraordinaire d’un petit groupe de filles afin de dénoncer celle ordinaire des hommes à leur encontre est particulièrement judicieuse. Par ce biais, l’intrigue devient originale, l’inverse aurait été d’une extrême banalité. Bien entendu, il ne s’agit pas que d’une balade noire, d’une suite d’agressions relatées avec force détails, Bambi ne va pas s’en tirer comme ça et les causes et conséquences de cette débauche de violence sont très finement analysées et fort bien contées.

Bon roman noir, une superbe intrigue, rude, une ado à la dérive noyant ses blessures dans l’extrême violence. Le monde tel qu’il est, celui qu’il faut dénoncer encore et encore.


Notice bio

Née à Gand, Caroline De Mulder est professeure de littérature. Elle est l'auteure d'Ego tango (Prix Rossel 2010) et Nous les bêtes traquées (2012) chez Champ Vallon et, chez Actes Sud, de Bye bye Elvis (2014) et de Calcaire (Actes noirs 2017). Manger Bambi est son premier roman publié dans La Noire.


La musique du livre

Kaaris - El Chapo

Alkpote - Nautilus

KPoint feat. Ninho - Ma 6t a craqué

Ariana Grande - Positions

Lolo Zouaï — High Highs to Low Lows


MANGER BAMBI - Caroline de Mulder - Éditions Gallimard - collection La Noire - 199 p. janvier 2021

photo : Espressolia pour Pixabay

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