Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NOTRE PETIT SECRET de Roz Nay

Chronique Livre : NOTRE PETIT SECRET de Roz Nay sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Angela est interrogée par la police : la femme de son ex petit ami a disparu, et l'inspecteur Novak est persuadé qu'elle en sait davantage qu'elle ne veut bien le dire.

Alors, encouragée par Novak, Angela va raconter son histoire. Une histoire qui commence dix ans plus tôt, au lycée de Cove, dans le Vermont, par sa rencontre avec HP, en qui elle reconnaît son âme soeur. Mais le récit d'Angela va révéler un sombre écheveau de trahisons et de pulsions destructrices, au coeur d'un troublant triangle amoureux.

Dans ce jeu du chat et de la souris qui s'installe dans la salle d'interrogatoire, où est le mensonge, où est la vérité ? Angela a-t-elle tué Saskia par vengeance et dépit amoureux ? A-t-elle été manipulée ? Protège-t-elle quelqu'un ? Qui sont les véritables psychopathes ?


L'extrait

« M. Parker. Ça fait drôle d'entendre son nom comme ça ; pour moi, il s'appelle HP, et restera toujours HP. Durant toutes ces heures passées dans cette pièce, avec des interrogateurs froids qui ne me connaissent pas, c'est lui qui me manque le plus. Je n'ai rien fait de mal et jusqu'à ce que je sache ce qui s'est passé, je ne dirai rien. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer... Je veux bien dire toute la vérité, rien que la vérité, mais on dirait qu'ils essayent de faire un puzzle en ne s'occupant que d'un seul morceau ; comme si en le manipulant pendant assez longtemps de leurs mains simiesque, ils pouvaient lui donner la forme qu'ils désirent. Ils s'assoient, tête baissée, devancent mes réponses, les notent avant même que je ne les formule. Je me demande si ce que je leur dis a de l'importance.
À la jonction entre les murs de la pièce et le sol, les reflets des produits d'entretien sont si brillants qu'on ne voit plus où commencent l'un, où finit l'autre. Comme si aucun être vivant ne venait jamais ici. Il y a un unique signe d'humanité sur le mur à ma gauche : un petit graffiti noir écrit en majuscules énergiques : DÉTRUIRE C'EST CRÉER. Je l'ai contemplé toute la matinée, et il me fait m'interroger sur ceux qui se sont assis à ma place, sur ce qu'ils ont bien plus faire. » (p. 10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Angela, ce n'est pas n'importe même si elle a fait n'importe quoi. Cette femme connaît sa valeur intellectuelle et méprise sans détour ce flic qui ose essayer de comprendre la relation complexe qui les lie HP et elle. Elle est allée à Oxford, sous la pression de son père qui avait renoncé à ses propres ambitions universitaires pour reporter tous ses rêves sur sa fille, traçant arbitrairement son existence à partir du schéma qu'il aurait souhaité pour la sienne.

Par défi ? Par besoin de se confronter au récit ? Angela se raconte, explique, tout, et c'est long une histoire qui remonte à l'adolescence quand elle est aussi tortueuse et convulsive, que les sentiments divers se mêlent, que l'un des deux ne se résout pas à la décision de l'autre. Anecdote par anecdote, Angela narre d'abord cette étrange amitié, fulgurante qui l'a tout d'abord unie à HP, puis lentement le désir et l'amour qui a pris le relais. Puis la séparation, Oxford, la vie qui continue, HP visite Angela en Angleterre et est happé par Saskia, la touriste australienne, venue du bout du monde entraver une idylle parfaite.

Saskia, justement, des années après, qui s'est évaporée. Mariée désormais à HP, mère d'une petite Olive dont Angela est la marraine. Cette disparition est la raison pour laquelle celle-ci se trouve dans les locaux de la police. Ce roman est presque un monologue, Novak, le flic n'était là que pour ponctuer le récit de la jeune femme de quelques faits révélés par l'enquête qu'elle élude la plupart du temps pour en revenir à un déroulé exhaustif de sa passion pour HP, seul capable de prouver, selon elle, son innocence ou de faire comprendre au monde ce qui s'est réellement passé. Une telle histoire ne peut se résumer à un alibi ou une culpabilité, elle doit être connue en entier pour être intelligible. Et puis, Saskia est-elle même morte ? N'a-t-elle pas juste fugué ? Elle a toujours été fantasque, c'est ce qu'Angela s'applique à démontrer point par point, preuves à l'appui, exemple après exemple. Ce qui l'unit à HP ne saurait être dissout pas un mariage, pas un enfant, il lui a dit « je t'aime », il lui a dit que c'était « pour toujours », même s'il n'a jamais su choisir entre toutes les filles qui lui couraient après, Angela n'était pas de ce registre-là. Il y avait elle et les autres, elle en est sûre.

Inséparables. Peu importe qu'HP vive et couche avec une autre, Angela est son amour pour la vie, ce n'est qu'un aléas, un accident, il lui reviendra. Elle accepte même de vivre avec le couple afin de s'occuper de sa filleule. Ses parents ont divorcé, las de la médiocrité de son époux, sa mère vit seule et la jeune femme explique vouloir la soulager en déménageant chez le couple.Une situation glauque, délétère où chacun fait mine d'ignorer les problèmes pouvant survenir...

Plus qu'un interrogatoire au long cours, plus qu'une confession, Notre petit secret est un bilan, celui d'une vie d'illusions, celui d'une femme qui a négligé ces propres capacités pour un mirage auquel elle a cru plus qu'à tout. Les personnages sont justes, forts, ils charpentent une histoire qui s'appuie sur la psychologie de chacun pour avancer implacablement. Angela, c'est un rat dans un labyrinthe mémoriel, elle semble dominer la situation, imprimer le rythme qu'elle a décidé à ses confidences, confiante jusqu'à l'orgueil sans sa supériorité intellectuelle, mais, finalement, découvre la réalité en même temps que le lecteur.

Le policier qui l'entend n'est qu'un repère anecdotique, elle se parle à elle-même, tente de se convaincre que les choses se sont passées ainsi. Un magnifique portrait de femme blessée, piégée par une histoire qui la dépasse dont elle n'a jusqu'ici pas pris le temps d'analyser tous les aspects et répercussions sur son propre destin. Un HP idéalisé, une Saskia méprisée et diabolisée, des parents dévoreurs de destin et d'avenir, Angela voulait créer sa vie, elle n'a fait que suivre aveuglément des rails sans aiguillage. Cet amour un peu fou, obstiné, aveugle, s'enflamme près d'un ponton, il connaît sa conclusion au même endroit, la boucle est bouclée, jusqu'au bout.

Cet excellent roman a reçu le prix Douglas Kennedy 2017 du meilleur thriller étranger. Ce n'est pas usurpé.


Notice bio

Roz Nay est née en Angleterre et a étudié à l'université d'Oxford. Elle a vécu et travaillé en Afrique, en Australie, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Elle vit aujourd'hui en Colombie-Britannique, avec son mari et ses deux enfants.


La musique du livre

Lea Salonga - On My Own - Les Misérables

Korn - Blind

Jodi Benson - Part of Your World - The Little Mermaid


NOTRE PETIT SECRET – Roz Nay – Hugo et Cie – collection Hugo Thriller – 271 p. mai 2017
Traduit de l'anglais par Vincent Guilluy

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