Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NADINE MOUQUE de Hervé Prudon

Chronique Livre : NADINE MOUQUE de Hervé Prudon sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un matin, la mère de Paul meurt. Il décide de la garder dans sa chambre quelque temps pour ne pas rester seul. Mais le soir même il récupère, dans une benne à ordures, une jeune femme amnésique. Elle dit s’appeler Wanda, mais ressemble comme deux gouttes d’eau à la Hélène du feuilleton télévisé que tout le monde regarde à la cité. Finalement ce sera Nadine, parce qu’« ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c’est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l’irrespect de la personne humaine, tout le monde s’appelle Nadine Mouque. »

D’autres, les racailles de la cité, Nando, un bodybuilder escaladeur de façades, Jean-Claude, l’éducateur érotomane du coin et même Zarko, un ministre très lié à Nadine, aimeraient bien lui ravir sa fiancée. « Parce que je serais con et moche, glauque et gluant. Pervers sentimental. Tout le monde peut s'introduire dans mon petit intérieur pour me chiper ma fiancée, mon otage, ma secrète...Mais on n'arrache pas son os à un chien. Surtout pas à un bâtard de banlieue. »


L'extrait

« Lundi ça commence, lundi matin, « je finis ça fissa, dit M'man, et j'y vais », elle finit son fourbi et elle sort, « et m'attrape pas du mal », que je lui lance sur le seuil, et je l'entends qui croise un voyou, qui lui dit « Nadine Mouque », et M'man répond « jour mon petit », M'man s'appelle pas Nadine Mouque, mais madame Piquette, et ça n'écorcherait pas la bouche des voyous de dire « bonjour madame Piquette, comment vont vos jambes, votre dos, votre ulcère, votre paresse intestinale », mais ici, aux Blattes, Nadine Mouque ça va pour tout le monde et toutes les religions, c'est un mot de passe pour vous gâcher le jour, vous dire la haine et l'irrespect de la personne humaine, tout le monde s'appelle Nadine Mouque.

M'man fait son tour, ses emplettes et je la trouve fatiguée, pâlotte quand elle remonte ; elle s'assoit tout engoncée dans son manteau sur le divan sans lâcher son cabas, et elle peine à reprendre souffle. C'est vrai qu'on habite au troisième et qu'on ne prend pas l'ascenseur réservé aux deals, tags, fucks, viols et autres bizness d'embrouilles qui s'y pratiquent sous l'égide d'un présidium de cafards repus qui délibèrent dans le globe plafonnier lumineux. Les cafards sont partout dans la Cité, des grosses blattes américaines grasses comme des otaries, des vrais boudins. Donc M'man n'est pas bien du tout, encore très traumatisée par cette histoire ce matin même, qu'elle vient de vivre à deux pas d'ici. Elle va traverser la rue pour aller au Franprix quand les deux jeunes sur une mobylette sortent d'un passage pour flinguer au 22 l'autre bouffon qui sort, lui, du Franprix. Tout va très vite, sauf M'man. Coups de pétard, pétarades, cris, aboiements, puis silence. Et M'man va faire ses courses et rentre sans traîner dans les rues où il ne fait pas si bon traîner et où il n'y a rien à voir. /... » (p.13-14)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Il aurait dû se méfier, Paul, se douter qu'un coup de bol comme ça, c'était pas pour lui. Que ça sentait pas bon. C'est peut-être aussi l'odeur de sa mère défunte, allongée sur le lit de sa chambre qui lui a gâté l'odorat. Ou celle de la poubelle dans laquelle il a déniché Wanda. C'est pas tous les jours qu'on trouve une fille canon comme ça, presque en état de marche, aux Blattes. Normalement, à peine pubères, elles turbinent déjà dans les caves ou trimballent un mioche ou deux dès leurs seize ans passés.

En plus, c'est le portrait craché de la vedette du feuilleton télé débile dont Paul ne raterait un épisode pour rien au monde. Blonde pareille, les seins et les fesses aux mêmes endroits, les yeux identiques. Amnésique, et alors, c'est pas grave, lui non plus ne se souvient pas de tout... Alors, forcément, il se sent un peu Bernadette Soubirou, le Paul, béni des Dieux, apparition miraculeuse et tout le toutim. M'man va rien dire s'il l'invite chez lui, elle est morte ce matin, il l'a laissé devant la télé afin qu'elle ne s'ennuie pas trop. Il suffira de l'allonger sur son lit et de mettre Wanda dans sa chambre à lui.

Wanda est un peu comateuse, suite à un accident de moto provoqué par les voyous des Blattes, comme ça, pour s'amuser et voir si y avait rien à gratter sur ceux qui tombaient. Paul se l'approprie vite fait, la cache dans sa piaule. Deux gisantes dans la même journée et dans le même appartement, ça fait beaucoup pour un seul homme. Il a beau être abstinent depuis quelques temps, c'est pas le climat des Blattes qui incite à la sobriété. C'est M'man et Jean-Louis, le médiateur social, marié plein de fois et un peu homo aussi, qui l'ont encouragé à prendre soin de sa santé. À plus faire ses bêtises, dépenser tout son argent aux bistrots et en bouteilles. Maintenant, son pognon, il le donne parfois aux putes, bien gentiment, pour calmer ses ardeurs. Ça va vite et il peut rentrer aussitôt voir M'man qui n'aime pas qu'il traîne. Mais, du coup, l'arrivée de Wanda qui doit être Hélène, et la mort de M'man, ça lui donne soif à plus en pouvoir, genre une soif à rechuter dans les sottises...

Surtout qu'il a à peine le dos tourné qu'un voisin portugais, escaladeur de façade, Batman ou Spiderman d'HLM, est passé par la fenêtre pour s'occuper de Wanda. Et pas s'occuper comme dans Urgences. NFS, Iono, chimie et le reste, non, c'est plutôt culotte sur les chevilles et grincements des ressorts du sommier. Paul, il est alcoolo, c'est sûr, mais pas idiot, il sait bien que ça va pas être simple pour lui de se l'accaparer la Wanda avec toutes les blattes qui grouillent autour, prêtes à lui chourer sa découverte, l'amour de sa vie, qu'il regarde même tous les épisodes. C'est pénible d'être amoureux d'une vedette, elle est à tout le monde. Gaulée comme elle l'est, Hélène/Wanda, son temps de survie les cuisses serrées aux Blattes sera voisin de zéro. Ça déboule de partout. Alors va y avoir des morts, c'est inévitable, n'est-ce pas, c'est dans l'ordre des choses. Il va réagir, Paul, peu importe qu'il soit du côté des baisés de la vie, pas grave, elle est à lui. Pour une fois que ça lui arrive, moche comme il est, faut se battre ! Ça va devenir Chevalier Paul, capable de tout pour défendre la Princesse dans sa tour, chevalier blanc dans les ténèbres des Blattes, quitte à se faire embrocher par Jean-Louis qui ne rate pas une occasion de tirer un coup, à devenir justicier, complice, maître chanteur, flingueur de compèt... License to kill pour pouvoir enfin devenir licencieux tranquille avec Wanda/Hélène qui n'est pas facile à gérer comme captive, ce qui rend le récit captivant.

Nadine Mouque, c'est un poème épique, une tranche de mythologie furieuse, avec ses batailles, ses amours chaotiques, c'est du blues gravé sur 33 tours joué en 78 tours. Un texte qui vous aspire, vous avale, un défilé d'images et d'émotions hypnotiques. On y sent des élans céliniens, une noirceur infinie qui ne veut pas vous lâcher la main. Pour appréhender le vie de Paul, il faut sombrer avec lui, pas le regarder couler avec dédain. On ne lit pas Nadine Mouque en passant, par hasard, du coin de l'oeil, ce roman agit comme un engrenage. À peine la pupille posée dessus, c'est trop tard, vous serez happé, cerveau et tripes tout autant. Hervé Prudon ne raconte pas la misère, il est la misère, il hait la misère, et se vautre dedans parce qu'il sait que la vérité est là et pas ailleurs, et qu'une fois sur le chemin, il lui faut aller au bout. Bateau ivre dans la tempête, frêle esquif sur une mer d'emmerdements...

Des mots qui ricochent sans fin et font des plis dans votre âme, des mots-cailloux qui lapident, assomment, font saigner, forment des phrases infinies qui vous arrachent les nerfs pour en faire des petites boules d'émotions, elles se bloquent ensuite dans votre gorge ces cochonneries de boulettes, vous empêchent de distancier, vous ramène à Paul, à sa condition, qui est la vôtre aussi, à bien y regarder, celle de loser, de celui qui meurt un peu à la fin, quoi qu'il fasse, héros ou lâche, y a pas d'autre solution qu'y passer, et, en attendant se faire baiser, se faire envahir par vos Blattes personnelles. On ne respire pas, parfois on suffoque, et on rit sinon ce serait trop dur, on déguste sévère les idées en échos qui se succèdent à un rythme mitraillette, écriture presque automatique qui a dû être cent fois travaillée pour apparaître aussi limpide.

Un magnifique roman noir, inclassable, dérangeant, perturbant, cataclysmique. Nadine Mouque est un chef d'oeuvre rare, vénéneux, magnétique. Hervé Prudon déconstruit son monde, brique par brique, et le bâtit à nouveau en lui donnant un sens.

Cette réédition dans la nouvelle collection La Noire des éditions Gallimard comprend également une très belle et intéressante préface de Sylvie Péju, racontant Hervé Prudon, sans fard, et, en fin de volume, des dessins et des textes manuscrits de l'auteur.


Notice bio

Hervé Prudon, né le 27 décembre 1950 à Sannois (Seine-et-Oise) et mort le 15 octobre 2017 à Paris1, est un écrivain, journaliste et scénariste français, spécialisé dans le roman policier et la littérature d'enfance et de jeunesse.
Élève, étudiant (Censier, maîtrise de lettres), routard (Australie, Katmandou, Goa, Europe), manutentionnaire, perruquier de spectacles (à Londres), déménageur, pigiste, journaliste (Le Monde, Libération, Le Nouvel Obs., Cosmopolitan, À Suivre), nègre, rédacteur en communication.
Nadine Mouque, première édition dans la Série Noire en 1995. Prix Louis-Guilloux


La musique du livre

Hélène Rolles – Hélène et les Garçons


NADINE MOUQUE – Hervé Prudon – Éditions Gallimard – collection La Noire – 173 p. mars 2019

photo : blattes

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