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Chronique Livre :
À MORT LE CHAT ! de Jérémy Bouquin

Chronique Livre : À MORT LE CHAT ! de Jérémy Bouquin sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

On peut être végétarien et ami de la terre, il y a des limites à tout. Et quand on est lobbyiste, on lobbyise ce qu'il y a à lobbyiser. La résistance éthique dépend surtout de la somme inscrite sur le chèque du client. Plus la seconde est élevée, moins la première devient un obstacle.

C'est ainsi que le héros de ce roman (très) noir va se retrouver contraint de trouver l'oiseau rare qui va appuyer politiquement la campagne de légalisation, pour la France, de la culture et de la consommation d'OGM. Il pense trouver le pigeon idéal en la personne d'un petit député provincial qui ne devrait pas demander mieux qu'un bon coup de main pour ses prochaines échéances électorales. Mais les meilleurs plans ont des failles lorsqu'il y a tant de facteurs humains qui entrent dans la stratégie et le jeune homme, accompagné de son chat, va connaître bien des vicissitudes.

Bourré jusqu'à la gueule de mélanges aussi toxiques que chimiques, il va partir pour un road-trip infernal, une sorte de chef d'oeuvre de la « mauvaise descente ». Son enfer à neuf cercles comme le nombre de queues du chat des supplices et vous verrez qu'il vit largement de quoi fouetter non pas un félin, mais des myriades...mais ces sales bêtes ont plusieurs vies, pas lui...


L'extrait

« Aujourd'hui j 'ai tué mon chat.
Yeah !
Depuis qu'il me cause, il était devenu insupportable. J'en pouvais plus. Putain ! Cela fait du bien ! Yeah !
Déjà... trois mois qu'il me parle. Putain de chat ! Il parle ! Dès que je rentre dans mon appartement, il me saute dessus. Me demande comment s'est passé ma journée ? Si je me suis bien amusé ? Ce que j'ai mangé à midi ? Pourquoi je miaule si fort ? Si j'ai rappelé mes clients ? Pourquoi je rentre si tard ? Est-ce que j'ai encore picolé ? Et patati et patata !
Vous voyez le délire ?... un calvaire. Un truc de fou !
Il cause sans cesse. Minou me parle ! Pire que mon ex-femme ! Et pourtant !
Putain de chat !
Eh bien ce soir, j'ai fondu les plombs !
J'en pouvais plus. Je l'ai crevé le matou.
Saloperie de chat.

Aujourd'hui c'était différent des autres jours.
Je suis rentré, il m'a tout de suite engueulé : « voyou » !
Il s'est mis à m'insulter : « enculé ! Chat de ta mère ! » Des rafales de reproches. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

À Mort le Chat ou French Psycho ?... Ce roman est dingue du début à la fin, une traversée de la folie pure, nourrie aux produits les plus psychotropes disponibles, du napalm dans le crâne. Le lobbyiste charge ses neurones comme le mécano de La Bête Humaine nourrissait la chaudière de sa locomotive de charbon. Par pelletées de médocs et pilules illicites qui feraient fondre les synapses d'un individu lambda, je vous laisse imaginer le dégât dans les siennes qui sont déjà largement court-circuitées...

Ce livre est un petit précis de l'entrée triomphale d'un individu au passé surchargé dans la schizophrénie paranoïde la plus sombre, celle dont on ne revient pas. Les toxiques finissent le job mais le mal était déjà là, tapi, sous-jacent. Il s'en est sorti jusque-là, la vie, les aléas et le défi incroyable de devoir convaincre les Français de manger encore pire que ce qu'ils ingurgitent tous les jours vont précipiter le catastrophe.

Certes les chats lui parlent et c'est agaçant, cela peut expliquer un peu. Surtout qu'ils ne sont pas très sympas. Mais, franchement, devoir persuader le consommateur français, traditionnellement un chouïa tatillon côté nourriture, d'avaler les saloperies concoctées par les poids lourds de l'industrie agro-alimentaire, ce n'est pas humain...

Je ne sais pas à quoi carbure Jérémy Bouquin mais j'en veux. Son anti-héros tient la route dans des conditions dantesques. Le lecteur est happé dans les dérives de son cerveau explosé, il reste sur la chaussée malgré l'impression d'être passager d'une voiture à 200 Km/h sur une route en lacet recouverte de boue avec des pneus lisses. L'écriture suit les pulsions de pensée ravagée, arrange le monde à travers le filtre de la perception pervertie du lobbyiste pour en faire un univers somme toute possible. Et il est sympathique le bougre. On en vient à oublier ses fureurs anti-chat, à souhaiter sa réussite, même si l'on se rend vite compte que la courbe de sa réussite est plutôt pointée vers l'abîme.

Et si c'était notre monde de dingue que Jérémy Bouquin décrivait ? Pas facile à imaginer, je vous l'accorde. Un monde où les politiciens seraient prêts à s'essuyer les pieds sur le bien commun afin d'assurer leur réélection, où les animaux de compagnie prennent une place disproportionnée, où des industriels tenteraient des manœuvres déloyales pour faire manger des produits potentiellement toxiques à la population. Ça mérite toutefois réflexion, à l'occasion. Imaginez que des gens rendus dingues par le fric soient prêts à tout pour en gagner encore plus en nous prenant pour des abrutis...

Il a une telle foi en lui ce lobbyiste que, peu à peu, on se prend au jeu. Il passe du statut de barjot patenté à original capable de toutes les prouesses de com'... Il fonce, ordonne, dicte, ne tient compte d'aucun des signes qui pourraient alerter quelqu'un d'un peu moins sûr de lui, il est persuadé d'être le meilleur, le seul à pouvoir faire bouffer ces cochonneries à la planète entière si ses clients le désirent. Comme quoi, la force de persuasion est redoutable, l'importance n'est pas la faisabilité du scénario mais la conviction de celui qui le raconte, on a vu des religions se fonder sur moins que cela.

Le lobbyiste se sait génial au point d'illusionner tout le bon peuple et lui faire prendre les vessies OGM aux effets délétères pour des lanternes de gourmet soucieux de santé, le doute n'est, depuis bien longtemps plus de son monde, il colmate toute brèche d'une lampée d'alcool ou d'une poigéne de cachetons. Le tour de force est de nous entraîner dans le délire du hipster, on ne le suit pas en traînant les pieds, on fonce, bref, on devient aussi azimuté que lui. Le hic, comme disait un agité du bocal, c'est les autres qui font rien qu'à ne pas agir comme prévu ou soi-même si on est trop défoncé pour suivre à la lettre ce qui était pensé...

Rien en se passe exactement comme prévu, les rouages huilés du plan, gribouillé en deux minutes sur un coin d'encéphale du stratège, font comme ses idées, ils partent en vrille, jouent les acrobates sans filet et, forcément, ne tournent pas dans le sens désiré et virent vite au Grand Guignol. Cette charge héroïque n'est pas sans rappeler ces cavaliers polonais qui partaient sabre au clair attaquer les panzers : on sent bien que ça va pas le faire mais on a envie d'y croit un peu quand même...

Tout ça pour vous dire que je me suis régalé tout au long du roman. Déjanté à souhait, porté par une superbe écriture, subtilement caricatural, une étude de personnage passionnante qui préfigure bien le Sam de Sois belle et t'es toi !.


Notice bio

Jérémy Bouquin est l'auteur de nombreux ouvrages. Beaucoup de nouvelles, des romans policiers et un thriller pour adolescents. Quand il n'écrit pas, il est responsable de la jeunesse et de l'enfance dans une ville de Touraine. À Mort le Chat ! (Lajouanie) est en course pour le prix Balai d'or 2016. Et je vous ai déjà parlé ici du superbe Sois Belle et T'es Toi !, paru récemment.


La musique du livre

« Je navigue dans le menu MP3 de ma chaîne hi-fi. Sélectionne un bon vieux truc de rap. Du Assassin je crois !
Play ! Je bloque le son à fond. C'est parti ! »

J'ai choisi Esclave de Votre Société...

« J'écoute les Strokes tout en vidant ce qui me reste de pensée. », Under Cover of Darkness.

Enfin une petite dernière qui n'a rien à voir, l'auteur cite juste l'expression On The Road Again, et j'ai pensé que ça ne vous ferait pas de mal de réviser vos classiques et Canned Heat...

À MORT LE CHAT – Jérémy Bouquin – Éditions Lajouanie – 269 p. avril 2015

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