Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MON TERRITOIRE de Tess Sharpe

Chronique Livre : MON TERRITOIRE de Tess Sharpe sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

À 8 ans, Harley McKenna a assisté à la mort violente de sa mère. Au même âge, elle a vu son père, Duke, tuer un homme. Rien de très étonnant de la part de ce baron de la drogue, connu dans tout le nord de la Californie pour sa brutalité, qui élève sa fille pour qu’elle lui succède.

Mais le jour où Harley est en passe de reprendre les rênes de l'empire familial, elle décide de faire les choses à sa manière, même si cela signifie quitter le chemin tracé par son père.


L'extrait

« J'ai huit ans la première fois que je vois papa tuer un homme. Je ne suis pas censée voir ça. Mais ces dernières semaines, depuis que maman est morte, chaque fois que tonton Jake s'absente, je suis complètement livrée à moi-même.
Je passe beaucoup de temps dans les bois ; je me perche dans les abris de chasse au cerf pour jouer ou je grimpe aux arbres pour voir jusqu'à quelle hauteur je peux arriver sans l'aide de personne. Parfois je pleure, parce que maman me manque. Parfois je ne peux pas m'en empêcher.
Mais je m'efforce de ne pas le faire en présence de papa.
J'aime les bois. Ils sont à la fois très bruyant et très silencieux, la bande-son et la berceuse de ma vie, d'aussi loin que je me souvienne. Lorsque j'escalade les grands chênes, me hissant de toutes mes forces, lorsque je me cramponne, saute et me balance le long des branches et de l'écorce tel un écureuil, je suis forcée de faire attention, sans quoi je risquerais de glisser et de tomber. Quand je grimpe, je n'ai pas à penser à l'absence de maman. Ni à papa, qui ne sait plus que tempêter dans un nuage de whisky, nettoyant ses fusils en marmonnant des imprécations contre les Springfield en réclamant du sang.
Ça fait trois semaines et demie que maman est morte, et déjà mes paumes sont gercées par l'escalade. J'ai des croûtes sur les genoux de la fois où je suis tombée du grand séquoia près de la rivière. Mes doigts sont tachés de jus de mûres et mes bras griffés par les ronces. Mes poches se gonflent des trésors que je trouve dans la forêt – des choses qu'elle aurait aimées : des plumes de geai bleu et des cailloux lisses parfait pour faire des ricochets, un gland éclaté qui ressemble à un visage.
J'entrepose les cadeaux de la forêt dans un abri de chasse au cerf. Tonton Jake a promis qu'il me ramènerait sur la tombe de maman, même si papa l'a fusillé du regard quand il a dit ça. Je veux lui apporter mes présents, parce que tonton Jake dit qu'elle est au ciel, qu'elle vieille sur nous.
Parfois, je lève les yeux et j'essaie d'imaginer ça. J'essaie de la voir.
Mais il n'y a rien d'autre que des branches et des étoiles.
Papa ne remarque pas que je suis tout le temps partie, au chaud dans l'étreinte de la forêt. Il a d'autres soucis en tête. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Malgré que la gastronomie n'est pas l'activité principale du petit comté campagnard de Californie du Nord où habite Harley McKenna, on compte un très grand nombre de cuisiniers dans les parages. Ils travaillent tous pour le même homme, le terrible Duke, et mitonne avec amour de la méthamphétamine croustillante à souhait. Duke McKenna détient l'exclusivité de la vente et du transport de cette came sur ses terres. Propriétaire d'une société de transport, il trafique également des armes et de l'herbe en association avec le club de bikers local et des hippies agricoles. Une chaîne de diners et quelques motels lui permettent de blanchir les colossales sommes ainsi ramassées. Le nom de McKenna est craint et respecté jusqu'aux berges de la rivière, le moindre accroc et Duke et ses hommes appliquent la seule sentence qu'ils connaissent, plus définitive encore qu'un vote d'élimination à Koh-Lanta, c'est vous dire.

Duke McKenna disparaît parfois plusieurs semaines au Mexique, nul ne sait ce qu'il y fabrique réellement. Sa dernière absence se prolonge de façon tout à fait inhabituelle, sa fille Harley, vingt-deux ans, doit assurer l'intérim, et, surtout, s'imposer aux gangsters du clan qui patientent depuis des lustres afin de prendre la place du caïd. La jeune fille ne s'en laisse pas compter, elle a été à bonne école, très jeune. Témoin de la mort de sa mère lorsqu'elle avait huit ans - une explosion criminelle qui n'a laissé aucune trace de la pauvre femme - et, la même année, du meurtre d'un homme par son père. Toute son enfance, la gamine a été éduquée en vue de prendre la suite, de maintenir le nom de McKenna à la tête du comté et des affaires locales. Elle sait tirer, se battre, se planquer, s'échapper en cas d'enlèvement...

La mère de Harley, issue d'un milieu plus aisé et traditionnel que son mari, lui a laissé en héritage un motel, le Ruby, de quarante cottages qu'elle avait transformé en refuge pour toutes les femmes battues, menacées ou victimes de tentatives de meurtre de la région, ce qui ne manque pas. Accompagnées de leurs enfants, elles peuvent s'y refaire une santé à l'abri de leurs maris ou compagnons violents. Sous la surveillance sans faille de Mo, une ancienne victime, les « rubinettes » reprennent confiance en elle et soignent leurs traumatismes.

Les McKenna ont, comme il se doit, un ennemi héréditaire, une famille honnie, les Springfield, que Duke a repoussé au-delà de la rivière. Un clan de néo-nazis, suprémacistes et trafiquants de crack dont le père, Carl, est responsable du décès de la mère de Harley. Il a été emprisonné pour cela mais est sorti depuis et menace la jeune fille, sa seule présence hors de taule rend Duke paranoïaque. Avec son épouse, Caroline, il a deux fils, Benneth, le plus intelligent de la nichée, et Bobbie, aussi méchant que bête. Le pacte conclut par Duke avec Caroline lorsque Carl était incarcéré ne tient plus qu'à un fil. Harley a été tenue confinée dans le domaine fermé de Duke toute son enfance, tant celui-ci redoutait que les Springfield s'en prennent à elle. Pas d'école, pas de camarades, peu de socialisation en dehors der sa famille, et du petit Will, un gamin recueilli par Duke, qui est étudiant au loin désormais.

Triple problème, donc, pour Harley : prendre en main le comté pour ne pas le laisser aux nazillons, protéger les femmes et enfants réfugiés au Ruby et se méfier en permanence des manigances des Springfield. C'est ce à quoi elle s'emploie tout au long de ce roman, mettant au point un plan machiavélique qui ne correspond pas à ce que souhaitait le Duke, mais marqué par sa propre manière de voir les choses. Au fil des diverses étapes de sa stratégie, souvent contrariée par la réalité et bien plus dramatique qu'elle ne l'aurait souhaité, Harley raconte son histoire, son éducation, en partie par son père, en partie par son oncle Jake, le frère de sa mère, qui se désolait de la voir élevée par un truand comme McKenna.

Courageuse, obstinée, parfois un peu inconsciente, Harley va livrer bataille pour imposer sa façon de voir l'avenir de son territoire, aidée par Will, son grand amour, qui a grandit avec elle puisque sa mère a été tuée dans la même explosion que celle d'Harley. Dans un récit tout en tension, mille anecdotes du passé forgent le personnage de la jeune fille et les rapports musclés qu'elle entretient avec son père. Éduquée pour tuer, se défendre, se faire craindre, elle essaie de trouver une autre voie, sachant bien qu'elle ne peut faire confiance qu'à un nombre limité de personnes, même celles qui clament leur soumission à Duke sont prêtes, pour la plupart à la trahir au moindre moment de faiblesse.

Bien sûr, la localisation de l'histoire, le père élevant seul sa fille dans la forêt en l'empêchant de sortir du domaine, la violence, on ne peut pas ne pas penser à My absolute darling, le formidable roman de Gabriel Tallent (Gallmeister – 2018), mais la comparaison s'arrête à ces quelques points communs, l'atmosphère de Mon territoire est, certes, sauvage, mais beaucoup moins glauque.

Un terrible secret presse les actions de Harley, une course contre la montre la contraint à forcer le destin et précipiter ses plans, ce qui n'ira pas sans quelques déconvenues et tragédies, prise qu'elle est sur tous les tableaux, entre le Ruby, les divers gangs affiliés à Duke et les Springfield à la haine inextinguible, jamais à court de pièges, ruses et guet-apens meurtriers. Cinq cent cinquante pages de suspense et d'actions qui ne laisse que peu de répit, et la découverte d'un superbe personnage féminin, loin des clichés, d'une force mentale redoutable, sachant tirer partie de tout ce que son père lui a appris en l'amendant suffisamment pour parvenir peut-être à une autre vie, plus pacifiée, sur le comté.

Tess Sharpe écrit fort agréablement, phrases courtes, mots percutants, elle ne dévoile ses batteries qu'au tout dernier moment, surprenant son lecteur tout au long de l'histoire, en témoigne le twist final tout à fait inattendu. Sans révolutionner le genre, elle démontre un très réel talent de conteuse dans un scénario original et sait faire évoluer ses personnages singuliers. La traduction d'Héloïse Esquié est excellente et contribue grandement au plaisir de lecture.

Un remarquable roman noir, tenu à bout de bras par un magnifique personnage féminin se révoltant contre le destin que lui a tracé son père, caïd de la drogue d'un comté reculé.


Notice bio

Fille d’un couple de punks, Tess Sharpe est née dans une cabane au fonds des bois et a grandi dans une campagne reculée de Californie. Après des études de théâtre, elle se reconvertit en cuisinière professionnelle. Elle vit aujourd'hui à la frontière de l'Oregon. Après un premier roman Young Adult, Si loin de toi (Robert Laffont, 2014), elle a participé à Toil & Trouble : 15 Tales of Women & Witchcraft, une anthologie de récits féministes. Et plus récemment, elle s'est lancée dans un préquel de Jurassic World, qui s'intitule The Evolution of Claire avant de publier son premier roman adulte, Mon territoire.


La musique du livre

Merle Haggard - Mama Tried

Townes Van Zandt – Nothin'

Loretta Lynn - Ain't No Time To Go

Johnny Cash & June Carter - If I Were a Carpenter


MON TERRITOIRE – Tess Sharpe – Sonatine Éditions – 551 p. août 2019
Traduit de l'anglais par Héloïse Esquié

photo : paysage de Californie du nord - Visual Hunt

Actu #15 : juillet/août/septembre 2019 Chronique Livre : SI TU OBÉIS de Ben Barnier Chronique Livre : MASSES CRITIQUES de Ronan Gouézec