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Chronique Livre :
MERCY, MARY, PATTY de Lola Lafon

Chronique Livre : MERCY, MARY, PATTY de Lola Lafon sur Quatre Sans Quatre

Lola Lafon a écrit cinq romans : Une fièvre impossible à négocier (2003), De ça je me console (2007), Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce (2011), La Petite Communiste qui ne souriait jamais (2014), qui a reçu le prix Version Fémina, le prix de la Closerie des Lilas et le prix Ouest-France/ Étonnants Voyageurs et Mercy, Mary, Patty (2017). Tous sont disponibles chez Babel.
Lola Lafon est aussi musicienne et a signé deux albums chez Harmundia Mundi : Grandir à l’envers de rien (2006) et Une vie de voleuse (2011).


« Soudain, vous grimpez sur la chaise de plexiglas transparent. Attrapez un carton rangé tout en haut des étagères et le posez sur le bureau. Voilà, faites-vous en désignant le colis venu d’Amérique, une quantité impressionnante de timbres verts identiques collés de travers en témoigne. La tâche de celle qui sera embauchée est tout entière contenue là-dedans, vous montrez des dossiers débordants de coupures de presse, entrouvrez un sac plastique rempli de minicassettes semblables à celles sur lesquelles les jeunes filles enregistrent leurs chansons préférées à la radio. Vous devez rédiger un rapport et vous n’aurez jamais le temps de lire tout ça, il faudra être capable de synthétiser ces tonnes d’articles, vous pointez du doigt le carton. Vous insistez sur une disponibilité indispensable mais de courte durée, quinze jours maximum.

- Au fait, savez-vous qui est Patricia Hearst ?
Elles sont sur le palier lorsque vous posez la question comme si vous veniez d’y penser, une des candidates s’empresse de vous répondre : lors de ses vacances aux Etats-Unis, elle l’a vu à la télévision, Patricia est très riche elle a été kidnappée et… Elle est interrompue par sa concurrente, oui on en a parlé en France, il y a eu une fusillade, un incendie et elle est morte. Non, corrigez-vous, elle est vivante, la police l’a retrouvée. Ce sont les ravisseurs qui sont morts. Et on vous a chargée d’évaluer l’état psychologique de Patricia Hearst après toutes ses péripéties. Un silence respectueux suit. Aucune des trois ne s’enquiert de ce mystérieux « on » qui a fait appel à vous et pourquoi avez-vous été choisie, vous dont les spécialités sont l’histoire et la littérature. Vous êtes l’adulte, l'enseignante et aussi une étrangère qui invite à l’aventure, kidnapping, héritière, happy end. C’est suffisant. La jeune fille dont vous avez loué le niveau d’anglais n’a pas dit un mot, consternée, peut-être, d’avoir échoué en fin de parcours : elle n’a jamais entendu parler de Patricia Hearst. Le soir même, sa mère pousse la porte de sa chambre, la main posée sur le combiné : c’est pour toi, un drôle d’accent, certainement la professeure américaine.
- Ça se fait ici d’aller chez les enseignants, demandez-vous à celle que vous intronisez assistante. Parce que mon bureau, on y est à l’étroit, on sera bien mieux chez moi. Nous discuterons du salaire demain matin, je compte sur vous pour ne pas vous laisser arnaquer. Par ailleurs, avez-vous réellement dix-huit ans, je vous en donne quinze ? Et ça n’a aucune importance qu’elle ne sache rien sur Patricia Hearst, ajoutez-vous avant de raccrocher. » (p. 12-13)


Trois prénoms de femmes, trois femmes enlevées à leur famille, trois femmes qui ont décidé de rester avec leurs ravisseurs, posant ainsi la question de la liberté de choix.
La plus célèbre est sans aucun doute Patty, Patricia Hearst, la fille du richissime Hearst, magnat de la presse américaine.

« Maman , papa, je vais bien, papa, maman, ce n’est pas la SLA qui me fait du mal c’est votre indifférence aux pauvres. »

Tout commence avec son enlèvement, le 4 février 1974, comme elle s’apprêtait à se mettre au lit, dans l’appartement qu’elle partageait avec son fiancé alors qu’elle est étudiante à Berkeley. Elle a vingt ans et une vie de luxe s’offre à elle, une vie conforme à celle qui attend les femmes de sa classe sociale : des enfants, des bonnes œuvres par-ci par-là et beaucoup d’argent à dépenser.

Son fiancé est dans les clous, infantilisant et demandant à sa future femme une disponibilité sexuelle totale, elle n’est ni censé faire carrière ni même être autre chose qu’une épouse, comme l’est sa mère. Chemin tracé depuis l’enfance.

« Et qui ne serait séduit par le discours de la SLA, cette promesse que chacun et chacune soit toujours sûr d’être nourri, soigné, logé, instruit et vêtu... »

Soudain, un événement imprévu bouleverse cet ordonnancement régulier et prévisible : elle est otage d’un groupuscule marxiste, appelé SLA (Armée de Libération Symbionaise), majoritairement composé de jeunes filles étudiantes et, très rapidement, embrasse leur cause. Patty se mue en Tania, rejette ses parents, le mode de vie auquel elle était destinée, les valeurs qu’on lui a inculquées. Elle semble prendre conscience du fait que nombre d’Américains (4,7 millions) souffrent de pauvreté et de malnutrition, que le mirage capitaliste et mercantile n’est que de la poudre aux yeux, qu’elle contient d’autres possibilités de vie que celle qu’on lui a réservée.

Bientôt va s’ouvrir son procès et toute la question de son degré de culpabilité, si tant est qu’elle soit coupable de quoi que ce soit, va être capitale. Son avocat s’adjoint les services d’une professeure d’université, Gene Neveva, pour l’aider à dresser le portrait convaincant d’une jeune femme sous influence qu’on ne peut tenir pour responsable de ses actes ni de ses paroles, afin d’obtenir une peine plus clémente mais aussi afin de ne pas remettre en question la société sur laquelle Tania vient de cracher. Ce serait insupportable de la prendre au sérieux.

À son tour, Gene, qui est venue dans le sud ouest de la France travailler au calme et enseigner un peu, recrute une jeune fille pour l’aider à dépouiller tous les documents nécessaire à l’écriture du rapport sur Patty, puisque, impliquée dans des hold-up et des actions armées – terroristes -, elle va comparaître devant la justice après sa capture le 18 septembre 1975 et l’élimination, avant cela, incroyablement violente, de la majeure partie des membres du groupe.

« Violaine, ma génération est malade d’avoir compris que nos parents sont les rouages les mieux huilés de la machine de mort américaine. Des employés modèles qui font comme si de rien n’était, du moment que la guerre n’éclabousse pas leur pelouse. Que ceux qui n’ont pas été conviés à la grande fête du rêve américain aillent crever loin de leurs regards. »

C’est la timide et réservée Violette qui décroche le travail, grâce à ses compétences en anglais.
Violette est comme une autre Patty, comme un écho de ce fait divers extraordinaire sur lequel elle travaille auprès de la très charismatique, très libre, très ébouriffante, très sexy Gene qui prend toute la place dans la vie de Violette, la « kidnappe » en quelque sorte. La jeune fille apprend tout grâce à elle, réfléchit à ce qu’est la liberté de choix, le conformisme, le sexisme et le racisme ; elle réévalue sa propre vie bien ordonnée, bien rangée auprès de parents gentils mais sans aucun intérêt, elle refuse de rentrer dans le moule bien propre qu’on lui a attribué. Comme Patricia devient Tania, elle se rebaptise Violaine, et comme elle encore a épousé les idéaux de ses ravisseurs, elle épouse les causes de Gene, ses idées et ses sujets de révolte. Là où Gene se trouve, Violaine se trouve aussi, ou brûle de s’y trouver car rien n’est plus intéressant que de parler avec cette femme rebelle et ardente.

Elle lit les articles, scrute les photos, écoute tous les messages enregistrés par Patty et soulève tous les lièvres que ne voulait pas voir Gene. La plus libre des deux n’est peut-être pas celle qu’on croit car Gene doit prouver que Patty a été manipulée pour obtenir sa libération tandis qu’il apparaît de plus en plus clairement aux yeux de Violaine que Patty a trouvé dans cet enlèvement une occasion incroyable de soulever ses chaînes et de prendre sa vie en main. Elle accuse ses parents, son père surtout, de ne rien faire pour la libérer, de l’abandonner, mais aussi de vivre dans l’opulence quand tant de gens crèvent de faim, sans faire le moindre geste pour eux. En faisant corps avec les valeurs de la SLA, elle tourne le dos à tout ce qui a été jusque là son environnement.

«  Ce ne sont pas des tarés »

L’enlèvement de Patty et sa conversion soudaine, son rejet de son milieu et de tout ce qui la définissait jusque là, rappellent les histoires anciennes d’enlèvement de jeunes femmes par des Amérindiens, dont certaines décidèrent de rester avec eux, plutôt que de retourner chez elles. Mercy, Mary, Patty : trois jeunes femmes enlevées, trois jeunes femmes qui choisirent de profiter de cet événement pour changer de vie.

Il aura suffit de quelques semaines pour que la vie de Violaine change à tout jamais, qu’elle remette tout en question et décide de vivre autrement, dans le sillage de Gene, essayant d’accorder ses valeurs à son mode d’existence. Il aura suffi de quelques semaines pour que les Américains découvrent la figure de Patricia et que la jeunesse s’enthousiasme de sa conversion – une révélation plutôt - et de son rejet de tout ce que ses parents représentent qu’elle entend maintenant combattre, béret sur la tête et arme en main. Il aura suffi de quelques semaines pour que l’establishment américain s’alarme et fasse tout ce qui était possible pour faire rentrer Tania dans le rang et éteindre l’incendie qu’elle a allumé.

« Mort à l’insecte fasciste qui se nourrit de la vie du peuple.»

Nombreux sont ceux qui la reconnaissent dans la rue, elle ne se cache d’ailleurs pas, et personne ne la dénonce, par enthousiasme et approbation pour ses actions. L’Amérique est en crise, les Américains n’ont plus confiance en leurs dirigeants, entre la défaite au Vietnam, la crise pétrolière, le Watergate. Il faut restaurer la foi. La réalité de la société américaine raciste et capitaliste est en train de prendre l’eau, et Patty, en accusant ses parents, en dénonçant le marchandage dont elle fait l’objet, en les accusant de donner de la mauvaise nourriture aux pauvres, fait tomber les masques.

Mais Gene rentre aux Etats-Unis, son rapport ne mentionne même pas l’apport décisif de Violaine, d’ailleurs il ne sera pas utilisé par l’avocat qui le lui a demandé, elle rentre d’une certaine manière dans le rang, elle aussi, puisqu’après avoir défrayé la chronique pour ses prises de position scandaleuses, aux dires de l’administration universitaire, elle retrouve sa charge au Smith College (université qui ne reçoit que des femmes) dans le Massachusetts et fait partie des professeurs institutionnalisés au cours desquels on se presse.

« RIOT DON’T DIET »

Elle n’a fait que se dire libre, Gene, sans vraiment se mettre jamais en danger, jouant ses cartes de femme haute en couleurs et à l’esprit vif, souvent percutante, face à des étudiantes faciles à éblouir.

Patricia Hearst a épousé son garde du corps après sa libération très rapide – un effet agréable de la fortune paternelle -, a eu des enfants et a écrit ses mémoires. Elle a même contribué – sans le vouloir - à l’essor de l’empire Hearst car sa conduite a fait s’envoler les ventes de journaux. Elle n’a peut-être jamais vraiment vu autre chose qu’une façon de se rebeller contre ses parents « des porcs comme les Hearst » dans cet épisode de sa vie.
Violaine, elle, a mis en pratique les discours, sans en tirer la moindre gloire, seule, pauvre mais intègre, prisonnière à vie de sa rencontre avec Gene.

Ce roman absolument passionnant s’appuie sur des archives, il est entièrement construit sur des faits réels qui n’en altèrent aucunement la teneur romanesque, grâce à ces personnages de femmes, dont la narratrice qui fait le va-et-vient entre le présent et le passé, qui cherche à son tour à répondre aux questions sur le libre arbitre, l’emprisonnement, l’embrigadement que pose l’histoire de Patty. Roman solaire et vibrant sur la jeunesse, l’adolescence qui défie les adultes et refuse d’accepter l’indifférence et l’injustice, qui ose aller au bout de ses idéaux de fraternité. Une fois atteint l’âge adulte, cette flamme s’éteint, l’ordre bourgeois et réactionnaire reprend ses droits, sauf à vivre en marge à ses risques et périls, comme le fait Violette-Violaine, envers et contre tout.


Musique

Patti Smith - Hey Joe

Nina Simone - Ain't Got No, I Got Life

The Rolling Stones - Time Waits For No one

David Bowie - Young Americans

Kool and The Gang - Celebration

Nirvana - Something In The Way


MERCY, MARY, PATTY - Lola Lafon – Éditions Actes Sud - collection Babel - 240 p. mai 2019

photo : Patricia Hearst au cours d'un braquage - Wikipédia

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