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Chronique Livre :
MER AGITÉE de Christine Desrousseaux

Chronique Livre : MER AGITÉE de Christine Desrousseaux sur Quatre Sans Quatre

Finaliste du prix des maisons de la presse 2017 - Prix des lecteurs 2018


L’auteur

Christine Desrousseaux est conceptrice-réalisatrice en publicité et également auteur de livres pour enfants ainsi que de romans policiers.


En bref

Jean, un vieil homme qui vit seul depuis la mort de sa femme, tient un journal de ses baignades. Il a en effet décidé de mettre son corps vieillissant au défi du froid et de l’exercice jusque tard dans la saison. Septembre, dans la Manche… son petit-fils Léo vient passer quelque temps avec lui, à son retour d’opération militaire en Afghanistan. Il est à peine reconnaissable, mutique et manifestement traumatisé, violent et incapable de se socialiser.

Puis, un jour, le meurtre d’une jeune fille vient ébranler le village. Et si c’était Léo ? On l’a vu l’agresser une autre fille quelques jours auparavant, alors qu’il était ivre. Jean refuse d’y croire, et pourtant, le doute s’insinue en lui.


Un extrait

« 14 septembre
J’ai préparé mon maillot et ma serviette et je suis resté derrière la fenêtre à regarder la pluie tomber. Elle ne s’est pas arrêtée. J’ai pensé emporter un parapluie. Se baigner sous le parapluie, pourquoi pas ? Tous, ils me prendraient pour un vieux fou, c’est certain. C’est peut-être ce qu’ils pensent déjà. Sur la presqu’île, les réputations sont vite faites. Ensuite, quoi que vous fassiez, vous vous baladez au milieu des gens avec le masque de votre caricature collé sur le nez.
Je tourne en rond dans la maison, sans réussir à me mettre à quelque chose. C’est souvent comme ça les jours de pluie et, ici, ils sont assez nombreux dans l’année. On traîne, on regarde par la fenêtre, le ciel reste invisible, les vitres sont brouillées, il y a quelque chose de ralenti dans le rythme des heures.
Il m’a fallu un moment avant de m’avouer que les basses de la sono me compressaient les tympans. Je ne suis pas allé dans sa chambre pour lui demander de baisser le son. Léo est ici depuis trois jours. “Je suis en perm”, m’a-t-il dit. Il n’a pas précisé la durée que prendraient ces vacances. » (p. 11)


Ce que j’en dis 

Jean est un vieil homme, il le sait, il le sent. Son corps est fatigué, il n’est plus capable d’obéir comme il l’était, il est moins puissant, moins fiable, moins alerte. Intérieurement, Jean est le même. Capable d’amour et de désirs, sensible et tendre, capable de colère aussi. Pour tenter de retrouver de la vigueur, il décide, malgré son âge et le froid de la Manche, de se baigner chaque jour, de nager le plus loin et le plus longtemps possible. Cette nage lui fait du bien, l’élément liquide l’épouse comme une seconde peau, l’enrobe et le porte, il se surprend à aimer chaque fois davantage cette rencontre quotidienne avec la mer qui n’est jamais la même. Sa couleur, l’aspect de ses vagues, sa température sont différentes à chaque fois et forment la texture variée et surprenante de ce journal des baignades.

Petit à petit, il se rend compte que son corps s’affermit et que sa peau perd son aspect grisâtre et maladif. Il rencontre aussi une petite fille, Jennifer, très seule et désoeuvrée, qui s’échappe de la ferme dans laquelle sa mère passe tout son temps à travailler depuis que le père s’est pendu afin de jouer sur la plage. Tous les deux parlent, les échanges sont vite amicaux et Jean comprend que la petite souffre d’être mise à l’écart par ses camarades de classe, comme si le suicide était une maladie contagieuse, et aussi d’être négligée par sa mère, Magali, qui doit faire tourner la ferme seule, désormais.

Ses conversations avec cette petite fille rappellent à Jean le plaisir qu’il avait à s’occuper de son petit-fils, Léo, quand celui-ci était un petit garçon vif que tout intéressait, joyeux et souriant. Mais c’était avant. Avant que sa mère s’évapore, comme ça, inexplicablement, quand il n’avait que 6 ans, avant que son père ne refasse sa vie et ne parte en Australie, avant que Léo soit envoyé dans une pension pour garnement, parce qu’il a frappé son demi-frère, avant l’armée et l’Afghanistan… Avant, quoi, quand c’était bien.

Alors que Lucas, le père de Léo, est préoccupé par sa famille et son travail, aux Antipodes, il revient à Jean de tenter d’entrer en communication avec Léo qui se montre pourtant peu désireux de dire quoi que ce soit à son grand-père qui ne cherche pourtant qu’à l’aider. Léo est grognon, mutique, hurle la nuit dans ses cauchemars et il apparaît bien vite qu’il souffre de stress post-traumatique. Qu’a-t-il vu et fait en Afghanistan, Jean ne peut que l’imaginer jusqu’à ce qu’un camarade de Léo lui fasse parvenir un journal de bord relatant une attaque particulièrement horrible au cours de laquelle Léo a dû tuer une femme.

Un soir, Léo sort et rentre très tard. Il apparaît bien vite, car le village est petit et les nouvelles se propagent rapidement, qu’il était ivre, a agressé, poursuivi, insulté, frappé et menacé une jeune fille… Les gens se montrent de plus en plus hostiles, Jean sent fondre comme neige au soleil toute la bienveillance et la camaraderie qui existait entre lui et les villageois qu’il fréquente pourtant depuis très longtemps. Mais Léo inquiète et dérange. Sommé de faire des excuses à cette jeune fille, il le fait, de mauvais gré. Puis le corps d’une gamine de seize ans est découvert dans le marais, et Léo est le premier à être suspecté : son comportement, sa violence, sa folie manifeste le dénoncent, semble-t-il. Jean est tout d’abord sûr de l’innocence de son petit-fils, puis des doutes lui viennent, surtout quand il retrouve sous son lit un jean crotté, quand il se rend compte que la nuit du meurtre, Léo est rentré tard… On lui demande instamment de montrer qu’il fait partie des “gens bien” et qu’il se désolidarise publiquement du meurtrier quel qu’il soit, Jean est censé participer à la marche blanche organisée à la mémoire de la petite morte. Mais il n’y va pas, tout bonnement parce qu’il ne connaissait pas cette jeune fille, peut-être aussi parce qu’il n’a pas envie de répondre à cette injonction laissant affleurer les soupçons qui le blessent.

Les choses empirent pour lui, et très rapidement. On le met en quarantaine, on inscrit des menaces sur le mur de sa maison qu’on tente de brûler ensuite… La capacité des gens à trouver un coupable, un bouc émissaire et à rendre justice eux-mêmes est ahurissante. On juge si vite, on se barricade et on expulse celui qui semble dangereux, l’autre, le monstre, l’étranger.

Pendant ce temps, Léo est mis en garde à vue puis incarcéré, ce qui renforce l’hostilité à laquelle son grand-père est en butte et l’isole, uniquement soutenu par Magali, qui a été rejetée aussi, avec sa fille, après le suicide de son mari.

Jean va devoir mettre toute l’énergie dont il est capable pour innocenter son petit-fils, ce suspect un peu trop idéal.

Têtu, doux et sentimental, Jean refuse d’abandonner la partie et met autant d’énergie à sauver Léo qu’il en met à braver le froid et les vagues. La nage comme une métaphore de l’obstination, de la volonté qui soumet le corps, qui le pousse à s’adapter, à se dépasser, à résister.

En parallèle, le destin de la mère de Léo, celle qui est partie, qui a inexplicablement abandonné sa famille, sans plus jamais donner signe de vie, la première des nombreuses failles qui ont fissuré la vie de son enfant et que tente de comprendre Jean.

Un roman sur l’amour, la déchirure de l’absence et la capacité à se reconstruire, lentement, vague après vague.


Musique

Jean-Sebastien Bach - Variations Goldberg


MER AGITÉE - Christine Desrousseaux -  Le livre de poche - 250 p. mars 2018

photo : Pixabay

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