Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NOS DERNIERS FESTINS de Chantal Pelletier

Chronique Livre : NOS DERNIERS FESTINS de Chantal Pelletier sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Juin 2044. La prohibition alimentaire règne dans l’Hexagone, mafias du camembert et trafics de foie gras prospèrent, les partisans intégristes de régimes ennemis s'affrontent dans de violentes manifestations. Pour festoyer, on s'approvisionne au marché noir, on participe aux agapes de sociétés secrètes, on compte ses points sur son permis de table.

Débarquant dans une Provence caniculaire, un contrôleur alimentaire, intimidé par sa cheffe goinfre et décomplexée, tente d'élucider le meurtre d'un jeune cuisinier dans un restaurant clandestin. Parallèlement, une ex-militaire au passé douloureux se bat pour sauvegarder son restaurant gastronomique et se réconcilier avec sa fille, dont la ferme est elle aussi en danger, comme toute la région.

Tous liés au cuisinier assassiné, ils prennent ensemble la mesure de la menace.


L'extrait

« Dès l'alerte, la Janvier déclencha la sirène en accélérant comme une malade. Ferdinand se crispa sur le siège passager, son petit déjeuner menaçait de revenir dare-dare à son point de départ.
- Allô, oui, ici Anna Janvier et Ferdinand Pierraud, contrôle d'un accident suspect dans le secteur O8N62.
On entendit le bip de fin de l'enregistrement, Ferdinand avait trop chaud, le soleil pleine face venait le cramer jusque derrière le pare-brise et, tête penchée pour s'abriter le visage sous son chapeau de paille, il faisait profil bas.
- Pierraud, j'ai jamais aimé le western, et ces affaires-là tiennent de l'attaque de diligence, ça surgit de partout, vous comprenez ?
Il rageait du ton qu'elle prenait pour s'adresser à lui comme à un débile profond. Les véhicules transportant de la bouffe clandestine avaient beau être attaqués partout dans l'Hexagone, les collines douces où perchaient des villages à église au-dessus d'oliveraies, de vignes et de vergers n'avaient rien du Far West.
- Vous savez, Pierraud, je fais ce métier depuis douze ans. Les extrémistes sont de plus en plus nombreux et les meurtres alimentaires ont doublé en cinq ans.
Sa robe courte remontait sur ses cuisses qu'elle avait dodues et bronzées. Fière de sa silhouette replète, qui manquait pourtant d'élégance mais pas de bonne humeur, elle aimait s'exhiber, Ferdinand allait devoir s'y faire. Dès qu'il l'avait vu, il s'était dit qu'elle avait tout du bonbon sur pattes, mais sa vision devenait de moins en moins sucrée.
Trois à quatre mille morts pas an – autant qu'à une époque les accidents de voiture ! C'est dément ! Forcément, on risque notre peau tous les jours.
Anna Janvier était sujette à l'affolement depuis qu'un traumatisme avait porté sa réserve de sang-froid à ébullition : son chef tué trois ans plus tôt dans une embuscade alors qu'ils accompagnaient un convoi de saisie de fromages au lait cru. La promotion inattendue dont elle bénéficié ne l'avait pas consolée. » (p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Béchamel mortelle...

2044, c'est demain. Demain matin même. Je vous raconte pas l'horreur si le monde imaginé par Chantal Pelletier devient réalité ! Ne nous voilons pas la face, les appels des cercles du pouvoir actuel, de plus en plus pressants, à la responsabilisation des citoyens préparent plus ou moins le terrain à cette abomination : la dictature diététique, le fascisme glucidique et la tyrannie lipidique. En 2044 donc, chaque citoyen serait titulaire d'une carte vitale à points et ceux-ci se volatiliseraient en fonction des conduites alimentaires jugées malsaines ou addictives (tabac, alcool...). Le quidam privé de tous ses points serait de facto exclu de la sécurité sociale, tant pour les pathologies liées à ses excès que pour toutes les autres. Le coût des soins n'ayant pas tendance à baisser, l'espérance de vie des sanctionnés se réduirait donc à bien peu de chose...

C'est ce qui est arrivé à Nour, la compagne de Lou, quinquagénaire dynamique, ex-militaire combattante en Afghanistan, passionnée de cuisine, gérante d'un restaurant gastronomique à la cuisine inventive, Le Mas des Collines. Nour n'a pas survécu à une péritonite non soignée. La pauvre n'avait plus droit aux soins a succombé à une septicémie. Depuis son décès, un peu plus d'un an auparavant, Lou tente de faire face à son chagrin, un deuil douloureux, et aux échéances de ses banquiers. Difficile pour un restaurant de survivre face à la concurrence des clandestins, en plus de soigner sa carte, Lou héberge, pour mettre du beurre dans les épinards, dans le mas qu'elle habite trois nonagénaires, deux hommes et une femme, chamailleurs, turbulents, amenant de la vie dans sa maison un peu triste, évitant ainsi de leur côté l'Ehpad du coin et sa déprime. Comme rien n'est jamais simple, la cuisinière tente également de reconquérir sa fille, noyée elle eussi dans les difficultés.

Le danger permanent pour Lou, ce sont les descentes des contrôleurs alimentaires, une sorte de milice écumant les restaurants afin de vérifier que les nombreuses indications obligatoires figurent bien à la carte et que les clients sont servis en fonction des droits qui leur restent. Un enfer ! Les amendes pleuvent à la moindre babiole, les fermetures administratives menacent...

Les contrôleurs s'occupent également des nombreux trafics qui fleurissent depuis la prohibition de certains produits : camembert, foie gras, veau, lapin... Imaginez la situation : la mafia du claquos s'étend à travers l'Hexagone, les camions de foie gras clandestin sillonnent les départementales, la France est devenue un immense Chicago des années 20. Les Al Capone du lipide impie se multiplient, les Lucky Luciano du glucide sévissent, les Meyer Lansky de la protéine bannie prospèrent. Saucer est devenu une provocation, déguster un crime, savourer un blasphème.

À cela s'ajoutent les émeutes et affrontements réguliers entre végans, anti-spécistes, omnivores et autres factions, intégristes de la fourchette, militantes acharnées et prosélytes à l'intolérance revendiquée. Un furieux chaos général donc, et des forces de l'ordre débordées par une série d'attentats sur les marchés et boutiques, les manifestations ne suffisant pas, pro-truc ou anti-machin se vaporisent à qui mieux mieux à coups de drones explosifs.

C'est dans cette ambiance, un peu chargée, que débute l'affaire. Deux contrôleurs des infractions alimentaires, Anna Janvier et son subordonné, un citadin tout juste débarqué en Provence, Ferdinand Pierraud, découvrent un cadavre dans un temple secret du stupre gastronomique : La dive bouteille. En façade, un producteur de vin bio tout ce qu'il y a de réglo, en sous-sol, un speakeasy de la bouffe riche et succulente. Jérôme, le cuistot, a été noyé, ébouillanté, étouffé dans sa blanquette répréhensible. Outre son travail à La Dive Bouteille, un à-côté, la victime est le second de Lou au Mas des Collines. Un surdoué du goût mais pas un mauvais bougre, nul ne comprend qui pouvait lui en vouloir au point de le faire mijoter en compagnie du tendron et des carottes.

Janvier et Pierraud, ce ne sont pas Les Incorruptibles, surtout Janvier, toute en fesses, nichons, rondeurs et gourmandises diverses, ses appas et appétits débordent de partout et elle n'est pas insensible aux menus gestes que peuvent faire les contrevenants à son égard afin d'encourager sa myopie. Ferdinand, c'est autre chose, il ne connaît pas les lieux et cumule les handicaps : allergique aux fruits, tous les fruits, sensible au soleil – dérèglement climatique oblige, il fait une chaleur de four -, consciencieux, méticuleux, il se sent emporté par le torrent que provoque sa supérieure partout où elle passe. Ce qui ne l'empêche pas de mener l'enquête et de suivre avec obstination les pistes qui se présentent, même si ceci n'est pas dans ses attributions, comme le lui répète Anna à longueur de journée.

Nos derniers festins est un récit drôle, plein de vie, de jouissances diverses, de truculence, d'envolées lyriques à l'évocation de certains plaisirs gourmands - pas uniquement nourriciers -, ce qui n'empêche pas Chantal Pelletier de donner une vraie profondeur d'âme et une sensibilité émouvante à un personnage tel que Lou, dont les ressorts secrets sont patiemment exposés dans le fil de l'histoire. Aussi dissemblable que possible, ses contrôleurs fonctionnent parfaitement, et, malgré ses entorses au règlement et ses excès, je vous mets au défi de détester Anna Janvier qui pète la santé et la joie de vivre dans une atmosphère où il n'est pas si simple d'aimer la vie.

Ces ultimes agapes sont animés, les cadavres, suspenses, frayeurs et disparitions ne manquent pas à l'appel, le duo Pierraud/Janvier, chien et chat, s'agitent en tous sens dans une intrigue tortueuse à souhait, qui nous confirme que, si les temps changent, le goût du pouvoir et du fric perdure. C'en est presque rassurant. Un polar empli de saveurs, aux effluves d'ail, de sauces mijotées, de desserts fins et succulents, aux arômes d'épices et aux relents de rapacité...

L'écriture est riche et gourmande, imagées, leste, plaisante à suivre. L'auteure ne recule jamais devant un bon mot, mais sait tout autant se faire sensible lorsqu'elle évoque la vie de Lou, les trois personnages âgées facétieuses qu'elle héberge, son chagrin qui ne la quitte pas et ses souvenirs douloureux. Une lecture agréable, parsemée d'éclats de rire, d'épisodes de salivation intense à la description de certains plats illicites et d'une vraie réflexion sur les tombereaux d'interdits qui nous tombent dessus petit à petit.

Un succulent polar, une dystopie alimentaire effrayante et cocasse avec une vraie bonne intrigue et de beaux personnages, tout pour se régaler !


Notice bio

Voyageuse en écriture comme dans la vie, Chantal Pelletier navigue avec bonheur des nouvelles au théâtre (elle a été une des Trois Jeanne), des romans (aux éditions Joëlle Losfeld) aux polars, dont cinq ont été publiés à la Série Noire (Eros et Thalasso, 1998 ; Le Chant du bouc, 2000 ; Troubles fêtes, 2001 ; More is less, 2002 ; Montmartre mont des martyrs, 2008.) Elle vit aujourd’hui en Avignon.


NOS DERNIERS FESTINS – Chantal Pelletier – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 197 p. mai 2019

photo : Pixabay

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