Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MAUVAIS OEIL de Marie Van Moere

Chronique Livre : MAUVAIS OEIL de Marie Van Moere sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Antonia Mattéi vit recluse depuis la mort de son mari, une figure du milieu corse. Sans argent, elle élève ses deux fils, Joseph et Ours-Pierre.

Un matin d'été, les garçons partent à la chasse et la tragédie recommence. Les morts s'accumulent. L'ancien associé de son mari réapparaît.

Une policière perspicace entre dans le jeu. Antonia aura-t-elle la force de lutter contre le mauvais œil ?

La vengeance, la prédestination et l'orgueil. Une histoire de famille. Une tragédie corse.


L'extrait

«  Juin 2017

Ça sent l'urine, celle qui a mariné longtemps. Au pied de ce pilier du parking souterrain de la rue de l'Étoile, dans le 17e, l'ammoniaque collée au béton répand son âcreté, s'accroche aux jambes de pantalon, vole autour du pénis sorti de son boxer, repousse les assauts des principaux ennemis, l'odeur de la pisse fraîche et le parfum d'un cigare cubain.
Toussaint Galea se rajuste et grimpe dans son Audi Q7. Au volant, Idris Koroma attend silencieux, l'ordre de départ, alors que Toussaint Galea fustige la saleté des parkings, laquelle encourage les gens à se soulager dès qu'ils en ont l'envie. Plus tôt dans la soirée, aux environs de vingt-trois heures, Claude et Jean-Luc ont accompagné leur patron dans les salons luxueux d'un cercle de jeu voisin, à la rencontre d'un Corse ami et associé de longue date. Beaucoup d'argent était en jeu, il s'agissait de ne pas dissoudre l'amitié dans d'inutiles tentations. Les deux partenaires avaient préparé la rencontre avec soin. Flanqués chacun de leurs porte-flingues, il n'y eut aucun tiraillement entre eux et une pleine bouteille de Cristal Roederer fut vidée en l'honneur du nouveau projet ajaccien.
On y va. Putain, les gonzesses passent leur vie à se retenir et elles n'ont pas de problème de prostate. La vie est mal faite.
Idris Koroma démarre le puissant moteur V8. Le SUV quitte les niveaux inférieurs du parking Wagram Arc de Triomphe. » (p. 13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Antonia fut une reine. Reine des nuits d’Ajaccio, du milieu de la pègre locale. Nul ne pouvait prédire où s’arrêterait l’ascension du couple qu’elle formait avec son roi, Attilius, disparu au faîte de sa gloire, alors qu’ils ouvraient une nouvelle discothèque. Oui, oui, disparu, pas de corps à inhumer, à pleurer, de tombe à fleurir. Juste le vide, l’abîme de l’absence et un deuil qui ne peut porter le nom que d’attente vaine. Pas comme l’avocat de son mari, retrouvé criblé de balle, lui, un vrai mort, un vrai règlement de compte. De souveraine, la voilà aujourd’hui devenue servante, domestique d’un père tyrannique, figure des Nationalistes, infirme depuis Aléria. Seule, elle élève aussi ses deux fils, nonne séculière recluse dans un petit village perdu, cerné par la forêt et les traditions qui dictent aux femmes leur conduite et aux hommes leur devoir.

Dix ans. Dix ans d’exil entre le vieil handicapé odieux, Joseph et Ours-Pierre, ses garçons, encouragés à se rendre à la chasse par l’aïeul, voyant en Joseph le futur chef du clan. Deux faits simultanés font exploser le linceul, trois même : le retour sur l’île de Toussaint, l’ex-associé d’Attilius, le décès tragique de Joseph dans un accident stupide au cours d’une traque au gibier en compagnie de son frère, et celui du vieux paraplégique. La cartouche qui fauche Joseph claque comme un coup de starter, Antonia a un corps à porter en terre, elle est libérée de l’emprise de son père et Toussaint la remet dans le circuit des affaires.

Malgré la douleur de la perte de son enfant, cette suite d’événement tragique gomme la décennie de vacuité, Antonia revit, redevient elle-même, respire à nouveau. Toussaint n’a pas débarqué la tête et les mains vides de sa planque africaine, il a dans ses bagages un garde du corps énigmatique mais terriblement efficace, Idris Kodoro, et espère reprendre le plan qu’avait dressé Attilius : s’emparer d’une ferme d’élevage de poissons de mer et prendre le contrôle de la livraison des daurades, bars et autres sur l’île et en direction de Marseille. Des denrées périssables à livrer partout, des camions peu fouillés, des douaniers peu payés par l'administration, de quoi envisager bien des choses. Il réactive ses contacts locaux, établit une stratégie, prend sous son aile Ours-Pierre qui se voit bien en successeur de son père…

Bien sûr, il va y avoir des imprévus, des morts, des aléas, des gens qui ne comprennent pas qu’il est préférable de se laisser dépouiller sans rechigner (il y a des Bretons dans l’exploitation, alors évidemment…), des trahisons et une flic gênante, la commissaire Cécile Stéphanopoli, aidée de Blaise de Courtiaud, commissaire de la DGSI, ainsi que de Dominique Bonnard, commissaire de la BRI, du beau monde donc. Cécile, en l’absence de sa supérieure, Muriel, doit chapeauter la Direction Départementale de la Sécurité Publique. Cette grosse enquête tombe au plus mauvais moment, ou au meilleur, difficile à dire, Amélie, l’épouse de Cécile, vient de la quitter et la policière est fragilisée par cette rupture, et Blaise, malade, n’est plus que l’ombre de lui-même... des boiteux lancés dans une course-poursuite.

Si on fait le bilan, tous les personnages de Mauvais oeil évoluent dans un environnement rigide, pétri de codes, que ce soit le code de procédure ou celui des traditions, voire celui du milieu, milieu des affaires et des gangsters, tenus qu’ils sont d’y faire naviguer leurs personnalités à vue, leurs désirs, leurs espoirs, sans trop bousculer les lignes-frontières entre ce qui est admissible ou pas, sachant qu’une foule d’observateurs guettent le moindre faux pas pour les mettre hors-jeux ou les rappeler à l’ordre.

Marie Van Moere a choisi la Corse, elle y vit, et une intrigue de polar contemporaine, rien à redire à ce choix, le roman envoie du lourd, un noir de grande classe, elle a su y glisser une dimension de tragédie grecque classique qui transcende le scénario de base pour en faire une histoire universelle et intemporelle. Ses deux personnages féminins auraient pu tout aussi bien se côtoyer n’importe où et à n’importe quelle époque. Deux caractères exceptionnels, sans cesse à deux doigts d’être broyés par des mécanismes qui leur sont étrangers, imposés, devant puiser dans des âmes forgées dans l’acier, en apparence le plus solide, mais aussi le plus souple, afin de ne pas finir enfermés dans des rôles stéréotypés et sans espoir.

L’auteure met tout à vif, au sang, à l’os, puis gratte encore parce qu’il faut bien y voir clair, parce qu’on ne joue pas avec le destin comme avec des dés, qu’on ne le balance pas sur la table en attendant de compter les points affichés. Il faut trancher dans la chair, savoir ce qu'elle dissimule, contient de vrai, de fiel ou de morceaux de choix. Les seconds couteaux sont prévisibles, ils se coulent dans le moule, n’ont pas la révolte nécessaire en eux, ou pas assez de volonté afin de la laisser s’exprimer. Pas Antonia et Cécile, elles n’économisent pas la douleur, elles la regardent en face, lui crachent parfois au visage ou semblent s’y plier pour mieux rebondir. Antonia et Cécile savent qu’elles jouent leurs vies, mais être n’a pas de prix, exister doit avoir un sens, sinon à quoi bon ?

Porté par un écriture nerveuse, vive, sèche, n’encombrant pas l’esprit de superflu, un style efficace, ce Mauvais oeil frappe par sa puissance tragique, ce qui y est dit, et le reste, tout ce qui est suggéré, à peine effleuré, à peine dévoilé mais qui explique tout. Quel est-il d’ailleurs ce Mauvais oeil, celui de la malchance ou celui qu’on jette, un oeil mauvais, à ce qui peut nuire, à l’adversaire ou l’adversité ? Comme dans Petite louve, même auteure (La manufacture de Livres), il y a une mère, il y a un enfant mort. Là où Agathe fouillait, de ses doigts, le cerveau de celui qu’elle venait d’abattre à la recherche de la balle meurtrière, Antonia fouille sa nouvelle situation de ses yeux acérés afin d’y trouver une issue, de retrouver sa place, de pouvoir s’insérer à nouveau dans le cours de la vie, d’attraper à nouveau le train de son destin de reine, soulagée de ses oripeaux de servante.

Un polar acide, dur, violent, beau et définitif comme le soleil couchant sur les Îles Sanguinaires ou le sourire de ceux qui ont réussi un joli coup au nez et à la barbe des flics. Une tragédie moderne aux sentiments exacerbés, à la tension permanente.


Notice bio

Marie Van Moere est née en 1977 à Pau. Elle a passé une grande partie de son enfance à voyager, particulièrement ses premières années en Guyane à Saint-Laurent-du-Maroni. Grande lectrice, elle vit et écrit en Corse. Petite Louve, son premier roman, a été publié à La Manufacture de Livres en janvier 2014.


La musique du livre

Johnny Cash – Goodbye, Little Darlin'

Hymne corse - Dio vi salvi Regina

Elvis Presley – Burning Love

Nirvana - Smells Like Teen Spirit


MAUVAIS OEIL – Marie Van Moere – Éditions Les Arènes – collection Equinox – 409 p. janvier 2019

photo : panorama sur les Îles Sanguinaires - Wikipédia

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