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Chronique Livre :
MISCHLING d'Affinity K

Chronique Livre : MISCHLING d'Affinity K sur Quatre Sans Quatre

Qui est-elle ?

Affinity K est une romancière américaine née en 1978, d'ascendance juive polonaise. Elle s'est intéressée à la deuxième guerre mondiale et spécifiquement à l'Holocauste grâce à son grand-père et à un livre qu'elle a lu lorsqu'elle avait 16 ans, Children of the Fames de Lucette Lagnado et Sheila Cohn Dekel, centré sur les expériences pratiquées par Mengele sur les jumeaux à Auschwitz.
Mischling est son deuxième roman.


Ce que ça raconte :

« Nous avions déjà appris à coordonner nos cœurs dans cet endroit afin de nous protéger. »

Mischling est l'histoire fictive mais ô combien plausible de deux fillettes, Pearl et Stasha, deux jumelles qui vont connaître l'enfer d'Auschwitz, livrées aux mains de l'ogre Mengele. Comme dans un conte particulièrement noir, les deux petites de 12 ans seront des jouets impuissants entre ses mains criminelles.

Torturées, soumises aux expérimentations dingues du docteur maléfique, elles seront séparées et n'auront de cesse de se retrouver dans une Pologne exsangue, brutale et terrifiante.


Un extrait :

« Stasha l'ignorait, mais depuis le tout début nous avons toujours été plus que nous-mêmes. J'étais plus âgée qu'elle de dix minutes seulement, mais cela suffit à m'apprendre à quel point nous étions différentes.
C'est seulement dans le Zoo de Mengele que cette différence s'est accentuée de façon excessive.
Par exemple : ce premier soir, les ombres qui défilaient ont réconforté Stasha, mais elles n'ont pas pu m'apaiser. Parce que ces allumettes éclairaient un autre tableau, un spectacle accompagné d'un râle d'agonie. Stasha a-t-elle parlé de la fille mourante ?
Nous n'étions pas seules dans notre couchette ce soir-là. Nous avions une troisième enfant avec nous sur la paillasse, une pauvre petite minée par la fièvre qui avait la langue noire et se tenait recroquevillée à côté de moi et pressait sa joue contre la mienne en rendant l'âme. Ce n'était pas un geste d'affection - notre proximité tenait seulement à ce qu'il n'y avait absolument pas de place dans nos lits en boîtes d'allumettes – mais, les jours suivants, je me suis souvent prise à espérer que cette fille sans jumelle et sans nom avait trouvé quelque réconfort à mon contact. J'avais besoin de croire que ce n'était pas seulement un manque de place qui avait rapproché sa joue de la mienne.
Une fois le râle d'agonie terminé, les jumelles Stepanov, Esfir et Nina, les occupantes de la couchette du dessous âgées de onze ans, se levèrent d'un bond et, arrivées à notre paillasse, dépouillèrent la fille de ses vêtements. Elles s’acquittèrent de cette tâche avec une agilité confondante, comme si elles avaient détroussé les cadavres toute leur vie. Esfir jeta joyeusement un tricot sur ses épaules ; Nina enfila une jupe de laine en se tortillant. La réprobation devait hurler sur mon visage parce que Esfir m'a offert les bas de la fille, me flanquant leur bout tout gris et effilé sous le nez dans un geste d'apaisement. Quand j'ai écarté ce cadeau d'un geste de la main, elle – une ancienne, ou un Vieux Numéro - m'a gratifiée de l'insulte réservée aux Nouveaux Numéros, ou nouvelles venues de notre espèce.
« Zugang ! » m'a-t-elle craché à la figure. » (p. 28-29)


Ce que j'en dis :

« Dehors, léché par les flammes, un vent gris attisait notre chagrin qu'entretenait en permanence une odeur de brûlé ; des fusils projetaient des ombres et des chiens aboyaient, bavaient et grondaient comme seuls savent le faire des molosses dressés à commettre des atrocités. Mais nous n'eûmes même pas le temps de reculer dans les profondeurs du manteau que le docteur en écarta les pans. En pleine lumière, nous plissâmes les yeux. L'une d'entre nous grogna. Peut-être Pearl. Probablement moi. »

Dans un univers de cauchemar, où les cibles sont les enfants, sujets d'expérimentations atroces mises en oeuvre par un médecin, Mengele, qui se fait appeler Oncle, deux jumelles de 12 ans, Pearl et Stasha prennent successivement la parole.

Elles racontent le camp, autrement appelé le Zoo, la vie quotidienne, le brusque arrachement à leur famille, la cohabitation forcée, la misère, la faim, la cruauté. Mais plus que tout, elles racontent leur lien, les stratégies pour survivre et ne pas briser leur lien, pour continuer à être le prolongement l'une de l'autre.

Dans Mischling, comme dans la langue des nazis, tout fonctionne à l'envers, les mots fleurissent comme des beautés vénéneuses pour cacher l'infâme réalité. La musique qui accueille les nouveaux arrivants est jouée par des Juifs tremblants et masque la mort. L'oncle est un tortionnaire, les enfants ne sont pas soignés mais subissent des atrocités dans une infirmerie destinées à les rendre malades, invalides, handicapés... selon le bon plaisir cruel du docteur Josef Mengele.

Il porte un intérêt tout particulier aux enfants présentant une particularité génétique, tels les jumeaux, les nains, les albinos, qui sont autant de terrains d'expérimentations effrayantes. L'une des sœurs sera ainsi rendue presque aveugle et sourde tandis que l'autre sera mutilée. Dès l'entrée dans le camp d'Auschwitz, dès le tatouage de leur numéro respectif, les sœurs comprennent que leur gémellité est menacée. Elles ne forment depuis leur vie utérine qu'une seule personne dans deux corps, - elles peinent même parfois à se dissocier l'une de l'autre - complémentaires, identiques, unies jusque dans leurs pensées qu'elles peuvent deviner. Un de leurs jeux consiste à s'asseoir dos à dos et à dessiner ce qu'elles imaginent puis à comparer leurs dessins qui, immanquablement, sont identiques. Simple amusement, ce jeu devient une façon de s'assurer que leur complète osmose n'a pas disparu car elle est évidemment mise en péril par les jeux sadiques pratiqués sur leur corps par le médecin nazi obsédé par la pureté de la « race », une illusion eugéniste qu'il poursuit à travers ses atrocités et qui le fait haïr les mischlings, les sang-mêlés, abâtardissement insupportable à ses yeux.

Le zoo, c'est un lieu dans lequel on côtoie la mort. Au loin les chambres à gaz, les amoncellements de vêtements, de possessions, de bagages désormais inutiles. Puis le bordel, le Puff, où certaines prisonnières sont utilisées comme esclaves sexuelles. Dans le baraquement, les enfants dont certains n'ont pas six ans, tentent de lutter comme ils le peuvent, malgré la souffrance, le faim, le froid, la peur omniprésents. On y dépouille les morts de leurs vêtements à peine leur dernier soupir expiré, on peut s'entretuer pour manger, pour survivre encore un peu. Comme on l'a déjà lu ailleurs, cette banalité, cette proximité de la mort n'exclut pas l'amitié, l'amour, la solidarité. Bruna, l'albinos rebelle, mais aussi Peter, qui a la confiance de Mengele, le jeune malade surnommé Patient par Stasha, sont capables de tendresse et d'humour. Dans ce camp où l'on est nu, où la vie est sans cesse menacée, la moindre miette comestible a une valeur aussi bien qu'un sourire, qu'un mot, un objet apporté en secret.

Dans la deuxième partie, quand les jumelles seront séparées l'une de l'autre, et quand le camp sera libéré, Stasha n'aura de cesse de retrouver Pearl en parcourant une Pologne fracassée par la guerre, pulvérisée en mille tessons sanglants. Avec l'aide de Feliks, son ami, elle compte sur son lien secret, invisible et inaltérable avec sa sœur.

Le roman est glaçant, on connaît les atrocités commises par les Nazis et par Mengele bien sûr, mais ici, on entend les voix de ces deux jeunes filles, encore des enfants, qui subissent dans leur chair un martyre insupportable. Tour à tour, elles racontent, se réfugiant loin dans leur univers intérieur pour trouver une parade à l'intolérable, elles poétisent le monde pour maintenir à distance l'horreur brute.
Le bromure dans leur nourriture achève de flouter les contours de la réalité, de lui donner un aspect de cauchemar à la Jérôme Bosch.

Bien qu'identiques, Pearl et Stasha s'adaptent différemment, la première offre le moins de résistance possible dans l'espoir d'épargner sa sœur, l'autre pense pouvoir duper Mengele et le tuer.

Parfaitement documenté, le roman est très réaliste : le camp et son organisation interne, les conditions de vie, les expérimentations, les Juifs qui sont contraints de collaborer avec les Nazis, le détournement de toute valeur morale.

Mais surtout, il nous fait entrer dans l'univers des deux fillettes, dans leur monde magique, sensible, où chaque événement est symbole. Lyriques et poétiques, leurs pensées s'emparent de ce qui est pure folie inhumaine et en font une force.

Pour Stasha, perdre l'autre est comme perdre son humanité. Face à l'insoutenable, il importe plus que jamais de résister et d'opposer l'espoir et, peut-être, le pardon.


Ce qu'on peut trouver comme musique :

Évidemment qu'il y en a.

Bing Crosby : Swinging on a Star

Judy Garland : Get Happy

Johann Strauss – Le Beau Danube Bleu


MISCHLING - Affinity K - Éditions Actes Sud - 368 pages 6 septembre 2017
Traduit de l'anglais EU par Patrice Repusseau

photo : Wikipédia

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