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Chronique Livre NE M'APPELLE PAS CAPITAINE de Lyonel Trouillot

Chronique Livre NE M'APPELLE PAS CAPITAINE de Lyonel Trouillot sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Lyonel Trouillot est né à Port-au-Prince, Haïti, où il vit toujours. Romancier d’expression créole et française, poète, intellectuel engagé, il a aussi dirigé l’Anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne de 1986 à nos jours, parue en 2015. Toute son œuvre romanesque est disponible chez Actes Sud.


De quoi est-il question

Port-au-Prince, Haïti.

Aude, une jeune fille de la bourgeoisie haïtienne, une blanche riche et cultivée, rencontre, pour ses études de journalisme, un vieil homme noir, vivant dans un quartier pauvre où elle n’aurait jamais pensé mettre les pieds. Elle apprend, petit à petit, l’autre Haïti, sa violence et sa misère, dont elle n’était jusque là que vaguement consciente et une partie de son histoire, celle de la dictature.


Un petit peu

« La voix de Capitaine ne dérangeait personne. Un homme qui ne gueulait qu’après des ombres mortes, sans bouger de son fauteuil, n’était pas une menace. À moins que quelqu’un ne fît le déplacement pour perdre son temps à écouter, que pouvaient contre le présent une somme de faits divers datant d’une autre époque, une vieille peau desséchée, plissée d’anachronismes ! Le langage ne fait mal que quand il touche sa cible. Lui-même le répétait : Un mot n’est pas une balle qui, ratant son destinataire, s’en va tuer un quidam qu’elle ne visait pas. Nul voisin ni passant ne commettra l’erreur de sentir dans sa chair et prendre pour lui l’injure destinée à un autre. Tout cri en déficit de cible à sa portée devient un boomerang : on ne blesse que soi en parlant aux absents. J’avais envie de lui répondre : «  Arrêtez de jouer au philosophe juste parce que vous êtes vieux. Je sais cela. Depuis l’enfance. Toutes les fois où j’ai voulu atteindre mon père ou ma mère, les toucher par les mots, j’ai ressenti ensuite le vide que laisse l’énergie gaspillée, et la honte d’avoir cédé à une sotte espérance. » Cinquante ans nous séparaient. Il était plus âgé que l’oncle Antoine de deux ans. Mais, comme il l’aboyait aux fantômes qu’il était seul à voir et à interpeller, nul n’a besoin d’un tour du monde ni d’une éternité pour porter une blessure sans complices ni contemporains. Peu importent le lieu et l’âge, on a chacun son « gai savoir ». Il avait conservé le sien dans sa maison du Morne Dédé, au sommet d’une colline qui avait eu ses heures de gloire à l’époque de la dictature. Un quartier d’opposants lorsque vivre même était dangereux. De sa fenêtre, il me pointait des maisons ou ce qu’il en restait. On avait bricolé du neuf de mauvaise qualité, des boîtes se touchant par le haut ou par le ventre, comme des greffes faites à la va-vite, sur des vestiges de maisons individuelles : une structure de base, un vieux mur, le cadre d’une fenêtre. Dans sa réalité physique, tel était ce quartier : une agression sur ruines, le jet chaotique de mortier, de tôles, de claustras et de PVC. Les villes sont des palimpsestes. C’est la première conclusion que j’ai tirée de mon enquête. » ( p.15, 16 et 17)


Ce que j’en dis

Aude fait partie de la riche bourgeoisie haïtienne, celle qui a peur des pauvres et qui reste confinée entre soi. Villas sécurisées, hauts portails, domesticité et tout ce que l’argent peut ériger de murs pour se prémunir de se frotter aux pauvres. Les seuls tolérés sont les domestiques, auxquels la mère d’Aude parle avec cette condescendance inconsciente d’elle-même, les appelant « ti chérie » avec cette tranquille assurance que donne la certitude de faire partie des maîtres.

Aude n’a jamais remis quoi que ce soit en question, ce n’est pas comme ça que cette histoire commence. Elle a toujours vécu ainsi, dans le cercle restreint et presque incestueux de sa parentèle proche, ses cousins formant les seuls jeunes avec qui il est licite de s’amuser. D’ailleurs, tout est licite si c’est avec les cousins, la promiscuité forcée tenant lieu de consentement pour tous les excès et les rites de passages. C’est au sein de cette bande qu’on boit, couche, dort, sort… Un soir de cuite, un des cousins en profitera pour coucher avec la dernière arrivée, elle n’ira pas se plaindre, c’est dans l’ordre des choses. Les autres sont prohibés. Pas la bonne couleur de peau. Pas la bonne lignée. On ne leur parle pas, on ne les côtoie pas, on ne les fréquente jamais. Il y a deux mondes, deux villes en une, un monde de possédants et un monde de gueux, leur pauvreté les rendant dangereux, forcément. Tout le monde a entendu parler des enlèvements contre rançon, des meurtres crapuleux, tout le monde sait bien que ce serait folie de se balader dans d’autres quartiers que les leurs, chacun chez soi, si on peut dire, car chez soi est parfois un bien grand mot au Morne Dédé.

Aude habite sur la Montagne Noire, un quartier qui la préserve de toute mauvaise rencontre avec ceux qui vivent au Morne Dédé, dans les ruelles et les taudis. Elle a passé sa vie dans un périmètre tout petit entre son lycée et les propriétés de sa famille, comme un animal captif qui ne se rendrait compte de rien, insouciant de l’étroitesse de son enclos, incapable de désirer un ailleurs totalement inenvisageable. Jusqu’à ces études de journalisme par correspondance qui déplaisent fort à sa mère parce qu’elle sent bien que c’est autre chose qu’une fantaisie de jeune fille mais qu’Aude va y trouver un moyen de rompre avec ce qui est attendu d’elle et de ne plus leur appartenir.

Seul son frère Maxime a trouvé une voie pour s’échapper mais dans une autre geôle, dans son esprit malade. Il vit enfermé en lui-même, hurlant parfois, cassant les portes, ou prostré, au gré des composés chimiques qui naviguent dans son corps sans toujours parvenir à bon port.

Et l’oncle Antoine. Il ne dit rien ou si peu. Plus envie, depuis le plus bref des mariages, une histoire ratée et un retour au bercail, dans le ranch familial, seul, entouré de ses chevaux. Il ne dit presque rien, juste : Morne Dédé et Capitaine afin de mettre Aude sur la bonne piste pour son reportage sur un quartier mal connu d’elle et ses mutations.

Il n’y a pas de retour possible, une fois engagée sur ce chemin. Il y aura le Capitaine, et puis Jameson le guide, le passeur, Ti Fritz, Magda, Moïse et Job, Malouk, Foufoune et Abner…

« J’avais rendez-vous avec quelqu’un que mes amis auraient qualifié de vieux con et qui m’avait quasiment traitée de pimbêche. Pressentais-je que s’il n’y avait pas forcément quelque chose à comprendre, il y avait peut-être quelque chose à découvrir. Une variété. Une différence. »

C’est l’histoire d’une rencontre, la petite blanchette apprentie journaliste et le vieux noir expert en arts martiaux, la jeune femme qui ne connaît rien à la vie et le vieillard proche de la mort, la vie lisse et opulente de la Montagne noire et celle du Morne Dédé, avec son passé politique, ses luttes et ses morts. Lent apprivoisement mutuel.

« Sa bouche est un lieu de passage, une collecte de petits destins perdus dans les éphémérides. Il ne bouge plus beaucoup et tousse plus que de raison. Mais sa bouche est une vie des autres. »

Le Capitaine crie, lui aussi, hurle, se moque d’elle, gesticule et tousse à en crever : une petite blanche friquée, mais qu’est-ce qu’elle vient faire là, qu’est-ce qu’elle sait de la vie, elle ne se connaît même pas elle-même !

Parfois le Capitaine frappe les murs de ses mains dures et parfois il parle à quelqu’un d’invisible qui joue encore avec son coeur, il lui dit toujours la même chose : Ne m’appelle pas Capitaine.

Petit à petit, lentement, le vieillard déplie le passé du quartier, et les fantômes affluent, ces frères amoureux de la littérature qu’on a embarqués un jour et qu’on n’a plus jamais revus, de ce père incestueux qu’une de ses filles a tué finalement, avant de tuer sa mère, de Madame Boisvert, la maîtresse d’école impassible qui donnait des cours de rattrapage l’été, du garçon et d’une fille jouant aux osselets et faisant voltiger à quatre mains des cerfs-volants jusqu’à ce qu’elle l’abandonne, avec leurs secrets et leurs rires bien trop vides pour lui tout seul maintenant…

Et puis la dictature, les morts, la corruption, la torture, les arrangements avec les puissants sur le dos des faibles, l’accaparement des richesses, la saloperie qui bouffe gras quand l’injustice et la misère sont la règle. Le terrorisme en réponse, sang sur les mains, morts qui ne servent à rien. Qu’est-ce qu’elle croyait ? Ça pue l’histoire, ça sent le sang et la merde, et les puissants la racontent le nez bouché à leurs enfants. Et puis l’amour, un amour blessé, dont la plaie ne peut se refermer, qui abolit la frontière entre aimer et haïr.

« De là où tu viens, les autres n’existent que lorsque vous avez quelque chose à leur prendre. »

Aude prend lentement la mesure du décalage entre sa vie et celle de ce quartier : certitudes ébranlées, retournement de situation quand elle est appelée « ti chérie », quand on jette des cailloux sur sa voiture, cadeau de ses parents, quand elle est appelée blanchette et qu’on lui demande ce qu’elle cherche, vraiment, ici. Les deux mondes s’entrechoquent, elle doit prendre position, prendre sa part, choisir son camp, apprendre à respirer large.

Complètement bouleversée par ce roman, par la force de la langue, magique, émouvante, imaginative, puissante à faire surgir images et émotions. Et puis cette volonté de ne pas se laisser faire - essayer est un mot que Capitaine déteste parce qu’il est un mot de lâche, de celui qui se trouve déjà des excuses, il préfère réussir, et moi aussi -, de s’unir pour aller de l’avant, créer quelque chose de meilleur, chacun apportant ses rêves et ses forces uniques et indispensables.

Qui suis-je ? se demande Aude.
L’une des vôtres.


NE M'APPELLE PAS CAPITAINE - Lyonel Trouillot - Éditions Actes Sud - 160 p. 22 août 2018

photo : Port-au-Prince - Wikipédia

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