Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
MUNERA de Éric Calatraba

Chronique Livre : MUNERA de Éric Calatraba sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Au Yukon, dans le village indien d'Old Crow situé au-delà du cercle polaire, des hommes disparaissent tandis qu'un gigantesque projet de l'industrie pétrolière menace le mode de vie des chasseurs cueilleurs.

En Afrique, en Asie, des syndicalistes sont assassinés dans le milieu de l'exploitation minière. En parallèle, sur tous les continents, des hommes s'affrontent dans des combats clandestins tandis que des chasses à l'homme sont organisées.

Quand un cadavre est repêché à Nice dans un sac en compagnie d'un coq, d'un singe, d'un chien et d'un serpent, l'affaire est confiée au capitaine Larcher et au commandant Lucchi. Sous l'égide de la DGSI, Larcher, expert en arts martiaux, s'infiltre parmi les gladiateurs. De son côté, Lucchi, ancien tireur d'élite, s'infiltre parmi les chasseurs d'homme.

Commence alors, pour l'un et l'autre, une mission à haut risque...


L’extrait

« John était le meilleur ami de Shyaahtsoo. À l’âge de dix ans, les deux enfants d’Old Crow savaient déjà tendre des pièges. Quand le blizzard interdisait à quiconque de mettre le nez dehors, chacun des deux garçons pouvait passer des journées entières dans la maison de son ami, comme il en aurait été pour deux frères.
John reçut son nom indien quelques années avant Ethan. Il venait d’avoir douze ans et son père l’emmenait à la chasse. Une brume dense pesait sur la rivière Porcupine qui charriait des morceaux de glace. Au fur et à mesure que les heures passaient, le froid se faisait plus intense. L’homme et l’enfant se reposaient sur la rive quand un jeune grizzly qu’ils n’avaient pas repéré nagea jusqu’à eux, sortit de la rivière et s’approcha, menaçant. Les gouttes d’eau gelaient sur son pelage, formant une épaisse couverture de glace. Le père fit signe à John de reculer.
- Va-t’en, Chatt’an !
Le fauve se dressa sur ses pattes arrière en rugissant. Le chasseur épaula et tira, mais la balle sembla ricocher sur la carapace de glace. L’ours chargea. L’homme sortit son pognard de l’étui en criant :
- Cours, fils ! Ne t’arrête pas !
John s’enfuit aussi vite qu’il le pouvait, dans la terre boueuse, parsemée de plaques de neige. Trois fois, il se retourna et vit son père aux prises avec l’animal. Il ne retrouva pas la motoneige. Il s’arrêta un instant pour souffler, haletant. Quand il leva la tête, il vit le grizzly qui galopait sur ses traces, à environ trois cent mètres à découvert. Le garçon mit toutes ses forces dans la course, mais l’ours gagnait du terrain. Soudain, John repéra une faille et réussit à s’y glisser juste avant que le fauve ne le rattrape. Des griffes de la taille d’un poignard rayèrent la roche pendant des heures, essayant de l’atteindre. De temps en temps, l’animal tentait d’introduire sa tête, sans y parvenir. Une auréole de poils blancs donnait à son œil un air étrange, renforcé par la flamme qui brillait dans la pupille.
Quand l’ours se fatigua, il se coucha devant la fissure et se mit à lécher ses plaies. En silence, John s’emmura, empilant des fragments de roche dans la fente. » (p. 23-24)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Des combats à mort, dans les lieux les plus divers de la planète, du Brésil à l’Afrique du Sud, de l’Australie à l’Ouzbékistan, des duels impitoyables, devant des spectateurs triés sur le volet, prêts à parier des sommes folles sur leur champion, ainsi s’ouvre, en partie, ce thriller. En partie, parce qu’au même moment, au Canada, au nord du cercle polaire, sur la réserve du peuple gwich’in, ces terres gelées que leur ont abandonnées les Blancs, après s’être accaparés les terres fertiles et giboyeuses qu’ils occupaient à l’origine, Ethan revient au pays avec une mission : faire en sorte que les Gwich’in acceptent la construction d’un gazoduc. Ethan a grandi ici, à Old Crow, son nom indien est Shyaahtsoo, et il est mandaté par la multinationale pétrolière qui l’emploie, SWM, en raison de ses liens avec les autochtones. Il doit les corrompre en promettant des milliards de dollars, un argent qui n’a aucun réel intérêt dans le Grand nord, dans cette société rongée par la dépression, l’alcool et la drogue.

En France, quelques semaines plus tard, à Nice, le capitaine Larcher et le commandant Lucchi, que nous avons déjà croisés dans Haïku, le premier roman d’Éric Calatraba, enquêtent sur un braquage de fourgon blindé hyper violent et sur une étrange découverte : un cadavre, enfermé dans un sac en cuir en compagnie d’un serpent, d’un singe, d’un coq et d’un chien, jeté dans une rivière...
Autant de faits qui semblent n’avoir aucun point commun entre eux. Et les deux flics sont très loin d’être au bout des surprises qui les attendent.

Les deux policiers français vont vite découvrir les corps des braqueurs, assassinés, et des témoins affirment qu’ils l’ont été par des hommes costumés en gladiateurs romains, armés de lances, de filets et de glaives. Le médecin légiste confirmera, après autopsie, que les plaies pourraient correspondre à des armes courantes dans les arènes des cirques. Puis apprendre que la mise en scène autour du cadavre retrouvé les amène également du côté de la Rome antique...

Lucchi et Larcher consultent un chercheur en histoire romaine et remonte rapidement des pistes qui les mènent vers ceux qui semblent être les organisateurs des combats. Ce sera sous couverture qu’ils effectueront des investigations plus que périlleuses et découvriront un monde dans lequel l’argent et la volonté de toute-puissance domine toute autre considération. Un univers où se côtoient idéologie fascisante et rapacité économique.

Parallèlement, Ethan renoue avec son ami d’enfance John, un Gwich’in qui a fait de la prison, désœuvré comme la plupart des hommes de la tribu, depuis qu’elle a été exilée sur cette terre hostile et que le changement climatique a modifié leurs habitudes de chasse et de pêche. Le clan ne se montre guère enthousiaste aux propositions d’Ethan, c’est peu dire. Il essuie même un refus catégorique. Son employeur a été clair, soit il réussit, soit il perd sa place de cadre dans l’entreprise. L’accession au pouvoir de Trump assure aux pollueurs les coudées franches et SWM n’imagine même pas qu’une poignée de sauvages, qui ont déjà une fois gagné leur bras de fer contre les pétroliers, puissent encore longtemps résister aux nouvelles dispositions dérégulant toutes les mesures écologiques prises par la précédente administration. Désappointé par son échec, mais bien décidé à faire infléchir le clan en manipulant John, Ethan va partir pour une longue chasse en sa compagnie, une sorte de voyage initiatique dans un paysage glacé afin de renouer avec ses racines...

Munera démarre sur les chapeaux de roues et l’allure ne faiblit pas une seconde par la suite, à la fureur des combats succèdent les complots les plus tordus, le suspense quant au sort des policiers infiltrés, ou d’autres protagonistes tout autant sur le fil du rasoir, sans compter les nombreuses anecdotes sur ce qu’avait pu être la vie des gladiateurs au sein de l’empire romain. En parallèle aux intrigues, Éric Calatraba dénonce le désastre écologique, les sales manœuvres des multinationales et la résurgence d’idéologies suprématistes putrides déjà au pouvoir dans de nombreux pays. Le miséreux est ravalé au rang de l’animal, interchangeable et source de divertissements épicés, il suffit de puiser dans le vivier, l’impunité est un état d’esprit. D’un pays l’autre, d’un combat à une chasse tragique, Munera avance à une vitesse vertigineuse, tout en prenant le temps de charpenter ses personnages, d’installer avec patience les nombreux événements préparant un dénouement digne des plus grands opéras

Le monde d’Éric Calatraba est d’une rare violence, planète et êtres humains y sont victimes d’individus sans scrupules et Lucchi et Larcher sont entraînés dans une enquête risquant à chaque instant d’être leur dernière...

Un bon thriller, à plusieurs niveaux de lecture, sombre, violent, une intrigue tentaculaire, des personnages singuliers dans des situations extrêmes, de superbes paysages et des jeux du cirque, voilà qui devrait plaire !


Notice bio

Enseignant spécialisé dans le handicap, Éric Calatraba utilise depuis longtemps les récits et la musique pour favoriser les apprentissages. A force de transmettre les histoires et de parfois les mettre en musique, il a eu l'idée d'écrire les siennes, denses, colorées, peuplées de personnages qui pourraient paraître manichéens au premier abord mais qui, à la lecture, se révèlent plus complexes et parfois très sombres. Les thèmes qu'il aborde sont ancrés dans un réel souvent glauque, les mondes et les cultures se superposent, les paysages défilent, toujours changeants. Eric Calatraba manie avec délectation le mélange des genres et si ses récits sont bien des polars, ils refusent toujours d'être enfermés dans des schémas classiques. Son premier thriller, Haïku, était déjà paru chez Caïman en 2018.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Rachmaninov, Daft Punk, Richard Wagner - Le Crépuscule des Dieux, Giuseppe Verdi - Aïda...

Katy Perry - Dark Horse

Monteverdi - Le Couronnement de Poppée - Philippe Jaroussky

Gabriel Fauré - Pavane

Maria Callas - Casta Diva

John Coltrane - Equinox


MUNERA - Éric Calatraba - Éditions du Caïman - 277 p. octobre 2019

illustration : Bas Les Pouces de Jean-Léon Gérôme, 1872 - détail - Wikipédia

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