Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE de Paul Cleave

Chronique Livre : NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE de Paul Cleave sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire d’abominables histoires, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Nous ne sommes pas très raisonnables. Ce jeu dangereux peut parfois prendre des proportions inquiétantes. Leurs ouvrages peuvent nous donner des idées regrettables, favoriser un passage à l’acte aux conséquences funestes. Eux les premiers, qui pensent connaître toutes les ficelles du crime parfait, ne sont pas à l’abri de faire de leurs fictions une réalité.


Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier, qui ne sait plus très bien aujourd’hui où il en est. À force d’inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n’aurait-il pas fini par succomber à la tentation ? Dans cette institution où on le traite pour un alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu’il est persuadé d’avoir commis des crimes ? Quand la police commence à soupçonner les histoires de Jerry d’être inspirées de faits réels, l’étau commence à se resserrer.

Mais, comme à son habitude, la vérité se révèlera bien différente et bien plus effroyable que ce que tous ont pu imaginer !

L'extrait

« Jour un

Quelques faits de base. Aujourd’hui, c’est vendredi. Aujourd’hui, tu as toute ta tête, même si tu es un peu en état de choc. Ton nom est Jerry Grey et tu as peur. Tu es assis dans ton bureau en train d’écrire ceci pendant que ta femme, Sandra, est au téléphone avec sa coeur, à coup sûr en larmes parce que cet avenir qui t’attend, eh bien, mon pote, personne ne l’a vu arriver. Sandra s’occupera de toi - c’est ce qu’elle a promis, mais c’est la promesse d’une femme qui ne sait que depuis huit heures que l’homme que tu es va lentement disparaître, pour être remplacé par un inconnu. Elle n’a pas encore assimilé la situation, et pour le moment elle dit à Katie que ça va être dur, terriblement dur mais qu’elle va s’accrocher, parce qu’elle t’aime. Mais ce n’est pas ce que tu veux d’elle. Du moins, c’est ce que tu penses pour l’instant. Ta femme a quarante-huit ans, et même si tu n’as pas d’avenir, elle en a encore un. Alors peut-être que dans les mois à venir, si la maladie ne la fait pas fuir, ce sera à toi de partir. La chose chose que tu vas devoir garder à l’esprit, c’est qu’il ne s’agit pas de toi, de moi, de nous - il s’agit de ta famille. Ta famille. Nous devons faire ce qui est le mieux pour elle. Naturellement, tu sais que c’est une réaction instinctive, et que tu pourrais tout à fait - et le feras probablement - voir les choses différemment demain. » (p. 19)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Apprendre à quarante-neuf ans que la démence est tapie au fond de vous, qu’inexorablement vous allez vous enfoncer dans un brouillard de plus en plus épais, perdre vos repères, vos proches, tous vos souvenirs, n’est déjà pas très réjouissant, il y a de quoi déprimer sérieusement. Si, en plus, vous avez des souvenirs fous qui vont penser que vous êtes un assassin, sans toutefois en être certain, l’angoisse prend encore plus d’ampleur. C’est ce qui arrive à Jerry Grey.

Pour ajouter à sa confusion, Jerry possède un double, Henry Cutter, le pseudonyme sous lequel il a publié treize thrillers bien sanglants au succès retentissant. Dans le brouillard qui peu à peu s’empare de sa vie, Grey doit donc faire le tri entre ce qui est du domaine de son imagination galopante et ce qui est réel, ce qu’il a fait commettre à ses personnages et ses propres souvenirs qui s’embrouillent presque d’heure en heure. Comme il a une légère tendance à boire du gin tonic en excès, qu’il possède une grande faculté à construire des histoires macabres et qu’il oscille entre deux personnalités, ça devient vite une gageure de s’y retrouver pour le pauvre Jerry.

Le roman joue sur des flashbacks plus ou moins confus du malade, du diagnostic de la pathologie à une phase déjà bien avancée. Le lecteur peut suivre les premiers jours de Jerry entamant son calvaire, puis retour à aujourd’hui et son improbable enquête d’un homme qui oublie au fur et à mesure ce qu’il découvre, ses petits “trucs” pour conserver ce qu’il apprend, dont le carnet qu’il se contraint à tenir sur lequel il note ses impressions, sa vérité, ses errements. Isolé chez lui parce qu’il est impossible de le laisser sortir sans risquer qu’il se perde ou fasse de grosses bêtises, il se révolte et fugue plusieurs fois. C’est ce qu’il se passe durant ce temps-là où il est seul en ville qui pose problème : à chaque fois, une jeune femme meurt assassinée.

Douter des autres, c’est une chose, douter de soi et de ce que l’on a pu faire en est une autre. Surtout s’il s’agit de crimes odieux et que les preuves plus ou moins directes s’accumulent dans les diverses cachettes de son propre bureau ou dans ses poches. Jerry est en proie à toutes les formes de suspicion possible. Il oublie tout en fonction de son état, les périodes de “normalité’ et de confusion s’enchevêtrent sans qu’il sache forcément les identifier. Il ne sait ni où il est ni ce qu’il a fait. C’est le Capitaine A comme Alzheimer qui a pris les commandes, Grey n’est pratiquement plus qu’un passager du bateau fou qu’est devenu sa vie. Il flotte sans cesse entre deux eaux, ce qu’il pense se souvenir et ce que lui disent les autres, chaque jour étant pire que le précédent puisqu’il va se dégradant.

Sandra, son épouse tant aimée, n’est-elle pas en train de s’éloigner ? Pourquoi sa fille chérie ne l’appelle plus papa ? Et que fait-il dans cette maison de santé dont il ne peut sortir et où il ne reçoit pratiquement pas de visites ? Des questions par milliers et à peine quelques réponses confuses, changeantes, les certitudes d’hier s’effacent pour laisser place à d’autres suspicion. Alors il tente de tout noter, anarchiquement dans son carnet mais qui le tient réellement ? Lui, Jerry, ou bien Henry Cutter qui invente des histoires démentes ?

Son ami Hans, le mauvais garçon, essaie de lui venir en aide, à sa manière qui n’est pas du goût de Sandra, il le fournit en gin, le ramène à la maison après ses fugues, couvre ses frasques mais, pour l’épouse de Jerry, il fait plus de mal que de bien.

Paul Cleave sort de son registre habituel, il abandonne son personnage fétiche de tueur en série, Joe Middleton, mais n’en perd pas son humour noir et grinçant pour autant. Certes le scénario est tragique mais il lui permet de jouer sur tous le registre des émotions puisque son héros passe du statut de pauvre victime à celui de bourreau ou inversement au fil des chapitres, que le lecteur est aussi perdu que l’écrivain dément, ce ui n’empêche pas que l’on rit souvent aux bons mots, à l’autodérision et aux répliques cinglantes de Jerry Grey.

Ne fais confiance à personne est un thriller extrêmement bien construit, certainement le meilleur de Paul Cleave qui s’est manifestement beaucoup amusé à perdre son lecteur et son héros pour mieux surprendre à chaque paragraphe. Le suspense tient jusqu’à un dénouement surprenant.

Les amateurs de l’auteur ne seront pas déçus, pour les autres, ce roman est une excellente façon de le découvrir.


Notice bio

Paul Cleave est né en 1974 à Christchurch (Nouvelle-Zélande). Il a toujours souhaité être écrivain mais a exercé le métier de prêteur sur gage quelques années avant de publier son premier roman Un Employé Modèle qui a connu immédiatement un énorme succès. Un tueur à la Dexter dans le décor exotique de Christchurch, un humour corrosif et des scènes particulièrement soignées sont sa marque de fabrique. Suivent Nécrologie, Un Père Idéal, La Collection et Un prisonnier modèle. Ne fais confiance à personne est son sixième roman à paraître chez Sonatine.


La musique du livre

The Doors – Strange Days

Bruce Springsteen - Glory Days


NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE – Paul Cleave – Sonatine Éditions – 458 p. août 2017
Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Fabrice Pointeau.

photo : Pixabay

Chronique Livre : CE QUE CACHAIT ARCHIE FERBER de Casey B. Dolan Chronique Livre : L'ESSENCE DU MAL de Luca D'Andrea Chronique Livre : SOUS SON TOIT de Nicole Neubauer