Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MEURTRE À MONTAIGNE de Estelle Monbrun

Chronique Livre : MEURTRE À MONTAIGNE de Estelle Monbrun sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de Couv...

« Un rapide pincement des lèvres rouge vif aurait indiqué à une personne moins naïve que Mary que sa présence n’était pas vraiment souhaitée. Mais sa proposition fut acceptée, et, en chemin, elle apprit que Caro faisait ses études à l’École des beaux-arts et habitait à la Cité universitaire. Après deux bises à la française, que les Américains appellent air kisses et qui n’engagent à rien, Mary suivit des yeux sa nouvelle connaissance, qui emprunta l’avenue Foch après lui avoir fait un petit signe faussement désinvolte. Quelques instants plus tard, Caro envoyait sur son portable le message suivant à une adresse cryptée : « Le cabillaud sera une rascasse. Veronica. » »

Une affaire de paternité. Paternité d'un texte, peut-être apocryphe, d'une jeune fille, et de volonté de vengeance, de puissance. Variations sur ces thèmes avec un commissaire Foucheroux, vieillissant, dont la boiterie ne l'empêche en aucune façon de mettre les pieds dans le plat...


L'extrait

« Ce matin-là, le jeune étudiant engagé comme guide pour les vacances arriva plus tôt pour mettre
de l’ordre dans la pièce de réception où l’on pouvait goûter la cuvée Tradition Eyquem avant ou après l’achat d’un ticket pour la visite des lieux. Avant de se mettre au travail, cependant, et pour se récompenser d’être venu a` bicyclette du village voisin, il décida de s’octroyer le plaisir d’un tour du propriétaire et se dirigea vers l’arceau couvert de roses ouvrant sur le bel ordre du jardin. Il avait plu la veille, ce qui rendait le sol meuble et les buissons vert bouteille.
Et par-derrière, au pied de la tour, dans le calme infrangible de la naissante lumière d’été, il découvrit le corps disloqué d’un inconnu qui semblait être tombé d’une des plus hautes fenêtres.
– Merde ! jura-t-il pour se donner le courage de s’approcher du cadavre dont la lividité du visage
contrastait vilainement avec une tache rouge qui auréolait l’herbe drue autour de sa tête.
Olivier avait vu suffisamment de séries télévisées pour savoir qu’il ne fallait toucher à rien. Il sortit un téléphone portable de la poche de son jean et composa en toute hâte un numéro d’urgence en se disant que le visage du mort lui rappelait vaguement quelqu’un.
Il en aurait des choses à raconter à son ami Étienne, qui avait préféré la nature à la culture et choisi d’être engagé comme guide dans les Pyrénées, prétendant qu’il aimait mieux les chèvres que les
gens – en fait pour oublier une déception amoureuse qui l’avait poussé au début des vacances à réciter en boucle « Honte à toi qui la première m’a appris la trahison... », lassant les meilleures volontés. Mais, étant donné les circonstances, un SMS s’imposait, et Olivier pianota adroitement sur son clavier pour informer l’éconduit qu’il y avait dans la vie des choses plus importantes que l’infidélité de Caroline. La mort, par exemple. Par mesure de précaution, il mit le message en copie à son frère Max, qui avait opté, lui, pour des vacances familiales à l’île d’Oléron, relax. Tant pis pour la moto qu’il convoitait depuis des mois... » (p.10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Drame estival au château de Montaigne : un jeune doctorant, David Klein, censé devenir le secrétaire de l’éminent érudit Michel Lespignac, ancien diplomate et spécialiste de l’oeuvre de Montaigne est retrouvé moribond au pied de la muraille. Suicide ? Accident ? Meurtre raté ? La question reste entière, le malheureux est plongé dans le coma et ne peut répondre aux questions des enquêteurs. Un mois plus tard, ce sont deux fillettes, les petites-filles de Lespignac qui disparaissent. Le grand-père a le bras long, il a longtemps côtoyé les sphères du pouvoir, le dossier devient très sensible.

Suffisamment pour que Leila Djemani, l’ancienne adjointe du vieux commissaire Foucheroux vienne le tirer de sa retraite afin de mener des investigations aussi discrètes qu’efficaces, si possible. Voilà des mois que Lespignac répand la rumeur de la sortie prochaine de ses mémoires, celles-ci contiendraient une véritable bombe capable de révolutionner le petit milieu des exégètes de l’auteur des “Essais”. Il serait en possession d’une trouvaille fantastique : un supplément au journal de voyage en Italie, écrit en 1583, qui assiéra définitivement sa place au sein des cénacles les plus huppés. Suppléments qui, selon nombres d’experts, n’a jamais existé, et devra passer le test de l’authentification.

Le policier retraité n’est pas au mieux lorsque son ancienne subordonnée arrive pour lui demander son soutien. Il ne parvient pas à se décider à subir l’intervention chirurgicale qui lui permettrait de marcher de nouveau normalement. Comme si se priver de sa boiterie était s’amputer d’une partie de lui-même, attenter à son identité. Tergiversations qui ont eu raison de la bonne volonté de sa compagne, Gisèle, proustienne émérite, partie sans lui à Boston où il est prévu qu’elle rencontre un homme ayant beaucoup compté pour elle. L’ombre de la jalousie et de l’amertume plombe les journées du vieux flic. Que Djemani soit parvenue au même grade que lui, sans qu’il s’en offusque consciemment, cette promotion est justifiée, et qu’elle ait, de fait, la direction de l’enquête qu’elle lui propose, n’arrangent en rien son caractère.

Foucheroux et Djemani vont mener des investigations feutrées dans les cercles universitaires et l’entourage de la jeune assistante américaine en charge de la garde des deux petites au moment de leur disparition. Dans toutes ces affaires d’enlèvement, il importe d’aller vite, la vie des enfants est en, jeu, mais aussi de ne pas commettre d’impair qui pourrait affoler les ravisseurs. Le milieu est sensible, sous des dehors sélects et élégants, les passions et les vices sont identiques à ceux des bas-fonds : l’envie, la vanité, la jalousie, la cupidité.

Chacun des personnages, quel que soit son rang, présentera une ou plusieurs facettes troubles qui égareront longtemps le boiteux et la commissaire. Un dîner devait être donné le jour du kidnapping, il fut, bien sûr, annulé. C'est à cette occasion que Lespignac devait faire sa fameuse révélation. Il apparaît vite à Foucheroux et Djemani que l'ensemble des convives, auteurs et experts, possédait une raison d'en vouloir au grand-père pédant. Ce supplément aux voyages, sujet à expertise et contre-expertise, permet à Estelle Monbrun d'égratigner légèrement le monde très fermé des ultra-spécialistes : le bon avis est celui qui va dans le sens de celui qui a demandé l'examen du document et les coups bas fleurissent malgré le langage châtié.

Mary O’Gryan, la jeune américaine, exploitée par Lespignac, manipulée par une pseudo amie, sera bien entendu le centre de toutes les attentions puisqu’elle accompagnait les petites lorsque celles-ci furent enlevées et qu’elle a mis un certain temps avant de prévenir parents et autorités. Perdue dans un pays étranger, loin de sa famille, elle et l’étudiant David Klein apparaissent vite comme les pions sacrifiés d’un jeu trouble, mené dans une atmosphère de dissimulation au sein duquel le crime sordide trouve un terrain idéal pour ses manipulations. Une atmosphère dont la brutalité surprend d’autant plus que rien dans le contexte n’y prépare. Meurtre à Montaigne, c’est un peu Maigret enquêtant sur un crime commis par des personnages d’Agatha Christie.

Ce roman est une belle célébration du vingt-cinquième anniversaire de la collection Chemins Nocturnes des éditions Viviane Hamy. À la fois complexe et intrigant, rythmé et érudit, Estelle Monbrun se laisse même aller à un passage sympathique d’auto-dérision parlant d’un éditeur en ayant soupé des séries « Meurtre à… », puis donne la recette du polar idéal : « Un peu d'historique mêlé à du local, si possible. Tiens : le cas Mounet-Sully, puisqu'il avait son château par là-bas. Vous comprenez ? Et puis, du sang, que diable... Et bien sûr, du sexe... »

Si les mots ne sont pas ceux des gangsters habituels des romans policiers, si les us et coutumes des personnages paraissent un peu désuets et surannés, les passions et mauvaises intentions qui les portent y sont toute aussi puissantes et morbides et donnent un polar érudit, élégant, passionnant, à l’intrigue tortueuse à souhait, porté par une écriture de très grande qualité et un art consommé du suspense. Le thème de la filiation, de la généalogie sont omniprésents, obsédants jusqu’à la folie, jusqu’à justifier les pires bassesses, un sujet idéal pour le vieux commissaire en retraite boiteux, un pied dans hier et un dans aujourd’hui...


Notice bio

Ancienne élève du lycée Léonard Limosin et diplômée d’un doctorat de lettres obtenu à Paris, Estelle Monbrun (nom de plume d’une proustienne émérite) s’est lancée dans une carrière de professeur de littérature française contemporaine aux États-Unis, à New-York puis à Saint-Louis. Elle s’avère être une spécialiste reconnue dans le monde entier de l’œuvre de Marcel Proust et de celle de Marguerite Yourcenar. Parallèlement à son métier d’enseignante, Estelle Monbrun écrit des polars publiés par les Éditions Viviane Hamy. Ses écrits mêlent fraîcheur d’écriture, par l’aspect ludique et parodique de sa production littéraire, et profondeur, par la qualité documentaire et scientifique que ceux-ci proposent.

La musique du livre

Baldassare Galuppi – Dixit Dominus

Ludwig van Beethoven - Symphonie Héroïque


MEURTRE À MONTAIGNE – Estelle Monbrun – Éditions Viviane Hamy – collection Chemins Nocturnes - 240 p. mars 2019

photo : citations gravées dans la bibilothèque de Michel de Montaigne - Wikipédia

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