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NOUVEAUX VISAGES de Danzy Senna

Chronique Livre : NOUVEAUX VISAGES de Danzy Senna sur Quatre Sans Quatre

Danzy Senna a déjà publié deux romans en France chez Métailié, Demi-teinte en 2000 et Symptomatique en 2006 et un récit autobiographique chez Actes Sud, Où as-tu passé la nuit ?, en 2011. Nouveaux Visages figure dans la liste des dix meilleurs romans établie par le magazine Times en 2017.


« Maria a 27 ans. Elle est fiancée à Khalil, qui l’aime sans équivoque. Elle est celle qu’il a attendue toute sa vie. Maria aime Khalil. De cela, elle ne doute jamais. Il est celui dont elle a besoin, celui qui peut la réparer.
Il se sont rencontrés à l’université, sur la côté opposée, il y a des années. En un sens, ils ont donc grandi ensemble. Maria a parfois du mal à discerner où l’un d’eux s’arrête et où l’autre commence. Leur chanson préférée est Simply Beautiful d’Al Green. Leurs films préférés sont Sammy et Rosie s’envoient en l’air, Chameleon Street et Nothing But a Man. Leur roman préféré est La Chambre de Giovanni. Khalil dit qu’ils se complètent au sens fort. Leur peau est de la même nuance de beige. Ensemble, ils sont comme la fin d’une histoire.
Ils vivent ensemble à Brooklyn, dans un quartier en pleine mutation. On est au mois de novembre 1996. Parmi la vieille garde – dames jamaïcaines sur leurs chaises pliantes, dévots en costume de polyester marron – se disséminent de nouveaux habitants. Il est subtil, ce changement, presque imperceptible. Quand Maria plisse les yeux comme il faut, c’est même comme s’il n’avait pas lieu. Dans les soirées, Khalil et elle dansent ensemble dans l’obscurité. If I ruled the world, chantent-ils d’une seule voix, imagine that, I’d free all my sons.
Maria est en train de rédiger une thèse. Pour sa dernière année, elle s’est vu accorder une petite bourse censée l’aider à subsister et à se concentrer sur l’achèvement de son travail ; ça ne suffit pas à payer leurs factures, mais Khalil se charge du reste. Khalil travaille dans l’informatique. Il gagne assez en tant que consultant à temps partiel pour subvenir à leurs besoins. Sa vraie passion, c’est l’entreprise qu’il essaie de créer avec un ancien copain de fac. Khalil a expliqué leur projet à Maria – il s’agira d’un site rassemblant des personnes de même sensibilité, d’une communauté en ligne, de tribalisme moderne et au meilleur sens du terme. Il dit qu’un jour, ça les rendra riches. Il est à la recherche d’investisseurs. » (p. 27 et 28)


Nous sommes en 1996, Khalil et Maria sont tous les deux beaux, jeunes, lettrés, amoureux et en passe de se marier. Ils vivent dans un quartier bohème plutôt chic qui leur ressemble, à Brooklyn. Tous deux sont noirs, à la peau plutôt claire, beige, tellement claire pour Maria qu’on peut ne même pas s’en rendre compte. Elle a d’ailleurs les cheveux lisses – elle se les fera friser artificiellement – et ceux qui la rencontrent pensent quelquefois qu’elle est d’origine hispanique plutôt qu’africaine. Est-ce ce qui la trouble et la perturbe ? Est-ce son origine incertaine, puisqu’elle a été adoptée et qu’elle n’a pas la même couleur de peau que sa mère adoptive ? Il faut toujours se justifier quand on n’a pas la couleur de peau de ses parents, comme si cette différence de teinte était la preuve de l’illégitimité du lien familial, dit Gloria, la mère adoptive de Maria qui, la première, est étonnée de ses cheveux raides et aussi, et c’est inquiétant, de sa froideur dans ses relations à autrui. Quant à la famille de Khalil, elle est à la fois noire et juive.

Khalil et Maria sont un aspect des nouveaux visages, les « Niggeratis », les Noirs ayant fait des études, et on tourne d’ailleurs un documentaire sur eux, ils auront droit à un avis de mariage dans la New York Times, bref, ils représentent ce que la nation américaine fait de mieux en matière d’anti racisme et de multiculturalisme.

Si Maria a été élevée dans la conscience du racisme et de la misogynie – Gloria écrit une thèse sur les femmes noires -, ce n’est pas le cas de Khalil. Maria a dû lui ouvrir les yeux et l’aider à se conscientiser. Elle lui a fait rencontrer les bonnes personnes, lui a fait écouter de la musique noire, lire de quoi alimenter sa réflexion et l’a amené à changer profondément sa façon de penser. Khalil s’est mis à écrire des articles dans le journal étudiant de Stanford sur le racisme et sur la « négritude », sur la nécessaire prise en compte de la couleur de peau pour se préparer et se défendre face aux discriminations.

Tous deux sont presque caricaturaux dans leur façon de vivre, leurs aspirations, leurs goûts et leurs discours, un cliché moderne qui ne subit plus une société oppressive mais qui entend en faire partie et même y avoir toute sa place, tout en accentuant leur « identité noire » : il faut se démarquer au maximum de la culture blanche, préférer sortir avec des Noirs, lire et écouter les artistes noirs…

Mais Maria est une femme étrange, dont la vie prend par moment des chemins étranges et imprévisibles. Elle a, par exemple, laissé des messages menaçants et racistes à Khalil sur son répondeur en maquillant sa voix, c’était une blague mais elle a pris des proportions énormes et a fait des vagues d’une ampleur inattendue. Et puis, le jour où elle est attendue pour choisir une robe de mariée, elle rencontre une ancienne camarade de classe qui l’entraîne dans une église de Scientologie dont elle fait partie pour lui faire passer un test de personnalité. Maria aurait pu / dû refuser mille fois de la suivre mais elle se laisse faire, par curiosité, par goût de l’inconnu, pour avoir une autre vie que celle qu’elle a acceptée en projetant de se marier à Khalil, une vie dans laquelle elle sera absorbée, aux deux sens du terme.

Malgré l’amour qui les unit, Maria ne peut s’empêcher de faire une fixation sur un poète noir rencontré par hasard. Elle pense à lui, le désire, va jusqu’à s’introduire chez lui et dérober un objet pour pouvoir le lui rendre et le revoir ainsi. À chaque fois, avec un malaise croissant, on voit Maria se mettre dans une situation impossible, insensée, folle pour tout dire, et marcher sur le fil de sa vie en équilibre si précaire qu’on sait qu’elle ne peut que tomber.

Elle qui est si intelligente, posée, séduisante, cultivée se transforme en menteuse, en voleuse, en chasseuse de proie. Lors de sa précédente relation, avec un homme blanc avec qui elle faisait mieux l’amour qu’avec Khalil, mais ça, elle ose à peine l’admettre, elle avait envie, par moments, de le tuer. Il y a cette violence chez Maria, quelque chose qui peut exploser et qu’elle a du mal à réfréner d’autant plus qu’elle s’imagine si bien dans sa vie future avec Khalil, les deux enfants aux prénoms parfaitement adaptés à leurs origines.

Plus elle accepte de se couler dans ce moule, plus sa conduite devient dangereusement folle, peut-être parce que ces Nouveaux Visages sont une oppression aussi violente que les anciens, finalement. Il n’y a pas de liberté, chacun est ramené à sa couleur, à ses traits physiques qu’on doit accentuer s’ils ne le sont pas assez naturellement, à une appartenance réelle ou fantasmée à une communauté qui a connu l’horreur de l’esclavage et de la ségrégation. Greg, l’ex blanc de Maria, ne pouvait qu’être un salaud de Blanc, en fin de compte, parce qu’il était blanc, et elle ne pouvait qu’avoir un rapport de pouvoir et de domination face à lui, l’un et l’autre prisonniers des fautes et crimes anciens. Les liens entre les êtres ne peuvent plus se lire qu’au travers d’une grille entièrement basée sur la couleur de peau et les atrocités du passé.

Avec humour et férocité, Danzy Senna fait le portrait d’une société qui ne cesse de s’enliser dans le débat racial et les moments où Maria se conduit de manière irrationnelle sont peut-être les rares qui ne sont pas dictés par la couleur de sa peau, par sa nuance trop pâle et par ses cheveux trop lisses. Elle est alors libre, paradoxalement, parce qu’elle extravague et s’écarte de toutes les attentes qu’on peut avoir d’elle. Le cercle lettré dont elle est entourée, en s’inscrivant dans une revendication raciale très forte, est écrasant et la surdétermine d’une manière étouffante. Il faut être conforme, pas libre. Comme dans le film qu’on tourne sur eux, l’image doit être parfaitement en adéquation avec les attentes idéologiques et raciales de leur époque et de leur milieu. Rien de vraiment naturel là-dedans.

Le sujet de la thèse de Maria concerne Jonestown et ce gourou qui a provoqué le suicide de presque toute la communauté noire qu’il avait réussi à créer autour de lui dans un endroit perdu, au Guyana, en 1978, des gens qui croyaient devenir libres et qui se sont asservis à un dingue qu’ils ont rendu tout-puissant. Tout dans cette histoire atroce et tragique fait écho au roman et lui donne une tonalité inquiétante.


Musique :

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Roberta Flack, Steely Dan, DJ Quick, Del the Funky, Homosapiens, Joni Mitchell, James Taylor, Kool and the Gang, Doug E . Fresh, Whitney Houston, Bad Brains, Patrice Rushen, Violent Femmes, John Coltrane, Diana Ross, Leslie Bricusse and Cyril Ornadel - If I Ruled The World, Michael Jackson – Thriller, Luther Vandross - Long Ago and Oh So Far Away, Stacy Lattishaw - With You, Scott and The Dynamites - Rock Master...

Al Green - Simply Beautiful

Michael Jackson - She’s Out Of My Life

Shuggie Otis - Strawberry Letter 23

Mtume - Juicy Fruit

Sylvester - You Make Me Feel Mighty Real

Chuck Berry - Roll Over Beethoven


NOUVEAUX VISAGES - Danzy Senna - Éditions Actes Sud - 224 p. mai 2019
Traduit de l’américain par Yoann Gentric

photo : Brooklyn - Visual Hunt

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