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Chronique Livre :
MAUDITS SOIENT LES ARTISTES de Maurice Gouiran

Chronique Livre : MAUDITS SOIENT LES ARTISTES de Maurice Gouiran sur Quatre Sans Quatre

photo : Hitler et des dirigeants nazis visitent une exposition d'art dégénré en 1937 (Wikipédia Commons)


Le pitch

Décidément, Clovis Narigou ne peut pas quitter son refuge dans les collines de l'Estaque très longtemps  ! Alors qu'il enquête dans l'Ariège sur les traces d'un mathématicien de génie qui vivait là en ermite, un meurtre bien sordide est commis dans les quartier nord de Marseille. Un des habitués du Beau bar, son abreuvoir favori a été salement torturé avant d'être tué. Clovis avait accepté ce reportage pour un grand magazine, poussé qu'il était par la ruine qui menaçait sa bergerie et donc son élevage de chèvre et le besoin d'argent pour y remédier.

À Munich, peu de temps auparavant, près de 1500 toiles de grands maîtres de la peinture ont été retrouvées dans un appartement après le décès de l'octogénaire qui l'occupait. La fin de la dernière guerre mondiale officielle est loin mais les pillages du régime nazi n'ont pas encore tous été répertoriés et il semble bien que le père du vieillard ait été une des fourmis collectrices du Reich.

À Marseille, un modeste couple de retraités des quartiers nord, Valentine et Ludovic Bertignac entame une procédure judiciaire afin de récupérer une dizaine de tableaux retrouvés à Munich.

Clovis retrouve la trace du mathématicien. Il a vécu avec sa mère dans le camp de Rieucros, en Lozère, où étaient internés les Allemands, femmes et enfants, opposants politiques résidant en France durant l'occupation. Il apprend en interrogeant une résidente toujours en vie que Valentine Bertignac y a également été incarcérée.

Heureux de la présence dans sa ferme de son fils et de sa compagne, mais perturbé car ceux-ci sont accompagnés de trois couples d'amis et de leurs bruyants et turbulents bambins, Clovis se plonge dans ses enquêtes pour trouver un peu de calme et satisfaire son besoin de fouiner du côté des sombres méandres du passé.


L'extrait

« Albert Facciolini. Oui, bien sûr que je le connaissais. C'était un habitué du bistrot, un inconditionnel du Casa à qui on aurait jamais fait avaler un Ricard ou un 51 pour tout l'or du monde. Enfin, quand je dis tout l'or du monde, c'est une façon de parler : le bougre, constamment sur la paille, me semblait prêt à tout pour glaner les vingt-cinq louis qui auraient amélioré son ordinaire.
Il est mort ?
Mort ? Pire que ça, il a été a-ssa-ssi-né ! intervint RoRo.
Un trio de consommateur insista pour me raconter en détail l'horrible fin du pauvre Bert puisque j'étais, apparemment, la seule personne au monde à ne pas savoir.
L'homme avait été sauvagement torturé chez lui. C'est la femme de ménage qui l'avait découvert le matin même. La nature du supplice différait selon les intervenants. Pour les uns, on avait retrouvé Bert égorgé avec ses roubignolles dans la bouche. Pour d'autres, il avait été décapité au couteau à pain. Ces deux versions étaient immédiatement contredites par ceux qui affirmaient qu'il avait été brûlé vif. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pas à dire : Maurice Gouiran possède l'art et la manière. Les deux. L'art, il connait, parfaitement, il récite ses peintres à merveille, nous en conte l'histoire, l'intérêt, leur relation à leur époque. Pour la manière, il mêle son discours savant et passionnant à une intrigue policière qui prend racine dans les recoins les plus sombres de notre récit national. Il sait parfaitement faire entrer ses personnages à la Marius sur la grande scène du théâtre d'ombres de la grande histoire, celle où les problèmes ne peuvent se résoudre autour d'un Casa ou d'une Mauresque, qui ne débouche pas sur un cadavre ou deux et une anecdote de fait divers mais des millions de morts et un pillage généralisé d'une partie de la population. À chaque aventure, Clovis Narigou fouille les décombres des zones sinistrées de notre histoire qu'il n'est pas de bon ton d'exhiber. Il va jusqu'au bout, détricote, met en lumière et en perspective, traque les conséquences encore vivaces de causes bien anciennes.

Et pourtant cette enquête dans son antre commence bien mal. Il est en manque d'argent, un peu déprimé par le vente possible de son troupeau, rendue obligatoire par le délabrement de sa bergerie. Pire que tout, de retour de son reportage en Ariège, sa maison est envahie par des Parisiens inconnus tranchant singulièrement avec ses fréquentations habituelles. Des cathos coincés, un Écossais buvant ses bouteilles chéries de single malt et des snobs qui passent le temps en conflits de couple, le tout accompagné d'une marmaille qui déborde de partout en saccageant le calme venteux de ses collines. Ça fait beaucoup pour se concentrer. Surtout que cette agitation gêne considérablement ses retrouvailles amoureuses avec sa punkette flic préférée, Emma. C'est pour une semaine, certes, mais le dérangement est contrariant.

Arroser les cendres de l’autodafé de l'art dégénéré par Hitler et ses sinistres compères Goebbels et Goering avec du pastis, ce n'était pas évident. Maurice Gouiran évoque savamment la spoliation des œuvres d'art détenues par des familles juives ou des musées de pays occupés, la rapacité des bandes de pillards participant à la razzia généralisée. Ou comment maquiller sous des discours idéologiques rances des simples manœuvres criminelles... Et ces toiles n'en finissent pas d'exciter les convoitises encore aujourd'hui, ce qui lui permet de lâcher son Clovis sur cet os de belle taille. Lorsqu'il est en chasse, le journaliste, comme l'auteur, ne se contentent que rarement d'une seule proie, ils profitent de l'occasion pour exposer, non pas des tableaux, mais les camps de rétention qui ont existé en France sous Vichy. Pas la noble image de notre beau pays, ces camps où beaucoup de femmes et d'enfants partir en déportation en Allemagne.

Clovis vit son « classico » à domicile, OM-PSG à lui tout seul. Il supporte difficilement les caricatures d'urbains bobos que lui a amené son fils, leurs bambins qui se comportent comme des enfants et la frustration qui accompagne ses rendez-vous impossibles avec Emma. D'autant plus que les protagonistes de ses enquêtes lui mentent, se trompent et qu'il peine à dégager un schéma d'ensemble du problème. Les faits ont soixante-dix ans, les témoins directs sont morts, le peu qu'il en reste sont disséminés à travers l'Europe. Heureusement qu'il peut toujours compter sur son réseau d'anciens collègues, tissé année après année à barouder sur tous les terrains chauds du globe.

C'est toujours un grand plaisir de suivre les déambulations éclairées du vieux reporter qui sait exhumer comme personne les sujets les moins reluisants, ceux que l'histoire officielle veille à ne pas sortir de sous le tapis. L'auteur mêle le cocasse des situations et des conversations, toujours hénaurmes, du Beau Bar, de ses commères et compères fortement anisés, les magouilles de petits dealers en quête de fraîche et les exactions des dictatures.

Si vous ne connaissez pas Maurice Gouiran, Maudits Soient les Artistes est une bonne et édifiantes entrée en matière pour visiter son univers, si vous êtes un familier, ce nouvel épisode vous ravira par la richesse de son intrigue.


Notice bio

Maurice Gouiran est né au Rove, près de Marseille, dans une famille de bergers. Il en a gardé une passion totale pour la rude nature des collines arides de son enfance, le respect de la culture populaire et de l'authenticité. Tombé amoureux de Marseille depuis le lycée, il obtiendra un doctorat en mathématiques et se lance dans l'aventure balbutiante de l'informatique début des années 70 après avoir vécu intensément les sixties. Il est devenu un des grands spécialistes des systèmes d'information sur les incendies de forêts et devient consultant pour l'ONU. Outre son activité d'auteur pour le moins prolifique - environ vingt-cinq polars au compteur - il enseigne à la fac de journalisme, se passionne pour la peinture, la poésie, le sport et l'histoire taboue du XXème siècle qu'il relate dans ses polars engagés et documentés. Déjà chroniqués sur Quatre Sans Quatre : L'Hiver des Enfants Volés (2013) et La Mort du Scorpion (2014), Les Vrais Durs Meurent Aussi (2015), tous parus chez Jigal Polar.


La musique du livre

Même si la peinture semble être son mode d'expression artistique de prédilection, la musique est toujours présente dans les romans de Maurice Gouiran. La chanson française, principalement, mais également, comme ici, quelques intrusions dans le rock des années 70...

En enquête dans l'Ariège, Clovis se trouve sur un marché qui lui évoque l'époque hippie, il ne manque que les voix de Janis Joplin ou Marianne Faithfull, pense-t-il, In The Night Time, chanson d'époque...

Cornélius Gurlitt, le vieux Munichois chez qui on a découvert tant de chefs d'oeuvre fait inévitablement penser Clovis à Gilbet Bécaud et à L'Enterrement de Cornélius.

Chansons de fin de copieux repas et la belle-fille de Clovis s'essaie à La Tendresse interprétée en son temps par Bourvil même si elle n'a pas la voix exactement pour, tandis que les anciens de la Varune, l'antre de Clovis, évoquent Damia ou Berthe Sylva.

Et puis, enfin, il y a les trois commères qui traînent avec Biscottin au Beau Bar, le troquet de l'Estaque où les amis de Clovis dégustent l'apéro (LES apéros...), le journaliste les appelle les Stooges, alors, pour le fun (house), on s'écoute Dirt, un titre idoine pour une très sale affaire.

Bon, en fait, en vrai de vrai, les Trois Stooges cités par Maurice Gouiran, sont plutôt ceux du flim ci-dessous, The Three Stooges - I Can Hardly Wait (1943), merci à Jimmy Gallier à l'oeil affuté ;-)

MAUDITS SOIENT LES ARTISTES – Maurice Gouiran – Jigal Polar – 230 p. février 2016

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