Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NOIR COMME LE JOUR de Benjamin Myers

Chronique Livre : NOIR COMME LE JOUR de Benjamin Myers sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Une petite ville post-industrielle au fin fond de la vallée des Pennines en Angleterre, où se côtoient vieilles générations, gardiennes des coutumes, secrets et légendes folkloriques du coin, et jeunes milléniaux post-hippies, adeptes du retour à la nature, venus embrasser un mode de vie alternatif.

Dans une ruelle, on retrouve le corps inanimé d'une femme, la gorge tailladée d'une oreille à l'autre. Qui pouvait en vouloir à Josephine Jenks, ancienne gloire locale du cinéma X ? Son passé pathétique et sulfureux ne va pas tarder à aviver la curiosité malsaine des médias. D'autant que son agression n'est que la première d'une longue série... L'automne arrive, les jours s'assombrissent, et bientôt la région tout entière se retrouve en proie à une étrange fièvre collective.

Tony Garner, "l'idiot du village" à la réputation violente, reclus et ostracisé, cible de toutes les moqueries, ferait un coupable idéal. Mais le journaliste Roddy Mace, installé dans une péniche et bien résolu à ne pas se laisser rattraper par ses vieux démons (l'alcool et le stupre), ne croit pas à cette théorie, trop facile. L'inspecteur James Brindle, en retraite forcée depuis le fiasco de sa dernière enquête, est lui aussi persuadé qu'il ne s'agit pas d'un fait divers comme les autres, et que le "serial killer" qui excite et terrorise tout le monde n'est pas celui qu'on croit.

L'extrait

« Une forme, avachie.
Semblable à un tas d'ordures.
À un dépôt de détritus.
Quelque chose dans cet amas accroché pourtant le regard de l'homme au moment où, ses jambes ne demandant qu'à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s'en approche. L'esquisse d'un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L'architecture de la nuit est toute d'angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s'arrête pour jeter un coup d'oeil.
Il pleut. On dirait qu'il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l'image des soirées d'été luxuriantes n'est plus qu'un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l'obscurité bleu foncé du passage étroit avec l'impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s'il venait de se réveiller.
Il s'aperçoit alors qu'il s'agit d'une femme. Peut-être qu'elle est ivre, elle aussi, qu'elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu'à l'oubli – qu'elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d'alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l'Attila, et qu'elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l'estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu'une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l'autre tendue devant elle, il comprend qu'il y a un problème.
Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.
Malgré tout, l'espace d'une seconde, il se dit – il espère – qu'elle n'est pas réelle, que c'est une espèce d'oeuvre d'art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqué artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d'animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu'un – pourquoi pas lui, d'ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Tony Garner a deux passions dans la vie, en-dehors de la fumette et de la bibine, bien sûr : les chiens et les couteaux. Pas bien malin, il est tombé d'un à-pic lorsqu'il était enfant et son cerveau en a gardé des séquelles irréversibles, comme la tremblotte qui lui agite les mains, une débilité légère et une mémoire plus que défaillante. À son niveau, il est l'une des stars de sa petite ville de l'ouest du Yorkshire, Tony la Tremblotte est célèbre et l'on pense à lui à chaque fois qu'une stupidité est commise ou qu'un mauvais coup survient. Pas de chance, une nuit, rentrant à son domicile, il tombe sur l'autre célébrité locale : Joséphine Jenks, JJ pour les intimes, et ils sont nombreux. Jo Jenks a été agressée à coups de lame et git, baignant dans son sang dans une ruelle. À cette heure, nul n'a vu Tony, qui n'a pu s'empêcher de toucher à l'arme du crime avant de s'enfuir.

JJ n'est pas morte mais salement défigurée, son œil gauche risque de ne pas être récupérable et les cicatrices ne seront pas belles à voir. Son fond de commerce, il y a déjà quelques années de cela, c'était le X amateur, un peu la prostitution, mais surtout des vidéos et des photos que tous les environs s'arrachaient. À bientôt cinquante ans, JJ est sur la pente descendante de son activité, elle commençait à disparaître des mémoires de la petite ville, refuge de babas exilés de Londres et de natifs recroquevillés sur leur campagne.

Roddy Mace est également en perte de vitesse, ex-espoir du journalisme d'investigation dans la capitale, un peu beaucoup porté sur l'alcool, il a été licencié et survit comme il peut en écrivant dans la feuille de chou locale, le Valley Echo. Il va bien entendu sauter sur l'occasion et enquêter sur l'affaire Jo Jenks avec les faibles moyens de son employeur, le rédacteur en chef Malcolm Askew. Mais le parfum de scandale et de nostalgie pour le porno d'antan, véhiculé par JJ, attire les tabloïds, le Sun, en particulier, achetant à coups de milliers de livres une exclusivité que Mace ne peut se permettre.

Une autre agression vient compliquer la donne, une autre femme, pas plus capable de fournir un portrait de son assaillant que JJ, puis un meurtre, une femme, encore, saignée à blanc devant son domicile, puis un homme... L'affaire prend des proportions énormes pour ce petit coin de verdure, où coule peut-être une rivière. Mace tire toutes les sonnettes à sa portée, celles qui ne sont pas sous le contrôle du Sun, Blackstone et Wagstaff, les flics chargés de l'enquête piétinent, reçoivent un certains nombres de tuyaux crevés avant de se tourner tout naturellement vers une culpabilité bien arrangeante de Tony Garner, à laquelle ne croit pas un instant le journaliste.

Roddy Mace se voit contraint de faire appel à l'inspecteur James Brindle, un policier de la ville, vraiment étrange, border line, suspendu de son service, et son ex-amant. Sans lui révéler immédiatement ce qu'il découvre, Brindle le mettra sur la voie par une suite de messages cryptiques, jusqu'à un dénouement époustouflant. Non, non, il n'y a pas un combat au couteau entre le bien et le mal à la fin, tout est bien plus subtil dans ce roman d'une époque dingue, la nôtre, dans laquelle les médias ne s'embarrassent plus guère de conditionnel pour délivrer les infos les plus fantaisistes, où les reporters qui font leur travail sont mis sur la touche parce que la vérité demande un temps qui n'est plus disponible.

Benjamin Myers, dans une superbe écriture, expose la société du paraître, de la vitrine, la société du spectacle, et ses ravages, transposée dans une campagne à demi oubliée. La vérité importe peu, il faut du contenu à poster, du prêt-à-cliquer, bien entouré de publicités rémunératrices. Le Valley Echo agonise, l'avenir professionnel de Mace est plus que sombre, et ce sujet, qui pourrait relancer quelque temps le journal, est accaparé par les grosses mécaniques nationales qui en ont les moyens. Entre les déclarations tapageuses de JJ qui se réjouit, malgré ses plaies, de voir revenir un peu de sa gloire passée, les témoignages autocensurés de ceux qui ont fréquenté ses fêtes et n'ont pas envie que cela se sache, et de ceux qui mentent afin de recueillir quelques bribes de célébrité, aussi bien la police que les journalistes s'engluent dans ce marécage. Üisqu'on a pas la moindre idée du coupable, Tony la tremblotte fera l'affaire, surtout que lui-même ne se souvient pas de ce qu'il a bien pu faire cette nuit-là, et qu'il a de solides alibis pour les agressions qui ont suivi...

Très beau roman ténébreux, aux personnages finement analysés, aussi bien Mace, Tony Garner ou Brindle que ceux qui gravitent autour de l'affaire. Noir comme le jour s'appuie sur des événements réels qui se sont déroulés dans le West Yorkshire dans les années 30. Une transposition réussie dans notre époque donnant une intrigue hypnotique, baignant dans une atmosphère en tension permanente

Excellent roman noir, tant pour les descriptions psychologiques de ses personnages que par la dénonciation des travers de notre société et de ses médias. Un dénouement ahurissant !


Notice bio

Benjamin Myers est né à Durham en 1976 et vit aujourd'hui dans la campagne du Yorkshire, dont il a fait le décor de prédilection de ses romans, essais et recueils de poésie. Après Dégradation (Seuil, 2018), lauréat du prix Polars Pourpres Découverte, Noir comme le jour est son deuxième livre traduit en France.


NOIR COMME LE JOUR – Benjamin Myers – Éditions du Seuil – 378 p. janvier 2020
Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.

photo : paysage du Yorkshire - Tim Hill - Pixabay

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