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Chronique Livre :
MASSES CRITIQUES de Ronan Gouézec

Chronique Livre : MASSES CRITIQUES de Ronan Gouézec sur Quatre Sans Quatre

Ronan Gouézec, après Rade amère (Prix de la Roquette 2018) revient avec un deuxième roman finistérien tout secoué de vagues et de vent.


«  CORPS ET BIENS
Le filet s’écrase sur le plancher poisseux. Il glisse aussitôt hors de portée, tant le roulis est fort. Les paquets de mer arrivent, entasses en grand désordre de verts ténébreux, de gris charbonneux. De temps à autre un explosion mousseuse vient ranger les voûtes de ces cathédrales romanes en folle procession. C’est une dentelle délicate et éphémère. Les lames se précipitent. Elles s’empilent, s’assemblent en blocs quasi solides. Un monticule liquide est en train de naître. C’est le rejeton boursouflé et gueulard d’une mer furibonde. Il n’en finit pas de s’édifier, de s’écrouler sur lui-même avant de rouler et de se reconstituer un peu plus loin, crachant et grondant.
L’homme qui a balancé le paquet s’échine à prendre pied dans le bateau. Cette vieille carne se refuse à lui ? Elle se dérobe. Il parvient quand même à franchir le dernier barreau de l’échelle de coupée posée à flanc de coque, se cogne durement plusieurs fois sous les embardées vicieuses de l’embarcation, dérape, trébuche, arrache ses palmes, déboucle son baudrier et laisse son bloc d’air comprimé et le gilet glisser sur le pont. Le plongeur relève son masque. Il gueule quelque chose en direction de la timonerie, insiste en pure perte, manque tomber en arrière, revient à quatre pattes vers le bordé. A peine stabilisé, il s’agrippe à la lisse d’une main et se penche.
L’écume vole dans l’air et tombe sur le pont en masses compactes jaunâtres et tremblotantes. Il fait nuit. Il n’y a pas d’étoiles visibles tant le ciel est chargé d’humidité diffuse. De grandes gifles de pluie et d’embruns cinglent l’air en une flagellation constante. Il en est presque aveugle. Un bras se tend, désespéré, émergeant de la matière obscure et lourde qui roule, gronde et feule autour d’eux. Alors il saisit fermement la main gantée, assure ses pieds contre l’hiloire, et tire, hisse autant qu’il peut. L’énergie qu’il met dans son mouvement lui permet de consumer partiellement la rage qui le tient. Ils sont partis trop tard, rien n’était prêt. La dégradation annoncée en cours de nuit était bien là. Il aurait dû insister, tenir tête au vieux, et surtout foutre le camp de ce champ de mines avant la renverse, et tant pis pour les prises trop rares. Mais non ! Il s’était écrasé, une fois de plus. Pourtant le petit les avait bien prévenus.
Justement, la tête masquée de son jeune frère, enrobée de Néoprène noir épais arrive à sa hauteur. Des yeux, il ne voit que le blanc tant la peur les écarquille. À peine s’il distingue les pupilles rétractées à l’échelle de têtes d’épingles. » (p. 7-8)


Marc est obèse, toute sa masse concentrée dans son ventre qu’il promène devant lui avec la conscience aiguë du regard des autres sur lui, comme un reproche, une critique, une sorte de honte dont il aurait à se sentir coupable.

Il ne se souvient pas de n’avoir pas été gros, il ne se souvient pas de ne pas avoir été moqué, et c’est peut-être une des raisons qui l’a rapproché de René, dès l’école, les deux gros ensemble contre vents et marées. Contre les autres, en premier lieu. René et Marc se comprennent sans même avoir besoin de se parler, chacun connaissant l’autre à fond.

René et Yvette tiennent un restaurant très coté, avec une vue magnifique sur l’océan, la rade de Brest, un établissement qu’il doit à son travail acharné et à son génie propre. Marc y est invité permanent, évidemment, la nourriture jouant un grand rôle dans la vie de ces deux-là. Et justement, Marc devrait faire un peu plus attention car son cœur ne va pas si bien que ça, il devrait se faire opérer, et perdre du poids, avoir des analyses sanguines un peu plus présentables devraient faire partie de ses objectifs. Mais Marc n’en parle pas, c’est pas un grand bavard, de toute façon, et puis quoi, il n’a pas d’enfant et pas trop de perspectives d’avenir. D’ailleurs, dans sa boîte – il travaille dans une banque au service des investissements financiers – on opère des changements, de compressions de personnel, des restructurations comme on dit, et il sent bien qu’il va être licencié, salaire trop gros, pas assez rentable. Il faut bien dire que Marc manque de zèle, ce boulot l’ennuie à mourir, même s’il fait l’effort de rechercher des partenariats centrés sur l’écologie et les techniques innovantes en la matière.
Mais tout se délite, il n’a plus de désir, plus d’énergie, la vie lui paraît monotone et manquer d’attrait.

Marc a une liaison avec Aline, une fille un peu déséquilibrée que René et Yvette ne prisent guère. Ils ne disent rien, évidemment, ce serait déplacé, mais Marc sent leur désapprobation affleurer sous la politesse. Et d’ailleurs son cœur n’y est pas vraiment. Elle présente l’avantage de l’accepter comme il est et d’avoir envie de lui, même avec ses dizaines de kilos en trop, et Marc n’est pas sûr que ce petit miracle puisse vraiment se retrouver.

Marc et René, malgré leur amitié fraternelle, malgré leur soutien mutuel et entraide indéfectible depuis l’enfance, ont quelques petits secrets l’un pour l’autre.

René a emprunté de l’argent à la famille Banneck, père et fils, des marins peu recommandables, qui pratiquent la pêche illégale - et l’usure -, plongeant de nuit pour cueillir des coquillages protégés, par exemple. Mais la carte de René exige les produits les plus exquis, et cela toute l’année alors au diable la législation quand il s’agit de cuisine !

Depuis cet emprunt, les Banneck ne cessent de faire chanter René, exigeant des sommes conséquentes sinon… et ils sont bien capables de mettre leurs menaces à exécution : le père est un taré alcoolique, un fou dangereux absolument dénué de tout bon sens et de toute humanité, et le fils aîné est violent et haineux. Reste le cadet, lassé de leurs conditions de vie, mais soumis à la brutalité des deux autres.

Et, au cours d’une expédition en mer, voilà le bateau qui s’encastre sur des rochers, le père, qui avait bien sûr quelques verres de trop dans le nez, se noie et les deux frères ne doivent leur survie qu’à une chance incroyable.
De retour dans leur bicoque minable, percée de courants d’air, sans aucun confort matériel, les deux frères n’ont que le choix de continuer à plonger s’ils veulent gagner un peu leur vie. Et à pressurer René.

Quant à Marc, son secret à lui concerne l’état de son cœur, à la fois sur le plan médical et sur le plan sentimental, puisqu’il a cédé aux avances de Claire, la très jeune fille de René. Marc n’en revient pas que Claire, belle, jeune, intelligente, promise à tous les bonheurs de la vie, l’ait choisi, lui, l’ami obèse de son père qu’elle connaît depuis toujours, ni beau ni jeune ni exceptionnel.
Mais le voici tout entier attaché à cet amour incroyable, totalement inattendu et imprévisible, qui le rempli de fierté et de peur, aussi, bien sûr. Avec son cœur qui ne bat plus très régulièrement, en passe de perdre son job, quel avenir peut-il partager avec Claire ? Aucun, c’est absolument évident.
Mais cette certitude n’est pas à même d’éteindre l’incendie en son cœur.

Voilà, tant de secrets, et la catastrophe qui approche, inexorable et la vérité qui éclot toujours trop tard.

Le vieux Banneck mort, René veut mettre un terme à l’extorsion dont il est victime depuis des années, il résiste, pour la première fois. Et le frère le plus jeune aussi, résiste à son frère et se libère de cette vie de violence et de délinquance. On pourrait croire que les choses pourraient en rester là.
Mais non, bien sûr que non.

Après Rade amère, Ronan Gouézec revient avec un autre roman noir, toujours brestois, toujours aussi âpre et désespéré.


MASSES CRITIQUES - Ronan Gouézec – Éditions du Rouergue - collection Le Rouergue noir - 208 p. septembre 2019

photo : Visual Hunt

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