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Chronique Livre :
NORILSK de Caryl Férey

Chronique Livre : NORILSK de Caryl Férey sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Grand voyageur, Caryl Férey n'était pourtant jamais allé en Russie. Encore moins en Sibérie. Il n'aime pas le froid et avait quelques a priori sur les Russes. Mais il a dit oui. Et il s'est embarqué avec son acolyte "La Bête" dans une aventure sans égal : découvrir Norilsk, cité minière aux mains des oligarques, à trois cents kilomètres au-dessus du cercle polaire, un froid qui peut atteindre -60° en hiver, deux mois de nuit totale, une espérance de vie lamentable pour ses habitants...

Un ancien goulag, fermé aux touristes et aux Russes, accessible uniquement avec une autorisation du FSB. Une ville sans animaux, sans arbres. En résumé, la ville la plus pourrie du monde...


L'extrait

« Isolée du reste de la Russie, appelée ici « le continent », Norilsk ne peut être atteinte que par avion ou par bateau, ceci seulement en été, par le fleuve Ienisseï. Une voie de chemin de fer de quatre-vingt kilomètres relie la ville minière au port de Doudinka, réservé au minerai. Norilsk doit son existence au géologue Nikolaï Ourvantsev qui, au début des années vingt, découvrit de riches gisements de cuivre, de nickel et de platine au nord du plateau de Poutorana.
Chaque année, plus de deux millions de tonnes de gaz sont rejetés dans l'atmosphère (dont 98% de soufre, mais aussi de l'oxyde d'azote, du carbone et des phénols) par les usines qui cernent la ville, avec un résultat sur l'écosystème désastreux : cent mille hectares de toundra, sur un rayon de trente autour de la ville, sont brûlés par les pluies acides et les émanations toxiques. L'herbe y pousse très peu et les arbres sont desséchés. Les poisons industriels s'insinuent partout. En été, quantité de baies sauvages (mûres, myrtilles, cassis, groseilles...) et de champignons poussent mais ils sont chargés. Les habitants sont contraints de les nettoyer pour qu'ils ne soient plus nocifs.
Norilsk produisant à elle seule 1% du dioxyde de soufre présent dans l'atmosphère de la planète, la population, en particulier les enfants, est atteinte d'affections respiratoires ou dermatologiques (eczéma dû au nickel) ; l'espérance de vie ne dépasse pas soixante ans. » (p. 66-67)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Caryl Férey fait sa campagne de Russie, son exil sibérien et raconte dans le détail son périple dans une des régions les plus secrètes du globe et sans doute la plus polluée. Aux mains d'un oligarque, ami de Poutine, Norilsk a cessé d'être un lieu de déportation pour prisonniers politiques mais reste pourtant hautement toxique et dangereuse.

Après Condor (Série Noire) et le Chili post-Pinochet où se déroule une très très sombre intrigue, Caryl Férey nous emmène en voyage. Pas dans un de ses thrillers passionnants, non, plus une virée entre potes dans la ville la plus toxique de la planète. Le patelin dont il suffit de regarder le plan sur Internet pour avoir des troubles respiratoires et des dermatoses galopantes partout tant l'atmosphère, l'eau, les murs, les aliments y sont chargés de toutes les saloperies contre lesquelles nous mettent en garde les médecins et chercheurs depuis des lustres.

Si vous lisez l'extrait qui vous est proposé ci-dessus, vous allez vite comprendre que comme invitation au voyage, on fait mieux. Les autres renseignements glanés s'avèrent tous aussi effrayants. Ajouter à cela quelques préventions et préjugés contre la population russe, l'auteur et son copain, la Bête, ne s'attendent pas vraiment à un séjour de rêve...

Deux éditrices lui ont proposé ce défi, un peu dingue : une expédition en plein hiver dans une ville-état où un laisser-passer du FSB (services de renseignement russe) est obligatoire, un ancien goulag où les gens étaient déportés pour être oubliés. Il finit par accepter à condition de pouvoir amener avec lui un photographe, son vieil ami : la Bête. Un colosse borgne au cœur potentiellement tendre mais castagneur redoutable, à la distraction catastrophique dans un endroit où passeport et laisser-passer sont indispensables, la Bête passe son temps à les égarer dans les endroits les plus invraisemblables.

Et pourtant, une fois sur place, après une escale quelque peu décevante à Moscou, le sympathique accueil des habitants de cette décharge à ciel ouvert, où l'air, la terre et l'eau recèlent pratiquement tous les poisons chimiques possibles, va les pousser à abandonner les quelques images d'Épinal qu'ils avaient embarquées. Même si l'appareil photo de la Bête peine à faire son office en-dessous de -10°, les images de soirées aux échanges profondément humains s'impriment en eux. Valentina, leur gentille guide qu'ils surnomment Bambi, originaire de Norilsk, « évadée à Moscou, revenue pour les accompagner, leur fait découvrir les habitants, Slava, Léo, Rockabilly, Oleg, Alexander I et II, pour la plupart mineurs dans l'unique conglomérat qui gère la ville-usine. Les corps et les visages sont fatigués, usés par les conditions de vie, mais les esprits sont ouverts, curieux, prêts à l'échange.

De vin rouge en vodka – Caryl et la Bête vont se révéler plus grands consommateurs que les Russes dans ce domaine – les soirées vont de succéder. Les deux Français se souviendront de leur jeunesse bretonne, les résidents de Norlisk de leurs espoirs et des dangers de leurs conditions de vie, sachant qu'ils ne peuvent dépasser une certaine limite de temps d'exposition aux produits polluants et à la météo extrême sans se mettre en danger gravement, ou encore envisager d'avoir des enfants dans un tel environnement. Jeux de séductions, d'amitiés fulgurantes alcoolisées ou non, de découvertes ahurissantes, le voyage est à l'opposé de ce à quoi l'on pouvait s'attendre. La barrière de la langue est bien vite franchie, entre humains, on parvient toujours à se comprendre quand on accepte de laisser tomber le superflu pour simplement être heureux de se rencontrer.

Un superbe récit, passionnant, pas un documentaire mais la vie au quotidien avec des gens vivant dans des conditions extrêmes sur un territoire à l'histoire dramatique et au présent de tous les dangers. Caryl Férey en profite pour faire quelques retours en arrière en compagnie de son pote, du côté de leur jeunesse rock et nous montrer combien l'immersion dans les populations des pays visités est essentiel pour saisir l'âme d'un lieu, bien plus que les monuments ou les images officielles. Nous sommes bien d'accord. C'est loin du sensationnel, proche des population que l'âme d'une ville se révèle, Norilsk le démontre parfaitement.


Notice bio

Caryl Férey est né à Caen en 1967 mais a grandi en Bretagne. Grand voyageur, il a parcouru l'Europe à moto, collaborant même au fameux Guide du Routard. Il s'est aventuré en Nouvelle-Zélande avec sa « saga maorie » (Haka et Hutu), en Afrique du Sud avec Zulu (récompensé entre autres par le Grand Prix de littérature policière en 2008 et adapté au cinéma en 2013), puis en Argentine avec le sublime Mapuche et au Chili dans Condor.


La musique du livre

Joe Strummer & The Mescaleros - Burnin' Streets

AC/DC – Dirty Deeds – Hell's Bells

The Clash – London Calling

Trotskids – Gueule d'Enfer

Début de Soirée - Nuit de folie


NORILSK – Caryl Férey – Éditions Paulsen – 158 p. octobre 2017

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