Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MASCARADE de Ray Celestin

Chronique Livre : MASCARADE de Ray Celestin sur Quatre Sans Quatre

photo : Louis Armstrong and His Hot Five - 1928 (YouTube)


Le pitch

1928. Chicago est la cité de tous les contrastes. Du ghetto noir aux riches familles blanches, en passant par la mafia italienne tenue par Al Capone, la ville vit au rythme du jazz, de la prohibition et surtout du crime, que la police a du mal à endiguer. C’est dans ce contexte trouble qu’une femme appartenant à l’une des plus riches dynasties de la ville fait appel à l’agence Pinkerton. Sa fille et le fiancé de celle-ci ont mystérieusement disparu la veille de leur mariage. Les détectives Michael Talbot et Ida Davies, aidés par un jeune jazzman, Louis Armstrong, vont se charger des investigations.

Au même moment, le corps d’un homme blanc est retrouvé dans une ruelle du quartier noir. Le meurtre en rappelle un autre à Jacob Russo, photographe de scènes de crime, qui décide de mener son enquête.

Quel est le lien entre ces deux affaires ? Y a-t-il un rapport avec le crime organisé ? Car la vieille école d’Al Capone et de la contrebande d’alcool est menacée par de jeunes loups aux dents longues qui, tels Lucky Luciano ou Meyer Lansky, n’hésitent pas à se lancer dans le trafic de drogue.


L'extrait

« Quatre jours plus tôt, Dante était sur son bateau qui lui servait à passer de l’alcool en contrebande près de Long Island. Depuis le début de la prohibition, à cinq kilomètres des côtes, juste assez loin pour se trouver dans les eaux internationales, une ribambelle d’embarcations avaient surgi pour vendre du tord-boyaux. On appelait cela le Ceinture du rhum ; elle courait de la Floride, au sud, jusqu’au Maine dans le nord. Il y avait une petite flottille qu’on appelait le Rendez-vous. C’était les bateaux qui avaient le plus de succès : chaque soir, nombre de restaurateurs et cabaretiers de New-York embarquaient sur des vedettes pour y dénicher de l’alcool d’importation de qualité.
Et au sein de cette escadrille du Rendez-Vous, Dante avait la réputation de vendre la toute meilleure gnôle. Il testait personnellement chaque caisse, ce qui n’était pas sans risque étant donné les saloperies toxiques qu’on faisait passer pour de l’alcool. Et c’est là-bas, près de ces entrepôts flottants de Long Island, qu’une embarcation à moteur était venu voir Dante un soir pour l’informer que son vieil ami M.Capone exigeait sa présence à Chicago. Cette annonce avait vite plongé Dante dans les souvenirs de sa ville natale , une ville enfiévrée, sans cesse secouée par les meurtres et les explosions des bombes. Elle était comme un phare en flammes, comme un crépuscule de chaos à l’horizon des plaines du Midwest. Dante confia son affaire à deux complices qui travaillaient avec lui, un ancien pêcheur de crabes de Floride et son petit-fils et se prépara à partir à Chicago. » (p. 27)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Après le Carnaval, la Mascarade que propose Ray Celestin est encore plus riche et passionnante. On passe du joyeux et mystique foutoir de La Nouvelle Orléans et capharnaüm dur et dangereux du Chicago de la fin des années vingt. Toujours en compagnie d’Ida Davis et Michael Talbot, désormais tous deux enquêteurs pour l’agence Pinkerton, toujours dans les méandres les plus sulfureuses de l'âme humaine.

Une riche cliente leur demande de retrouver sa fille disparue. Dans une ville ravagée par les rivalités entre caïds, rongée par la corruption et toujours aussi imbibée d’alcool, prohibition ou pas, ce ne sera pas une mince affaire. Comme dans Carnaval, les truands de leurs côté, Al Capone en particulier, mandate Dante, un New-yorkais affranchi, afin qu’il mène des recherches sur une embrouille qui le mettra évidemment rapidement sur le même chemin que les deux amis détectives. Dante est un toxicomane à la biographie tragique, il a dépassé toutes les douleurs, mais possède un don hors pair de négociateur et d'enquêteur discret.

Ida et Michael seront aidés par Jacob, un photographe de scène de crime, précédés par la réputation acquises lors de leurs précédentes affaires, beaucoup vont voir d'un mauvais œil leur implication dans ce qui semble être un mic-mac bien glauque et les pressions diverses vont s'ajouter aux ténèbres entourant la disparition de la jeune fille et de son fiancé.

Chicago est le grand personnage de l’histoire et la ville est si intimement décrite, de ses bas-fonds à ses quartiers huppés que le lecteur a l’impression de l’avoir visité au terme du roman. Il la sent vivre, palpiter, avaler les hommes et les femmes qui tentent de s’y faire une place, broyer les pauvres, se noyer les espoirs, il y voit circuler l’alcool frelatée et la came dans ses artères corrompues jusqu’au plus haut niveau.

Dans l’intimité d’Al Capone ou de Louis Armstrong, des riches qui viennent s’encanailler à Bronzeville (le quartier Noir), c’est une visite guidée de privilégié tout au long du livre, agrémenté d’une intrigue de haut vol, complexe, machiavélique, perfide. Tout à sa folie capitaliste et libérale, Chicago n’accorde aucune importance à la vie, chaque gêneur est éliminé, la pègre ne risque rien, elle fait et défait le pouvoir politique, tient la police à coups de liasses plus ou moins garnies suivant le rang du corrompu. Mascarade, ce sont des scènes d’anthologie, comme celle où Capone joue au golf avec le maire de Chicago et éprouve le besoin de le punir, incroyable et pourtant…

On est loin des Incorruptibles, loin des clichés, Capone, c’est le Boss de la cité, pas un gangster qui de cache, il est partout, possède tout, les cabarets, les bars, les hôtels, les élus, les industries. Pourtant, le vrai pouvoir de la mafia est à New-York. Il doit également se méfier de l’autre grand truand local, Bugs Moran qui ne ratera pas une occasion de l’éliminer. Ils n’ont pu se départager, ont fini par couper la ville en deux, mais une guerre est toujours sur le point d’éclater qui les laisserait exsangues tous les deux. Tout au long du roman, la menace d'un nouveau bain de sang pèse, les esprits s'échauffent, la paranoïa enfle dans les staffs des parrains, en parallèle avec le combat de boxe titanesque que doivent se livrer Gene Tunney et Jack Dempsey pour le titre de champion du monde de boxe, un spectacle qui attire tout le gratin de Hollywood et une ferveur populaire qui ajoute encore de l'électricité dans l'air.

Mascarade, c’est aussi la musique, elle baigne le roman, du tout début à la fin, Louis Armstrong, en plus de participer à l’enquête pour venir en aide à son amie Ida, développe son style, travaille comme un damné. Ce roman n’est pas sans rappeler Jazz Palace de May Morris paru chez Liana Levi, la condition des jazzmen, des minstrels, les plagiats, la ségrégation stupide qui faisait que une Noire et un Blanc pouvaient danser ensemble ma is pas s’asseoir à la même table dans un cabaret.

Les musiciens noirs n’ont pas accès aux scènes luxueuses des Blancs, ils se font piller leurs morceaux par les “alligators”, ces Blancs qui viennent les écouter et vont ensuite enregistrer dans de bons studios ce qu’ils ont entendu dans les bars de Bronzeville, récoltant ensuite les royalties. Ray Celestin explique dans une postface enrichissante qu’il a construit son histoire selon la même architecture que le célèbre West End Blues de Louis Armstrong enregistré en 1928 dans les conditions incroyables de l’époque, celle de la vidéo ci-dessous, en pire…

Tout au long du récit, on marche sur les cadavres, d’êtres humains ou ceux des milliers d’animaux sacrifiés chaque jour aux abattoirs de Chicago. Ray Celestin mêle subtilement les tragédies personnelles à l’histoire de la ville, le quotidien des voyous, des prostitués, des musiciens à celui des hommes d’affaires ou des ouvriers. Les murs épais de l’omerta et de la corruption généralisée masquant les crimes les plus graves, malheur à celui ou celle qui veut rétablir la vérité ou enquête sur ce qui doit rester secret.

Dante, Jacob, Ida, Michael, Loretta, Chuck, Gwendolyn, tous les protagonistes, Capone lui-même, sont happés par l’implacable hachoir de destin que semble être la ville-monde, des ruelles puantes aux avenues où passent les belles automobiles, seules les apparences changent, derrière elles, tout est pourri, vicié, gangrené par l’argent, la soif de l’argent, l'ivresse du pouvoir et la vérole qui tue autant que les mitraillette Thomson.

Mascarade est un splendide thriller, à mon avis encore un degré au-dessus du déjà magnifique Carnaval. Il est remarquablement construit et pensé, avance lentement mais avec assurance vers un terme paroxystique, malaxe au passage ses héros, les salauds comme les autres, n’épargne personne dans la grande boucherie qu’est la cité-ventre qui digère ceux qui se croient plus forts qu’elle.

Ah, et ce qui ne gâche rien, la couverture du roman est vraiment très belle, c'est à signaler.


Notice bio

Ray Celestin vit à Londres. Il est linguiste et scénariste. Carnaval,son premier roman, a été élu meilleur premier roman de l’année par l’Association des écrivains anglais de polar.


La musique du livre

Louis Armstrong – Heebie-jeebies

Priscilla Stewart with Jimmy Blythe - Mecca Flat Blues

Duke Ellington - Black and Tan Fantasy

Louis Armstrong and His Hot Seven - Don't Jive Me

Pour terminer, le meilleur pour la fin, West End Blues qui a fourni l'ossature de ce roman.

Louis Armstrong and His Hot Five - West End Blues.


MASCARADE – Ray Celestin – Cherche-Midi – 566 p. février 2017
Traduit de l'anglais par Jean Szlamowicz

Chronique Livre : INAVOUABLE de Zygmunt Miłoszewski Top 10 : la sélection 2017 de Dance Flore ! Chronique Livre : SEPT JOURS AVANT LA NUIT de Guy-Philippe Goldstein