Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
MORT SUR LE TAGE de Pedro Garcia Rosado

Chronique Livre : MORT SUR LE TAGE de Pedro Garcia Rosado sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

La nuit tombe sur le Tage. Une certaine nervosité règne sur les berges du fleuve. Des silhouettes s’agitent. On entend des cris, des coups. Un corps bascule dans les eaux sombres sous le regard discret d’une ombre rampante. Un immigrant russe au nom de guerre Oulianov, ex-agent du KGB, puis ex-prisonnier à Lisbonne, sera contraint de mener la bataille la plus difficile de sa vie lorsqu’il mènera sa propre enquête pour retrouver sa sœur disparue et découvrir ses assassins.

Un portrait au vitriol de la société lisboète où défilent la jet-set des beaux-quartiers et des environs chics avec son ancien capitaine d’industrie et ses deux rejetons tout puissants, des fonctionnaires municipaux corrompus et des policiers véreux (ou pas), des immigrés russes et des prostituées et, surgi des sous-sols inexplorés de la ville aux remugles fétides, un bien étrange personnage…


L'extrait

« Elle se relève, forçant ses mains meurtries à trouver des appuis qu’elle n’arrive pas à identifier.
De petits éclairs de lucidité lui confirment ce que son corps sait : ils l’ont laissé là et ils sont partis. C’est pourquoi elle doit survivre. Et, pour survivre, pour qu’on la trouve, elle doit rester en vie. Peut-être avaient-ils espéré qu’elle se noierait, en tombant dans l’eau? Ou qu’elle mourrait de froid.
Une lueur de rationalité lui dit qu’elle est dans la zone du barrage, près de la rivière Mula, à quelques kilomètres de la route Cascais-Sintra. De jour, elle aurait réussi à retrouver son chemin. Mais, de nuit, dans l’état où elle est, la pensée qu’ils puissent revenir ou que d’autres la découvrent ne suffit pas à lui donner des forces.
Elle se dit, aussi, que quelqu’un peut trouver le sac à main qu’elle avait réussi à jeter par la fenêtre en essayant de s’échapper. Mais l’obscurité lui hurle que non, qu’elle se fait des illusions et que même si elle réussissait à sortir de là, elle serait complètement à la merci de ces hommes qui en l'abandonnant devaient vouloir qu’elle se noie dans cette étendue d’eau ou qu’elle soit attaquée par des animaux, des chiens sauvages peut-être, attirés par l’odeur du sang et de sperme et par le reste de chaleur humide que son corps s’entête à conserver. » (p.8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Lisbonne underground…

D’abord, il y a le Tage, à la fois cloaque d’une Lisbonne ravagée par la crise et fleuve indolent et majestueux qui traverse la ville, insensible aux injures quotidiennes que lui infligent les humains qui peuplent ses berges. Puis il y a les prédateurs et les proies qui s’y croisent la nuit, les victimes, les violeurs, les agresseurs, les assassins et les drames qui se succèdent dans les détritus qui surnagent aux abords des rives. Avec le jour levant, un pêcheur qui découvre quelques gouttes de sang, une touffe de cheveux et un partie de scalp...

Enfin, il y a la Bête, le Diable, silencieux, ombre sous la ville, prince de l’obscurité, il voit mais n’intervient pas. Du moins jusqu’à ce qu’il observe Alberto et son frère Lourenço s’acharner sur Irina, une jeune prostituée russe. Les ténèbres sont son royaume, son fief, il voit et sait tous les secrets des nuits criminelles aux abords du Tage.

Alberto et Lourenço ne sont pas des représentants de la mafia locale, tout au plus de riches oisifs meublant leurs vies de tournages de films pornos amateurs, de “rodéos” durant lesquelles, en compagnie de leur cousin Rick, ils baisent en roulant dans la ville les femmes qu’ils paient pour les tournages et, à l'occasion, quelques filles, pas toujours consentantes, qu’une poignée de billets ou une correction ramènent à la raison. Ils ont la sauvagerie de la bêtise et de l'immaturité qui se sait intouchable. Mais cette nuit-là, il sont allés trop loin.

Leur père, Salvador, puissant et influent industriel n’a plus aucune confiance en eux depuis, il a dû les tirer d’un bien mauvais pas des années auparavant. Un viol brutal, sauvage, dont il leur a épargné les conséquences en les envoyant quelques années en Argentine sur les propriétés de sa belle-famille. Quand ils furent rentrés à Lisbonne, il les a établis sans les associer à ses affaires. Lourenço travaille avec lui dans la société de travaux publics qu’il a créée afin de s’occuper, à un poste qu’il est bien incapable d’assumer et Salvador a acheté pour Alberto un restaurant et une discothèque, ainsi qu’une société multimédia qu’ils ont en cogérance et dont ils se servent de la façade pour tourner leurs productions de pornos de bas de gamme malgré les moyens financiers qui sont les leur.

Mais ni l’éloignement ni l’âge ne les ont assagis. Un “rodéo’” qui tourne mal et les voilà de nouveau en grand danger, surtout qu’il y a eu assassinat cette fois-ci…

Hors de question de passer par papa pour effacer l’ardoise une nouvelle fois, il ne passera pas sur un crime d’une telle ampleur alors qu’il est sur le point de finaliser une énorme chantier en partenariat avec la mairie de Lisbonne, corrompue du haut jusqu’en bas comme il se doit. Il les a déjà quasi déshérité en dispersant son empire avant sa retraite, ne gardant qu’une entreprise de construction prospère qu’il compte vendre également avant de se retirer définitivement en Argentine avec son épouse. Ils vont donc tenter de se débrouiller seuls et ce n’est pas la meilleure idée de leurs existences, si tant est qu’ils en aient eu de bonnes un jour. Alberto est plus sûr de lui, incontestablement il est le leader, ressemble un tout petit peu à son père, Lourenço, plus proche de sa mère, suit sans trop réfléchir aux conséquences. Deux gosses de riches suant la suffisance et l’incompétence.

Malheureusement pour Alberto et Lourenço, Irina a un frère, un ancien soldat d’élite de l’ex KGB, les fameux spetsnaz, héros de l’Union Soviétique, vétéran de guerres secrètes, ayant pour pseudonyme Oulianov – le vrai nom de Lénine - et patronyme Tchekhov. Bref, un sérieux client qui va se mettre en chasse pour retrouver sa soeur, puis le cadavre de celle-ci une fois convaincu qu’elle a laissé sa peau et, bien évidemment ses tortionnaires. Militaire surentraîné, il a suivi un ex officier de l’Armée rouge devenu truand dans son exil volontaire au Portugal, a fait un peu de prison et survit désormais en travaillant comme manoeuvre sur le chantier du métro lisboète. N’ayant rien à perdre, il n’hésitera pas à plonger dans les entrailles de la ville, au coeur du royaume du diable afin de comprendre ce qui est arrivé à Irina.

Pedro Garcia Rosado anime avec force ses personnages, il les fait glisser sur une pente fortement savonnée depuis le début. Depuis bien avant le commencement du roman, depuis presque les premiers cris des deux frères et les premiers pas d’Oulianov et d’Irina. Il décrit minutieusement les rouages de la machinerie mise en place par l’absence de conséquences du crime primitif, le sentiment d’impunité de deux oisifs, pas très malins, sûrs de leur impunité et de leur intelligence d’un côté, et la chute de l’URSS, la fin des idéologies traçant les frontières entre le bien et le mal, la déshérence du soldat d’élite entraînant sa soeur dans un ailleurs meilleur…

Alliances, trahisons, mensonges, manipulations, bévues, coups de théâtre, rien ne sera épargné aux protagonistes de ce superbe roman passionnant de bout en bout, l’analyse psychologique n’altère pas le rythme et l’action, le suspense n’empêche pas Rosado d’aller au plus intime de ses personnages.

J’ai senti comme un parfum de Notre-Dame de Paris, le roman de Victor Hugo, dans ce récit, Lisbonne y est exploitée dans toutes ses dimensions, du sous-sol aux étages luxueux des bureaux de direction, mais aussi sociales, politiques, morales, et puis il y a ce diable qui règne qui règne dans les profondeurs de la capitale portugaise et pour y comprendre quelque chose, il vous faudra lire ce superbe roman très noir qui, de l’Angola au conflits secrets des ex républiques soviétiques ou en Tchétchénie, décrit encore une fois, et de belle façon les séquelles du passé et leurs conséquences.

Alors qu’il est en train de faire un magnifique pied-de-nez aux tenants des politiques d’austérité en Europe, le Portugal démontre également à travers ses écrivains qu’il recèle des richesses trop peu souvent mises en avant. Mort sur le Tage en est un excellent exemple.


Notice bio

Pedro Garcia Rosado est né à Lisbonne en 1955. Germaniste et journaliste, il est aujourd’hui l’auteur d’une dizaine de romans policiers dont les thèmes sont souvent inspirés des grandes affaires qui rythment l’actualité portugaise.


La musique du livre

Simon & Garfunkel – Sound of Silence


MORT SUR LE TAGE - Pedro Garcia Rosado – Éditions Chandeigne – 401 p. octobre 2017
Traduit du portugais par Myriam Benarroch

photo : le Tage à Lisbonne (Pixabay)

Chronique Livre : JUSTE APRÈS LA VAGUE de Sandrine Collette Chronique Livre : SIMPLE MORTELLE de Lilan Bathelot Chronique Livre : IL EST MOI de Philippe Setbon