Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
NOYADE de J.P. Smith

Chronique Livre : NOYADE de J.P. Smith sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Joey, huit ans, passe l'été dans un camp de vacances au milieu des bois.

Le moniteur de natation, Alex Mason, s'est juré qu'à la fin du séjour, tous les garçons sauraient nager. Or Joey a peur de l'eau. La veille du départ, Alex l'abandonne sur un radeau au milieu du lac, le mettant au défi de rentrer tout seul à la nage. Joey ne se présente pas au réfectoire ce soir-là. Les recherches s'organisent : il n'est plus sur le radeau. Il est nulle part. On ne le retrouvera jamais...

Vingt ans après, Alex est devenu promoteur immobilier à New York. Ses méthodes et sa morgue lui ont attiré de solides inimitiés, mais sa réussite est éclatante. Jusqu'au jour où ça dérape.

Du sang dans l'eau de la piscine, des photos compromettantes qui arrivent sur le smartphone de sa femme, un ascenseur bloqué entre deux étages... Les épisodes perturbants se succèdent, transformant en cauchemar le quotidien d'Alex et des siens.

Joey serait-il de retour ?


L’extrait

« Steve ouvrit la porte-moustiquaire du dortoir pour annoncer l’extinction des feux et s’aperçut que, sous la couverture à rayures, le lit de Joey Proctor était inoccupé.
Un des gamins lui signala qu’il n’était pas venu dîner.
- Tu en es sûr ?
Les autres confirmèrent. Il n’était pas venu à table. Ils avaient pensé qu’il était à l’infirmerie. Steve aussi avait raté le repas car il avait rendez-vous en ville chez le dentiste. Il gagna la selle de bains au fond du chalet. Face à une rangée de quatre lavabos se trouvaient deux cabines de W.-C. dont les portes de contreplaqué étaient entrebâillées. Il n’y trouva personne.
- Tout le monde au lit, dit-il aux garçons. Je reviens.
Pendant son absence, les enfants s’interrogèrent sur ce qu’il avait bien pu arriver à Joey, et le nom de John Otis émailla leur conversation. On leur avait parlé de ce monstre et, à présent, un des leurs avait disparu. Le petit Kevin Butcher se mit à pleurnicher et ne s’arrêta que lorsqu’Ethan le traita de pleureuse.
Quatre moniteurs, dont Alex Mason, buvaient un café dans la salle du personnel. Des étudiants ayant du temps devant eux. Chaussé de baskets, Alex avait posé ses pieds sur la table d’un air dégagé. À son entrée dans la pièce, Steve se renseigna pour savoir si l’un d’eux avait vu Joey Proctor, mais n’obtint aucune réaction. Des haussements d’épaules, des dénégations de la tête. Rien de plus ?
- Il n’était pas au dîner.
Alex se leva d’un bond, faisant racler sa chaise sur le plancher. Il lança :
- Je vais pisser.
Avant qu’il ne franchisse la porte, Steve l’interpella :
- Il avait natation avec toi à, quoi, quatre heures ? C’est ça ?
- Trois heures et demie, rectifia Alex.
- Tout s’est bien passé ?
- Oui, très bien.
Peu après, Alex courait vers le lac, le cœur battant. Natation à quinze heures trente, il était à présent vingt heures trente. Tout allait rentrer dans l’ordre, se répétait-il. Le gamin avait dû s’endormir. Il prendrait un canot et ramènerait Joey. Leçon retenue. Pour tous les deux.
Il alluma sa lampe électrique et la braqua sur le radeau qui oscillait sur l’eau, vide. » (p. 38-39)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Alex Mason est riche. Très riche. Cet encore jeune promoteur immobilier, propriétaire d’une chaîne d’hôtels de luxe, spécialisé également dans la réhabilitation de quartiers déshérités - lire spéculateur foncier, expropriateur de pauvres -, semble mener une existence de rêve dans sa superbe demeure, en compagnie de son épouse Ashley et de ses deux filles. Certes un ou deux dérapages adultères de sa part ont bien failli les séparer, mais Alex s’est, apparemment, acheté une conduite et l’ambiance dans le couple est revenue au beau fixe... Jusqu’à ce que des photos, prises dans un bar, le présentant accompagné d’une très jolie femme aux gestes équivoques, parviennent sur le smartphone d’Ashley...

Ce n’est que le début de ses déboires puisque des affaires assurées commencent à lui échapper,  des images fort inquiétantes, suite à ce qu’il croyait être un cambriolage raté, montrent qu’une personne a pu pénétrer dans sa propriété et s’y promener à sa guise, le filmant lui, son épouse et ses filles dans leur sommeil, malgré le système de sécurité, sans compter l’incendie d’un de ses prestigieux établissements, tous ces événements lui remettent en mémoire un tragique épisode de son passé. Vingt ans auparavant, alors qu’il étant maître-nageur dans une colonie de vacances, Alex a abandonné un enfant de huit ans, Joey Proctor, sur un ponton au milieu d’un lac. Le jeune prétentieux, et stupide, encadrant s’était juré que tous les enfants qui lui avaient été confiés sauraient nager à la fin de leur séjour. Tous savaient en ce dernier jour, excepté Joey qui avait une peur panique de l’eau. Ce n’était pas cet argument qui aurait pu faire plier la volonté de Mason.

Alex entraîna Joey sur un ponton au milieu du lac qui bordait le terrain du lieu de séjour, et lui enjoignit de regagner la berge, le laissant seul pour se débrouiller. Il était alors 15h30, et Mason ne repensa à l’enfant qu’à 20h30 lorsque tout le camp s’inquièta de sa disparition. Sans rien dire, il courut vers la rive, constata que le ponton était désert, participa aux recherches, en vain. Il n’avouera à personne ce qu’il s’était passé cet après-midi-là, affirmera avoir raccompagné et quitté le gamin en bonne santé une heure après le début de la leçon de natation. Joey Proctor ne sera jamais retrouvé, conformément à une légende se racontant autour des feux de camp, depuis des générations d’animateurs et d’enfants, celle d’un croquemitaine surgissant parfois et emportant un des petits vacanciers...

Aujourd’hui, devant l’accumulation des faits le ramenant tous, par un biais ou un autre, à cette histoire, Alex Mason n’est pas long à soupçonner Joey Proctor de s’en être tiré, et d’avoir trouvé le moyen de revenir le hanter, ou qu’un de ses proches ait appris la vérité et entreprenne de lui demander des comptes. Commence alors une lente dérive vers l’obsession, l’implacable destruction d’un homme, en apparence solide, qui ne parvient pas à trouver un ennemi à affronter. De soupçons fallacieux en erreurs grossières, Alex va peu à peu se noyer seul dans un cauchemar, de la même façon que le petit garçon bien des années auparavant.

Très habilement construit, écrit avec beaucoup de finesse, Noyade, sur un scénario pas si original que cela, parvient à plonger le lecteur dans les tourments d’Alex, son errance, les mensonges dont il abreuve son épouse à qui il n’a jamais révélé son abominable conduite passée. Avec lui, on se trompe, on croit deviner, apercevoir une solution évidente ou plus subtile, on suppute, on réalise trop tard nos erreurs. On partage ses angoisses, même si le personnage n’est pas des plus sympathiques, la menace qui rôde paraît si redoutable qu’on aimerait découvrir son origine. Passant d’un coupable assuré à un autre, Alex se sent de plus en plus oppressé, commet un nombre incalculable d’erreurs qui le mène à des actes qu’ils ne contrôlent plus tout à fait. Un vrai suspense, assez hitchcockien, qui s’intensifie de chapitre en chapitre que J.P. Smith maîtrise parfaitement.

Très bon roman noir sur la culpabilité, le pouvoir de la suggestion, la recherche d’une vérité, au besoin fabriquée et les affres d’un coupable confronté à un passé jamais avoué...


Notice bio

J.P. Smith est né à New York, où il vit aujourd’hui. Il a passé de nombreuses années en Angleterre, où sa carrière d’écrivain a commencé. Noyade est son premier roman traduit en français. Il est par ailleurs scénariste.


La musique du livre

Michael Jackson - Thriller

Otis Redding - The Dock of the Bay (Try a Little Tenderness - Respect)

Nickelback - Someday

Laura Nyro - Eli’s Comin’


NOYADE - J.P. Smith - Éditions Gallimard - collection Série Noire - 370 p. juin 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Loubat-Delranc

photo : schatanay pour Visual Hunt

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