Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MOTEUR ! de Pascal Louvrier

Chronique Livre : MOTEUR ! de Pascal Louvrier sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

James Katenberg, scénariste autrefois adulé à Hollywood, attend Eden à sa sortie de prison. Séducteur désabusé et mélancolique, James poursuit en France, avec succès mais sans conviction, une carrière chaotique.

Une sombre histoire de came contraint James et Eden à retourner aux États-Unis, à quitter le ciel perclus de nuages de la vieille Europe pour le bleu presque transparent de l’Ouest américain. James retrouve son ranch, dans un coin paumé du désert de l’Arizona. Mais il retrouve aussi un passé qui le hante…

Pourquoi Robin Bakker, l’agent du FBI protège-t-il James ?
Pourquoi James déteste-t-il l’océan Pacifique ?
Et surtout, pourquoi sa mère, célèbre actrice d’Hollywood, s’est-elle suicidé ce 24 décembre 1962, alors qu’elle était enceinte de neuf mois ?

Toutes ses questions trouvent réponse dans la Vallée de la mort…


L'extrait

« Quand Eden était venue habiter chez lui, il avait refusé qu’elle dorme dans son lit. Il lui avait donné la chambre avec salle de bains, au second niveau. Elle avait fini par accepter sans comprendre vraiment. Là, elle refusa catégoriquement. Elle voulait sentir son corps tiède quand elle s’endormirait. Elle prit une douche, située au premier niveau. Elle laissa couler l’eau chaude sur sa peau, puis elle lava ses cheveux, les rinça, et continua de laisser l’eau détendre ses muscles. Pendant ce temps, il s’était installé dans son fauteuil, sirotant une bière glacée. La buée qui s’échappait de la douche l’avait énervé. « Eden, c’est bon, t’es propre », avait-il dit avec une pointe d’énervement dans la voix. « Fuck you ! » avait-elle hurlé. De rage, elle avait utilisé tout le gel douche, le gaspillant, pour effacer l’odeur de taule.
On peut dire qu’il aimait Eden. Elle brisait sa solitude, tout en respectant le silence qu’imposait son travail. Enfin quand il avait du travail. Elle donnait son avis, déplaçait les meubles une fois par mois, réorganisant entièrement l’appartement, sans toutefois toucher à son bureau. Elle ne surveillait pas son alimentation. Elle aimait son début d’embonpoint. Elle lui interdisait seulement de manger des oeufs car il avait du cholestérol.
Eden pleurait souvent. Mais ça, c’était avant la prison. À présent, il se dit qu’elle devait être endurcie. Tout ne peut pas être toujours mauvais dans la vie. Il avait des phrases définitives, surtout quand la bouteille de bourbon était vide. Il avait toujours écrit à la « limite », c’est à dire dans un état proche de l’ivresse, sans être tout à fait ivre. Cette plage temporelle durait peu. Il fallait l’utiliser au maximum, car rien n’était à jeter durant cette période d'extrême lucidité. Il côtoyait le génie, disait-il ironiquement. Après, il retombait, il redevenait pâteux. L’homme sans gravité n’était plus qu’un vague souvenir. Il était la pomme de Newton éclatée au sol. » (p. 19-20)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Eden, ce n’est pas parce qu’elle est sortie de taule que tout est résolu. Elle en a trop vu, trop senti, trop bavé pour que la vie redevienne normale dès que la porte du pénitencier se soit refermée. La violence des autres détenues, les matonnes qui espionnent, lorgnent, scrutent, l’intimité bafouée, les odeurs de haine de jalousie, celles des égouts des corps entassés laissent des traces profondes. Ok, James est venu l’attendre, ok, il l’a recueilli chez lui et lui a même fait une place dans son lit alors qu’il n’en était pas question avant son incarcération. N’empêche il faudra du temps avant que la confiance revienne, avant qu’elle se laisse aller, du temps et des mots d'amour, et un peu de came afin se détendre, histoire de peindre en bleu ou en rose la grisaille et d’avoir moins mal à la plus petite réflexion.

James Katenberg ne sort pas de prison, il ne sort de nulle part en fait, même pas du ventre de sa mère. Il est toujours dedans. Dans l’utérus maternel qui ne l’a pas expulsé. Sa mère, Eva Lopès, actrice latino hollywoodienne célèbre, s’est suicidé une nuit de Noël juste avant d’accoucher. Il n’a dû son salut qu’aux secouristes qui l’ont mis au monde. Rien à faire, son succès de scénariste, d’auteur, ne lui permet pas de surmonter ce drame, il est perpétuellement englobé dans la matrice, ne vit et ne respire que dans le souvenir de la star disparue. Il essaie toutes les femmes passant à sa portée, un besoin physique autant que psychologique d’être en elles, de rejouer la scène, indéfiniment. Il boit, trop, ne tient pas compte de son hypercholestérolémie inquiétante, comme s’il voulait briser son cœur. Le comportement suicidaire de celui qui n’aurait pas dû naître, qui n’a rien à faire ici, né d’une morte dont tout porte à croire qu’elle ne voulait pas de lui. Sinon, pourquoi…

Ces deux-là se sont trouvés, sans trop y croire, sans le vouloir, par hasard, pourrait-on croire, leur histoire n’est pas faite pour durer, James ne sait même pas pourquoi il est allé la chercher à sa levée d’écrou. Eden s’accroche, elle n’a que lui, il la retient au réel, petite mère déglinguée, cabossée, d’un vieux garnement capricieux. C’est un gros grain de sable lors d’un deal de dope et la proposition d’un producteur américain souhaitant travailler avec le grand Katenberg, malgré son sale caractère, qui les pousse à traverser l’Atlantique jusqu’au ranch que James possède en Arizona.

Le ranch : une luxueuse bâtisse, au milieu du désert, où règne un vieillard boiteux, factotum omniprésent, dans un comté où le shérif hargneux les aura à l’oeil, cherchant sans cesse à les coincer. Genre clichés de western mais actualisé, ne manque que les Indiens, et encore... Y a des coyotes à deux pattesd qui rôdent là ils ne le devraient pas. Faut dire aussi qu’ils ne sont pas vraiment sage, mais James bénéficie de la protection de Robin Bakker, un agent du FBI, qui arrange au fur et à mesure toutes ses incartades, aussi graves soient-elles. Pourquoi ? Le scénariste n’en a aucune idée, l’amitié qui les lie, peut-être, mais ça ne suffit pas…

James ne renonce pas, il va tout mettre en oeuvre pour retracer la vie de sa mère, documents d’époques, films, les petits carnets qu’elle tenait avec soin, notant tout, sauf qu’il en manque un, le plus important, celui de la fin. C’est l’objet de sa quête, ce journal intime et les derniers témoins. Le point crucial : la délivrance de la mère qu’il n’a pas vécu.

Pascal Louvrier, outre la liaison chaotique et pleine d’aventures entre Eden et James, revient sur les années fastes d’Hollywood, la fin des années cinquante, le début des années soixante : Marilyn, JFK, Sinatra, Dean Martin, Sunset Boulevard, Gloria Swanson, Erich von Stroheim, Cecil B. DeMille, la mafia, la féérie et l’autre côté du décor, bien glauque, salace, avilissant, humiliant. Il raconte le parcours d’une femme prête à tout pour apparaître à l’écran, qui se brûle les ailes comme tant d’autres, dans un monde d'esbroufe mêlant affaires louches, politique, artistes et vrais salauds, souvent les mêmes.

Avec une belle économie de moyens, l’auteur va à l’essentiel, à l’incontournable aussi bien en ce qui concerne l’histoire d’amour actuelle que les avanies d’Eva - Ève, la première femme, évidemment, celle qui a fauté dans le jardin d’Eden, celle par qui tous les malheurs du monde sont arrivés (enfin, ça, c’est pas sûr...). Pris entre son enquête à propos de sa mère, son travail qui doit avancer parce que le producteur s’impatiente et les exigences d’Eden qui demande un peu plus d’engagements, Katenberg, en permanence imbibé, va peu à peu tenter de venir au monde mais ce ne sera pas simple.

Katenberg investigue comme un privé des films noirs des sixties, ce roman sent la Lucky Strike et le bourbon, la poussière du désert qui se dissipe lentement pour laisser apparaître les contours peu reluisant des réalités de l’usine à rêve du cinéma et de ce qui va avec.

Un excellent roman noir, truffé de références cinématographiques et d’allégories, un homme et une femme qui doivent se libérer de leurs passés pour vivre enfin...


Notice bio

Pascal Louvrier a écrit plusieurs biographies notamment Michel Delpech, c’était chouette... (L’Archipel, 2016), Sagan, un chagrin immobile (Hugo Doc, 2012), Georges Bataille, la fascination du Mal (Éditions du Rocher, 2008) ou encore Johnny que je t’aime (Praxys Diffusion, 2017).

Moteur ! est son troisième roman après L’État du monde selon Sisco, (Allary Éditions, 2016) et Je ne vous quitterai pas (Allary Éditions, 2015).


La musique du livre

Amy Winehouse - Body and Soul

Camillo Felden - Sag Warum

Marilyn Monroe - Happy Birthday

Dean Martin - For the Good Time - Welcome to my World

Alban Berg - To the Memory of an Angel


MOTEUR ! - Pascal Louvrier – Tohu-Bohu Éditions – 287 p. septembre 2018

photo : Pixabay

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