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Chronique Livre :
NOS RÉVOLUTIONS de Jane Smiley

Chronique Livre : NOS RÉVOLUTIONS de Jane Smiley sur Quatre Sans Quatre

L'auteure

Jane Smiley est une auteure américaine née en 1949. Elle est lauréate du prix Pulitzer en 1992 pour son roman L'Exploitation inspiré du Roi Lear de Shakespeare. Elle a écrit plusieurs romans majeurs, parmi eux Un appartement à New York et sa trilogie Un siècle américain dont Nos révolutions, le deuxième tome, est saluée internationalement.


Qu'est-ce que ça raconte ?

Les années 1953 à 1986 vues à travers l'histoire d'une large famille américaine, deuxième tome d'une saga qui en comportera trois et se poursuivra jusqu'en 2019.


Un extrait

«  1953
Les obsèques donnèrent lieu à une exubérante débauche de fleurs – pas seulement de lys, mais aussi de jonquilles, de tulipes, de branches de pommiers et de poiriers en fleurs. Frank Langdon était assis avec sa fille, Janny, six rangs derrière sur la droite ; son épouse, Andy, et les jumeaux, âgés d'un mois, n'avaient bien entendu pas pu se rendre dans l'Iowa. A deux ans et demi, Janny savait se tenir. Frank retira la main qu'il avait posée sur le genou de sa fille, et elle ne bougea pas. Autour d'eux, le reniflement sec des sanglots réprimés. La sœur de Frank, Lillian, son mari, Arthur, et leur quatre enfants se trouvaient deux rangées devant, sur la gauche. Maman était assise au premier rang, le regard fixé droit devant elle. A son côté, mamie Elizabeth était désormais seule – grand-père Wilmer était mort l'été précédent ; dans les neuf mois qui avaient suivi, mamie Elizabeth s'était rendue à Kansas City, St. Louis et Minneapolis. Maman avait pris l'habitude de dire d'un air entendu : « Elle s'épanouit, hein ? »
Le frère de Frank, Joe, avait lui aussi une petite fille du même âge que les jumeaux et elle semblait peser à elle seule autant que les deux petits garçons réunis. Lois, la femme de Joe, et Minnie, la sœur de Lois, se passaient le bébé à tour de rôle pour le calmer. Frank regarda longuement Minnie. Il la connaissait depuis sa naissance, pendant des années ils étaient allés à l'école ensemble, elle l'avait toujours soutenu. Peut-être l'aimait-elle encore. Frank se racla la gorge. La petite fille de Joe s'appelait Annie. Janny ne s'en lassait pas : elle lui parlait et, dès que l'occasion se présentait, lui caressait la tête. De l'autre côté de l'allée, à la hauteur de Minnie, se trouvait le second frère de Frank, Henry, leur tante communiste Eloise, et sa fille, Rosa. Claire, la sœur de Frank – elle avait 14 ans, 19 de moins que lui, jour pour jour -, ne cessait de se retourner pour regarder Rosa, ce qui n'avait rien d'étonnant. A vingt ans, au sommet de sa beauté, la jeune femme mince et austère avait l'allure d'une actrice française. A côté d'elle, Henry – juste quelques mois de plus – ressemblait à une fille, Claire, à un mouton, et Andy, même la séduisante Andy, à une vieille chouette. Rosa était beaucoup plus belle que sa mère ne l'avait jamais été. Frank détourna les yeux. Il était à l'enterrement de son père.
Après l'inhumation (Janny avait voulu aller de tombe en tombe pour humer les jonquilles en pleine floraison ; son père l'avait laissé faire), Frank avait décidé de conserver le même sourire triste pendant huit bonnes heures. Il avait à présent un verre à la main, un scotch-soda – fourni par Minnie, désormais principale adjointe du lycée, visiblement très à l'aise de vivre sous le même toit que Lois et Joe. Frank observait les voisins qui allaient et venaient. Cette demeure, d'un cachet supérieur à celle où ils avaient grandi, était d'une propreté industrieuse. La célèbre salle à manger avec ses portes coulissantes qui, quand Frank était enfant, faisait l'envie de tous les fermiers des environs de Denby, dans l'Iowa, avait gardé son papier peint à fleurs et ses lourdes moulures. Alors que Frank étudiait les fenêtres à double châssis mobiles, Arthur Manning vint vers lui comme s'ils étaient de simples beaux-frères se retrouvant à un enterrement de famille. Frank se demandait souvent si sa soeur Lillian avait la moindre idée de ce dont son mari lui parlait, voire des missions qu'il lui confiait. » (p. 9 à 11)


Mon avis

Le projet est simple : raconter l'histoire des États-Unis en suivant, année après année, une famille américaine. Simple et passionnant, rejoignant Zola et Coppola dans leur désir à la fois de faire sens d'une nation et d'étudier en détail la complexité humaine en observant sur le très long terme un large échantillon humain.

Les descendants de Walter Langdon connaissent des fortunes diverses et chacun représente une partie de cette nation plurielle.
Le roman passe d'un personnage à l'autre, regards démultipliés, points de vue qui se déploient et s'alimentent, s'éclairent l'un l'autre.
La fresque mêle le particulier et l'universel et le patchwork ainsi obtenu est l'expression d'un pays.
Découpé en chapitres-années, les événements nationaux se succèdent, guerres, assassinats et élections, émancipation des femmes et droits des Noirs en même temps que les événements intimes, deuils, amours, désillusions et engagements, non moins révélateurs du tissu de la nation.

Les choix des personnages sont ceux de leur classe, de leur sexe, de leur génération : Joe reste à la ferme et modernise l'exploitation, Arthur est employé par la CIA et lutte contre les communistes, propage des fausses nouvelles – fake news, une arme si ancienne -, Frank ne s'est jamais complètement remis de son expérience de sniper pendant la deuxième guerre mondiale, Henry est un professeur d'université. Les femmes passent d'un rôle traditionnel de mère et d'épouse, éventuellement sommées de mettre en valeur leur mari en s'occupant de donner des dîners et des cocktails si nécessaire, à celui d'égales des hommes, un équilibre difficile à trouver et infiniment précaire. Lilian douce et aimante, Andy qui se retranche derrière un masque de froideur par peur de souffrir, Minnie, célibataire et professeur, Janet qui s'engage dans le mouvement contre la guerre au Vietnam, les figures féminines sont amplement et délicatement observées : que de choix, que de renoncements, que de nouveaux terrains à conquérir. Chaque personnage est décrit dans toute sa complexité, sans jamais verser dans la caricature ni la facilité.

La filiation pèse, bien entendu, de tout son poids : se situer dans la fratrie et trouver sa place, savoir se libérer des chaînes du passé, être soi, reconnu ou pas par les siens. On peut se sentir étranger à sa famille, comme Janet, la fille d'Andy et de Frank, qui préférerait vivre avec ses cousins, et qui, adulte, continue à combattre les valeurs paternelles.

Bourdonnant des aspirations nouvelles des femmes et des révolutions culturelles, intellectuelles et sociétales qui transformeront à jamais les États-Unis, le roman est passionnant.

Quel beau talent de conteuse, quel regard fin et complexe posé sur la formation de la société américaine ! On suit avec intérêt et affection les destins entrecroisés de tous ces personnages, épousant leurs aspirations, leurs craintes, partageant victoires et renoncements.

Rien que des êtres humains ordinaires, cependant, mais qui fabriquent le beau mot d'humanité.


Musique !

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : The Beatles - I Want to Hold your Hand, Ricky Nelson, Good night Irene...

The Kinks - Milk Cow Blues

Black Sabbath - Wicked World

Chuck Berry - Roll over Beethoven

Little Richard - Long Tall Sally

The Marvelettes - Playboy

Ben E. King - Stand by me


NOS RÉVOLUTIONS - Jane Smiley - Éditions Rivages Payot – collection Littérature Étrangère - 652 p. mai 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau

photo : famille américaine devant la TV en 1958

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