Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NANTES BANG ! BANG ! de Stéphane Pajot

Chronique Livre : NANTES BANG ! BANG ! de Stéphane Pajot sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Onze chroniques noires s’affichent au menu de Nantes Bang ! Bang ! comme autant de quartiers, de personnages en quête d’amour et de tendresse.

Du cimetière Saint-Jacques au quai de la Fosse, l’auteur ausculte les bistrots oubliés, salles de concerts enfumées, ruelles et crapauducs de Bretagne, en compagnie d’un journaliste à l’ancienne, d’un fossoyeur et de rockers usés par la vie. Gare aux tata flingueuses de la butte Sainte-Anne ou à ce tueur à gages en proie à des regrets.

Stéphane Pajot embarque ses ouailles du côté obscur de la ville de Nantes.


L’extrait

« Jacques, un ami fossoyeur du cimetière Saint-Jacques, ancré près du vieil hôpital au sud de la ville de Nantes, m’attendait ce lundi pour onze heures à l’entrée. Portail noir. Une pluie tiède trempait la ville. Jacques aimait l’eau des cieux. Ce cinéphile se moquait des parapluies, sauf de ceux de Cherbourg, préférant offrir son crâne qu’il avait chauve aux cieux grisonnants. J’habitais alors non loin du boulevard des Allongés, rue du Frère-Louis, près du dernier cinéma associatif le Bonne-Garde. En sifflotant l’air du Pont de la rivière Kwaï, je mis six minutes à le rejoindre depuis mon appartement, un T2, au rez-de-chaussée d’un immeuble à trois étages. Après lui avoir demandé par réflexe pavlovien comment il allait - « par rapport à mon entourage, je me sens éternellement léger », me répondit-il - nous nous sommes mis à marcher au milieu des tombes aux fleurs en céramique et en plastique. Les graviers croustillaient sous nos pieds. Les allées manquaient de vivants. La désaffection du public dans ce carré des trépassés s’accentuait. J’ai allumé une cigarette, une Bastos, paquet rouge. Jacques a parlé de la chorale « Au clair de la rue », créée par un ingénieur à la retraite, Yannick Jollivet et par Serge Rousse dit le Gaulois, une figure des galériens, ancien patron pêcheur, carrure d’ex-rugbyman avec longues moustaches blondes. Jacques admirait ces gens qui honoraient la mémoire de leurs compagnons d’infortune en chantant au pied de leur ultime demeure. Le Gaulois s’en était allé à son tour mais l’esprit généreux de la fratrie des fracassés, perdurait. À la mort d’un homme ou d’une femme, cette assemblée de la rue se retrouvait au cimetière Miséricorde, de l’autre côté de la cité pour un enterrement digne de ce nom, en famille et en chansons. Ils entonnaient toujours L’Auvergnat, morceau fétiche. Notre discussion dériva autour de la Toussaint, d’un potentiel sujet d’article. Je cherchais un angle atypique, une histoire. Jacques avait toujours une idée qui transformait le papier récurrent, le marronnier dans le jargon de la presse, en reportage moins chiant. L’an dernier, l’histoire du chien fidèle venant chaque jour faire la sieste au pied de la sépulture de son maître, attisa la curiosité des lecteurs. À la mort de l’animal, un sculpteur l’immortalisa grandeur nature et le plaça sur la tombe. Une sieste pour l’éternité. La barre était haute.
- Tu vas voir, camarade syndiqué, en trente ans de métier, j’ai jamais vu ça.
- Une nouvelle sculpture ?
- Non, pas tout à fait, une épitaphe. » (p.11-12)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Du Cimetière Saint-Jacques à La petite rue du Tonkin, en passant par La place de la Petite-Hollande, où il vaut mieux ne pas traîner de peur d’y rencontrer Les Tatas Flingueuses, Stéphane Pajot nous entraîne dans les pas de son journaliste de la presse quotidienne locale préféré, Mathieu Leduc, à travers sa ville de Nantes et quelques sombres histoires. Onze chroniques noires, au cours desquelles on croise toute une galerie de personnages fantasques, attachants, malicieux, facétieux ou inquiétants, qui prennent vie sous la plume empathique d’un auteur qui connaît comme personne les dédales des ruelles nantaises à la nuit tombée, tout comme les méandres de l’histoire du rock, le muscadet et les ombres qui se faufilent sur les pavés en évitant, autant que possible, les flics qui ne savent pas s’amuser comme le commun des mortels ...

Tireuses à bière à fond, petit blanc au frais, moteurs en marche, toujours prêts à partir en virée, Stéphane Pajot convoque de grandes figures passées de la rue nantaise, mais aussi des potes de bringues, habiles conteurs d’anecdotes savoureuses, qui ne se terminent pas souvent de la meilleure des façons. Et même s’il y a, ici ou là, quelques macchabées, ce court recueil respire la vie, la camaraderie, la convivialité pré-covid des bordées de fin de semaine, lorsqu’on ne s’occupait pas vraiment de qui postillonnait à la ronde, du moment qu’il y avait de la musique, de quoi picoler ou fumer ; et des amours-toujours d’un soir à espérer.

Onze nouvelles noires, mais souvent très drôles aussi, tendres, nostalgiques, parfois sépia comme ces vieilles images de temps révolus, on navigue sans cesse entre toutes sortes de sentiments et d’émotions, sourire aux lèvres ou larme à l’œil, mais happé par le talent de conteur de l’auteur, et cet amour transi pour sa ville, ce qu’il y a vécu ainsi que celles et ceux qui ont nourri son imaginaire. On passe, sans effort, d’un texte tragique comme Boulevard du Massacre, à une comédie criminelle, dédiée au groupe Elmer Food Beat, Les Tatas Flingueuses.

En compagnie de Babar, Ritchie, Erwan, Tételle, Roops et bien d’autres, le lecteur revisite les années 80 et 90, le punk, les bars à concert, les fêtes de folie et les gueules de bois tortionnaires, passe d’une atmosphère de carte postale ancienne à celle d’une virée dingue de Nantes à Paris juste pour voir la Tour Eiffel. Au détour d’une rue ou d’un récit, on retrouve même Jacques Vaché, Willy Wolf ou des allusions à une ténébreuse aventure à Cuba, sujets de quelques romans précédents de Stéphane Pajot.

Tous ces contes, profondément humains, aux acteurs originaux, entrent en résonnance, forment une petite musique présente dans toute l’œuvre de l’auteur, ode à l’amitié, regard un brin désabusé sur l’absurdité de certains destins, mais une petite musique déchirée par des riffs de guitares énervées, de basses surexcitées ou de batteurs fous qui embarque le lecteur dans un univers singulier, à la fois périlleux et chaleureux.

À noter la très jolie couverture psychédélique, très "Barbarella" et comic strip, rose, orange, rouge, jaune, elle claque comme les coups de feu qui jalonnent ce recueil.

Quelle belle promenade, aux étapes parfois cruelles, parfois teintées d’humour noir ou de franche rigolade, nostalgiques et tendres, onze bonnes nouvelles à déguster lentement, en flânant alors que tombe la nuit...


Notice bio

Stéphane Pajot est né à Chantenay en 1966. Journaliste à Presse-Océan, il est également collectionneur de photos et de cartes postales, fouineur d'archives toujours à la recherche d'anecdotes inédites et de témoignages, il se passionne pour l'Histoire et la petite histoire. On lui doit une petite dizaine de romans : Les Vacances de Monsieur Tati, La Mort de Jacques Vaché, Tout ce temps perdu avant de grandir et Le Livre est meilleur que le film, adapté au théâtre.
Il a publié, en collaboration avec le photographe Romain Boulanger, un beau-livre de photographies contemporaines : Nantes, la ville aux mille visages.
Nantes Bang ! Bang ! est son troisième texte noir aux éditions d'Orbestier après Le rêve armoricain en 2018 et Cuba à en mourir en 2019


La musique du livre

Profusion de groupes (nantais, pour beaucoup) et de titres au fil de ces onze chroniques, il est fort possible que j’en ai oublié en chemin... Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Simon and Garfunkel - The Sound of Silence, Les Fils de Joie - Adieu Paris, Parabellum - Bang Bang, Le Pont de la Rivière Kwaï, Georges Brassens - L’Auvergnat, Apartheid Not, Dominique A - Cold Tears, The Cramps, OTH, Bérurier Noir, The Saints, Johnny Cash, The Ramones - What a Wonderful World, The Fleshtones, The Who, Lou Reed, The Pink Floyd, The Thugs - As Happy As Possible, les Flamingos, Tri Bleiz Die, Les Pénibles, Bad Clams, Téquila, EV, Spew Men, Shtauss, Little Bob Story - Alive or Nothing, Elmer Food Beat - La Caissière de chez Leclerc - Brigitte...

Dolly - Je ne Veux pas Rester Sage

Frères Misère - Je n’ai pas

The Clash - Magnificent Seven

Nancy Sinatra - Bang Bang

Elmer Food Beat - Daniela

Daniele Luppi et Parquet Court - Soul and Cigarettes


NANTES BANG ! BANG ! - Stéphane Pajot - Éditions D’Orbestier - collection Bleu Cobalt - 105 p. septembre 2020

photo : panorama de Nantes par Barskefranck pour Pixabay

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