Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MONTEPERDIDO de Augustin Martinez

Chronique Livre : MONTEPERDIDO de Augustin Martinez sur Quatre Sans Quatre

photo : Monteperdido - Espagne (Wikipédia)


Quièn es ?

Agustin Martinez est un écrivain espagnol né en 1975. Il a reçu une formation aux métiers de l'audiovisuel et a travaillé dans le domaine de la publicité puis a écrit des scénarios. Monteperdido est son premier roman.


De qué se trata ?

« Il y a longtemps que je te cherche ; je me croyais incapable de te trouver. »

Dans un village perdu des Pyrénées, un village loin de tout, enclavé et enneigé plusieurs mois par an, deux fillettes de onze ans, amies inséparables, disparaissent en même temps. Elles se volatilisent sur le chemin de la maison, en revenant de l'école.

Cinq ans après, l'enquête est réouverte parce qu'on retrouve, dans une voiture accidentée dont le chauffeur est mort, une des deux filles, Ana, blessée mais vivante. Sara et Sebastian, les deux policiers qui s'adjoignent aux gardes civils locaux, découvrent une communauté soudée autour du drame qui les a frappés et peu encline à l'examen de conscience. Le village, replié sur lui-même, est-il prêt à révéler ses secrets et à accepter la vérité ?


Un extracto 

« 1. LE DEGEL

Le glacier fondait sous la chaleur de l'été. Les plaques se lézardaient en émettant de légers craquements, et un fin ruissellement d'eau zébrait les parois du mont Perdu qui surplombait le village et lui donnait son nom : Monteperdido.
À quelques kilomètres de là, plus bas, au fond d'un ravin, les roues avant de la voiture tournaient encore. Elle était à l'envers, le pare-brise brisé dessinait une toile d'araignée au milieu d'un nuage de poussière et de fumée. Quelques centaines de mètres plus haut, le chemin de terre d'où elle était tombée s'accrochait au flanc de la montagne. La chute avait laissé un sillon d'arbres arrachés et de terre labourée.
Le vent balaya la fumée et révéla une flaque rouge à l'intérieur de la voiture, alimentée par un filet de sang, comme un robinet mal fermé, qui prenait sa source au front du chauffeur suspendu en l'air, retenu par la ceinture de sécurité. Le choc lui avait ouvert le crâne.
Malgré les sifflements du vent, on percevait un gémissement. Presque un sanglot. Une fille, les bras marqués par une fine pluie de coupures, les vêtements en lambeaux et les cheveux sur le visage, se traînait hors du véhicule par la lunette arrière, également brisée. Les éclats de verre s'enfonçaient dans ses cuisses. Elle avait à peine seize ans. Elle surmonta la douleur et, dans un dernier effort, parvint à s'extraire entièrement.
Elle se laissa tomber, épuisée. Sa respiration,encore irrégulière, la secouait tout entière chaque fois qu'elle cherchait à reprendre son souffle.
L'endroit où la voiture s'était écrasée était pour ainsi dire inaccessible. Un défilé abrupt, entre des montagnes dont les sommets étaient encore enneigés. » (p. 17 et 18)


Yo digo que 

« Il y a toujours quelqu'un qui vous cherche. »

Il y a les lieux et c'est fondamental. Le paysage de montagnes, et les animaux qui y habitent. Le récit revient sans cesse à ces lieux pour leur saisissante beauté, sous la neige et dans la luxuriance de l'été. A la fois magnifique et effrayante, avec les trémols qui chantent une chanson de pluie de leurs feuilles en forme de cœur et qui ont été les compagnons invisibles d'Ana pendant sa captivité, mais c'est dans la forêt que les fillettes ont été capturées ; avec les rivières dans lesquelles se baigner, mais les pluies torrentielles provoquent des inondations dont une si violente que sept habitants y ont laissé la vie ; avec les animaux qui sont à la fois sujets d'émerveillement, en particulier les cerfs et les chevreuils à la robe changeante, mais qui sont aussi l'objet de traques et de chasses rituelles.

Tout est ainsi, dans ce récit, deux faces d'une même pièce. Le village pleure les deux disparitions, commémore et se recueille pieusement devant les photographies des deux visages enfantins mais dissimule et tait ses secrets honteux. Chacun a deux consciences, deux visages, tout le monde sait tout mais personne ne dit rien.

Dans ces montagnes difficiles d'accès, propres à receler autant de cachettes que de pièges, les hommes sont soumis à la nature, même quand ils croient la posséder en se baladant avec un fusil au bout du bras. Rien ne se donne, tout est danger, il faut être attentif et humble devant elle pour l'apprécier. Alors les biches et les cerfs apparaissent silencieusement.

Les deux fillettes étaient amies, leurs mères aussi, elles sont voisines, leurs jardins se touchent. Et puis l'enlèvement et tout se défait. Montserrat et Joaquin, les parents de Lucia, cultivent le souvenir de leur fille, organisant des messes commémoratives, marquant sur une ardoise devant leur maison le nombre de jours sans leur enfant, achetant des cadeaux qui s'entassent sur son lit. La maison est un mausolée, les parents ne s'intéressent même plus à leur fils aîné, Quim, qui dérive lentement dans cet univers entièrement voué au souvenir de Lucia, figé sur lui-même, recouvert de la poussière des ans. Joaquin ne parvient plus à gérer correctement son entreprise de transport pourtant florissante, il a besoin de l'aide de Rafael, son beau-frère. Mais plus rien n'a de sens pour eux, rien que l'espoir qu'on leur rende leur enfant.

À côté d'eux, Raquel, la mère d'Ana. Trajectoire aussi douloureuse sinon plus puisque Alvaro, son époux, le père d'Ana, a été accusé - en particulier par Joaquin – d'avoir enlevé les fillettes, et même s'il est innocenté par l'enquête, le doute persiste et rien ne peut plus être comme avant. Il est d'ailleurs parti, il a quitté Raquel qui a retrouvé un semblant de vie de couple avec Ismael, un charpentier venu l'aider à faire marcher l'entreprise qu'elle possède. Elle réussit, avec son aide, à surmonter une partie de son chagrin, à aller de l'avant, à se reconstruire et elle va même jusqu'à faire de la chambre d'Ana son bureau, empaquetant les affaires de la petite et les stockant dans le sous-sol. Dans ce village raidi dans le deuil manifeste - parce qu'il faut surtout que ça se voit -, Raquel fait figure de mauvaise mère. Indigne de son deuil, de sa tragédie. Et c'est justement Ana qui est revenue, sauvée par un homme anciennement condamné à deux ans de prison pour détention d'images pédopornographiques, retrouvé mort dans sa voiture accidentée.

Mais Ana ne sait rien, ou si peu. L'homme qui la détenait portait un casque intégral, elle ne l'a jamais vu. Elle raconte la claustration, les conditions horribles, la préférence de l'homme pour Lucia avec qui il passait du temps, seul, au sous-sol, pendant qu'Ana était attachée au premier étage. Elle raconte le bruit des feuilles des trémols, la neige, les étoiles aperçues par le toit crevé. Elle parle de Lucia, cinq ans ensemble, partageant tout sauf les attentions de cet homme, la jalousie, les disputes, le passage à l'adolescence sans autre repère que l'autre. La réapparition d'Ana avive les tensions et les peurs dans le village, tous souhaitent qu'un étranger endosse le crime tout en étant persuadés que c'est l'un d'entre eux le coupable. Le petite se réadapte lentement avec l'aide de Quim, son voisin et son ami. Elle réalise ses désirs simples, voir les étoiles de la nuit, apprendre à nager, savoir être libre enfin. Cache-t-elle autre chose que ses souffrances ? Est-il possible de reprendre la vie là où elle s'est si soudainement arrêtée ?

« Les rides de son visage étaient l'empreinte d'un homme qui a déjà entendu tous les aveux. »

Sara et Santiago, ce sont les deux flics venus de la ville pour enquêter. Un binôme particulier avec une histoire commune car Sara a été recueillie par Santiago quand elle s'est enfuie de chez elle, adolescente, une fugue pour ne plus supporter la violence du père. Elle est arrivée au poste de police en disant qu'on la recherchait, mais Santiago lui a simplement dit : « Personne ne te cherche », parole à la fois désespérante et lucide, avant de s'occuper d'elle comme de sa propre fille.

« Elle savait qu'on ne pouvait pas exiger de l'amour comme on exige une assiette de nourriture. Combien de fois ses propres parents le lui avaient-ils lancé à la figure ? »

Sara et Santiago, Pois Chiche comme elle l'appelle, s'immergent dans le village, tentant de saisir les non-dits, les secrets sous-jacents qui dénaturent la vérité et en retardent la venue. De plus en plus, Sara et Santiago sont sûrs que le coupable est un des villageois qui va aux messes commémoratives, qui embrasse les parents et leur souhaite de retrouver leur enfant...
Mais qui ?

Car nombreux sont les candidats potentiels dans ce village où tout est tu, où tout est su. Les pères sont dépassés, abusifs, maltraitants et les hommes, en général, cherchent à prouver leur virilité par la violence ou l'exaltation de la chasse. Quant à leurs enfants, ils trouvent dans la drogue de quoi oublier le peu de certitudes que leurs parents ont su leur donner. Comme si ce village abandonné, coupé du monde, avec son embryon de tunnel pour rallier la France en moitié moins de temps dont les travaux sont depuis longtemps au point mort, s'ensauvageait, abolissait les règles humaines et renouait avec la brutalité et la bestialité premières.

Aucune victime qui ne soit bourreau, aucun bourreau qui ne soit victime, l'âpreté du paysage en arrière-plan et la grâce stupéfiante des animaux sauvages que rien, hormis l'homme, ne vient troubler.


Musica

Belle and Sebastian - Fox in the Snow


MONTEPERDIDO - Agustin Martinez - éditions Actes Sud - collection Actes noirs - 468 p. mai 2017
Traduit de l'espagnol par Claude Bleton

Chronique Livre : LA CHANCE DU PERDANT de Christophe Guillaumot Chronique Livre : PUNK FRICTION de Jess Kaan Chronique Livre : ENTRE DEUX MONDES d'Olivier Norek