Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NOIR VÉZÈRE de Gilles Vincent

Chronique Livre : NOIR VÉZÈRE de Gilles Vincent sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Il y a dix‐sept mille ans, sous une colline de Dordogne, un homme dessine une des plus belles énigmes de l’histoire humaine. En 1919, deux rescapés de la Grande Guerre vont se glisser sous terre, poser leurs yeux sur d’impressionnantes fresques plus que millénaires.

De nos jours, emmurés par accident sous les roches de Lascaux, une capitaine de Gendarmerie secondée d’un préhistorien chevronné vont mettre à jour une bien ancienne et mystérieuse scène de crime...


L'extrait

« Et puis, c'est arrivé comme ça. Pour la première fois. Quand un des loups s'est attaqué à la tête du vieux Ghamo. Il l'a d'abord léchée avant d'enfoncer ses dents. Entre deux grognements, Ngem a cru entendre une joue se déchirer. Dans les yeux noirs des bêtes, il a vu le plaisir et la rivalité. L'une secouait la tête de l'ancien dans tous les sens, l'autre attendait qu'elle se détache pour réclamer sa part. Et se battre.
Il ne sait pas pourquoi, mais le visage du vieux livré aux dents et à la lutte, il ne l'a pas supporté.
Il ne sait pas pourquoi, mais il s'est levé, a couru dans la pente en hurlant. Les loups, surpris, n'ont opposé aucune résistance, ont filé dans l'herbe haute.
Ngem s'est assis près des restes de Ghamo.
Et l'idée lui est venue d'un coup. Sans chercher. L'idée de protéger, d'épargner à l'homme en charpie le déchirement des crocs. Prendre une pierre et creuser un trou dans la terre. Y enfoncer le corps et le recouvrir, l'abriter des dents et du froid...
Ce qui a échappé à son attention, c'est ceux qui le regardaient. Tout le groupe, comme figé autour du feu vacillant à tenter de comprendre. » (p. 16-17)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pas moins de trois intrigues dans ce court roman, trois récits qui s'entremêlent pour livrer une superbe histoire à travers les âges, une de celles qui se racontent à la veillée. Elle débute aux origines de l'humanité, se poursuit juste après la grande boucherie de 14-18 et aboutit de nos jours dans la grotte de Lascaux. La vraie, pas la reproduction.

Commençons par le commencement, c'est le meilleur moyen pour en pas se perdre, le lieu des drames est sombre. Dans Noir Vézère, le lecteur suit pas à pas les créations d'art pariétal d'un solide gaillard nommé Ngem, la découverte de ses œuvres en novembre 1919 par un instituteur tout juste revenu du massacre du front et un employé communal, ex subordonné de l'officier, puis la mésaventure, aujourd'hui, d'un anthropologue et d'une capitaine de gendarmerie dans la grotte où officia l'artiste primitif. Plus que trois individus, ce sont trois duos que nous découvrons, plus ou moins constitués, confrontés aux ténèbres pour différentes raisons, unis à des milliers d'années de distance par les dessins tracés sur la voûte d'une grotte.

Honneur à l'artiste préhistorique, cet homme ébloui par les beautés des cieux et des animaux, capable de chagrin de d'empathie, suivi comme son ombre par un petit être difforme, Pkoh, rejeté par le clan, qui ressentit le besoin de préserver ses visions cosmiques des intempéries. Bien sûr, Gilles Vincent lui prête bien des inventions pour un seul individu, mais comme l'histoire est belle et fort bien racontée, on se laisse envoûter par les aventures de nos lointains ancêtres et l'étincelle de l'art née du besoin fondamental de transcrire l'incompréhensible et l'indicible. Avec toutefois cette farouche volonté de dissimuler le résultat de leurs travaux, d'en sceller l'accès, le marché de l'art n'était pas encore passé par là...

Plus complexe et dramatique, la découverte des dessins, un an après la fin de la Der des ders, par L'ex-lieutenant Jean Delbos et le soldat Noël Bouillon au cours d'une partie de chasse. Les deux hommes, traumatisés par les horreurs du front, ne sont plus les mêmes qu'à leur départ, trop de sang, de morts, d'ignominies vues pour pouvoir reprendre sa vie comme si de rien n'était. Ils vont être obsédés par leur trouvailles, Jean plus que Noël, intellectuel, il se refuse à communiquer à un monde capable de tant de laideurs d'aussi magnifiques beautés, celui-ci ne pourrait que les avilir. Il rejoint le désir que Ngem : cacher son trésor, il est prêt à tout pour cela.

Presque un siècle plus tard, la capitaine Frédérique Espérandieu se retrouvera bloquée au même endroit, en compagnie du professeur Léo Collignon, gardien du temple Lascaux, et ils devront démêler les fils d'un très ancien meurtre, eux aussi dans l'obscurité quasi complète. Ils iront, tout comme le lecteur, l'espace d'un après-midi, bloqués par un effondrement, attendant d'aléatoires secours, de surprise en surprise, d'énigme en mystère.

Ce n'est pas tant l'intensité de l'intrigue criminelle en elle-même qui fait le sel de ce court polar tout à fait passionnant, mais la qualité du récit, l'enchevêtrement des époques, des espoirs, des curiosités, la continuité d'une humanité qui n'a, finalement, pas tant évolué que cela. Les diverses histoires ne manquent ni de suspense ni de rebondissements et l'on passe sans difficulté d'une époque à une autre, ravi à chaque fois de retrouver ceux que l'on avait quittés deux chapitres auparavant et de progresser sur cet aspect du scénario.

Un artiste préhistorique, deux rescapés des tranchées, une gendarme et un paléontologue pris dans un monstrueux orage, trois histoires pour un excellent polar intelligent et habilement construit.


Notice bio

Après 33 ans dans le Nord et onze ans à Marseille, Gilles Vincent décide, en 2003, de poser valises et stylos dans le Béarn. Depuis quinze ans, il consacre le plus dense de sa vie à l’écriture. Il est aussi l’animateur d’ateliers d’écriture en milieu scolaire, en prison, à l’hôpital... Auteur de polars connu et reconnu, il a plusieurs fois été récompensé : prix Europolar 2014 pour Djebel, prix Cezam Inter-CE 2014 pour Beso de la Muerte et prix du Mauvais Genre 2015 du Val Vert du Clain pour Trois heures avant l’aube. Déjà chroniqué sur Quatre Sans Quatre : Hyenae (Jigal Polar – 2015)


La musique du livre

Il n'y en a pas mais je n'ai pu résister à ce petit clin d'oeil qui s'imposait...

Serge Reggiani – L'homme fossile


NOIR VÉZÈRE – Gilles Vincent – Cairn Éditions – collection Du Noir Au Sud – 156 p.

photo : Fresque des cerfs - grotte de Lascaux - Wikipédia

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