Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
OBIA de Colin Niel

Chronique Livre : OBIA de Colin Niel sur Quatre Sans Quatre

photo : pirogues sur le Maroni (Wikipédia)


Le pitch

Clifton, un jeune Noir-Marron, court à travers les taudis et les paysagess de zones industrielles, il a peur, il fuit. Il galope dans les rues de Saint-Laurent du Maroni, à l'ouest de la Guyane, parce qu'il a enfin l'espoir d'être un bon père, d'avoir assez d'argent pour élever son bébé. Parce qu'il est terrifié aussi, une meute est à ses trousse. Le monde qu'il doit traverser est urbain et sauvage, tumultueux comme les eaux des rivières qu'il devra traverser à la barbe des gendarmes pour atteindre son but. Il n'était pas seul au début du voyage, les autres sont tombés et ne se relèveront pas. Lui est protégé par l'Obia, nul ne peut le voir, la magie des Noirs-Marrons le soustrait aux regards de ses poursuivants.

Parmi ceux-ci, il y a le major Marcy, un créole, solide gaillard, proche de la retraite, qui fait la loi parfois aux mépris des règles les plus élémentaires de la procédure. Et puis le capitaine André Anato, un Ndjuka aux yeux jaunes aux origines indéterminées, même pour lui. Coriace, sérieux, obstiné qui ne lâchera pas la piste de Clifton ni celle de ses ancêtres supposés. S'ajoute à la chasse, par la bande, Vacaresse, un ancien gendarme devenu privé, dont l'affaire en cours confiée par une cliente, mènera au milieu de ses anciens collègues et de leurs investigations.

 En toile de fond, la vieille guerre civile du Surinam voisin dans les années 80 qui a vu des milliers de réfugiés affluer sur la rive française du Maroni. Il fallait échapper à l'armée qui mitraillait des villages entiers et aux Jungle Commandos, des rebelles déterminés à renverser le pouvoir. Et surtout l'identité de la Guyane, multiple, métissée, née de soubresauts violents, de tragédies...

Tous ces jeunes, les ventres gonflés de capsule de coke, l'abdomen noué par la trouille de perdre leur précieux chargement, cherchent l'argent facile, le gros coup de mule qui fait les lendemains tranquilles, mais le parcours regorge de surprises, souvent mauvaises, de fantômes du passé, de guerres oubliés, de petites saloperies politiques locales qui font de ce voyage un parcours truqués.

La Guyane de l'ouest dans toute sa complexité, dans tous ses états. Tous les personnages sont en recherche, tous espèrent, tous touchent leurs limites, certains plus que d'autres et combattre des fantômes n'est pas chose aisée, il ne cède pas un pouce et n'ont plus peur de rien...


L'extrait

« Anato songeait à l'âme perdue de la Ndjuka. Pour se donner ainsi la mort, elle devait être vraiment désespérée. Il se sentait atteint par ce suicide, peut-être parce qu'elle lui rappelait quelques-unes des anciennes interrogées lors de ses voyages sur le Maroni. Ou simplement parce qu'il partageait la même culture, qu'à présent il savait ce que mourir signifiait pour un Noir-Marron, l'importance que la mort revêtait. Qui allait la pleurer ? Elle n'avait pas d'homme à ses côtés, personne pour porter le deuil. Un décès solitaire, sans cérémonie. Y aurait-il seulement quelqu'un pour venir réclamer son corps à la morgue, après l'autopsie ?
Marcy tira sur son cigarillo, souffla la fumée, l'observa s'échapper en volutes blanches puis se dissoudre dans l'air. Le technicien terminait, il rangeait son matériel dans sa mallette. Le cri d'un kikiwi fendit le silence. Une disparition de plus dans l'Ouest guyanais. La brigade de recherche de Saint-Laurent y était confrontée si souvent.
- Capitaine ?
- Oui ?
Le major cherchait ses mots. Mal à l'aise.
- Rassurez-moi. Votre présence ici, avant tout le monde, c'était personnel. Rien à voir avec l'enquête sur la mort de Bradley Koosman ? »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Obia est habité de bout en bout par l'esprit des ancêtres, des fondateurs, ceux qui ont fait la Guyane, les esclaves, les Noirs-Marrons, esclaves échappés vivant dans la forêt, les colons, les créoles, les bagnards et sa réalité contemporaine, dans toute sa diversité. Colin Niel a choisi précautionneusement son intrigue pour reconstituer en une superbe mosaïque ce pays que manifestement il aime tant. Des ethnies méfiantes les unes envers les autres, fières de leurs traditions et de leur culture propre, obligées de cohabiter, de collaborer pour comprendre ce qu'il y a à faire sur ce « seul morceau d'Europe en Amérique Latine. ». Comprendre maintenant implique de revisiter hier et de trouver les ponts qui relient ces deux rives.

L'Obia des sorciers protège les guerriers, les rend invisibles, invincibles. Cette protection achetée incite les jeunes à tout tenter pour quitter la misère et le chômage. Tout le monde le fait, les exemples ne manquent pas d'aisance financière soudaine après un transit à Paris. Un fleuve et une frontière passoire à traverser et la cocaïne est en France. Un avion à prendre en avalant quelques capsules, ou en les dissimulant dans tout autre endroit du corps selon le sexe de la mule, et la marchandise arrive en métropole. Comment résister ? Comment se refuser une chance ou dénier un avenir à ses enfants quand l'issue est à portée de main ?

Les mêmes politiques, qui hier se déchiraient, ennemis mortels, collaborent aujourd'hui, se partagent le gâteau, font semblant de s'opposer sur des détails. Ils ont des casseroles comme des marmites aux pattes, pratiquent le clientélisme, la corruption quand ce n'est pas pire. On a l'impression, mais ce n'est pas propre à la Guyane, de deux mondes cohabitant sans jamais se rencontrer.

Il n'y a pas un groupe d'enquête mais des flics de toutes origines, Anato qui a connu la France métropolitaine et son éducation et qui revient se frotter à ses racines,. Il va toucher du doigt, au fil de ses amours et de ses investigations, la puissance spirituelle du pays, de son peuple bigarré. Et puis Marcy, « l'originaire », le Créole qui ne veut pas céder un pouce sur cette enquête qui semble lui être vitale.

Le lecteur trouve également l'amour des mères, les déchirures familiales lors des conflits armés, les non-dits qui se répercutent de génération en génération, empoisonnant la lignée sur des dizaines d'années, le ressentiment de toute une communauté, le racisme de base et la bêtise comme à toute l'humanité, ce roman est guyanais en particulier, universel en son ensemble comme tous les récits qui mettent l'humain au premier plan.

Obia conte des drames qu'il faut regarder de loin pour percevoir le motif d'ensemble aux contours de ce département lointain, ce serait un tableau, j'évoquerais le pointillisme d'un Seurat. La même minutie, une semblable précision, l'amour du détail, le dessein difficile à discerner tant que l'oeuvre n'est pas accomplie entièrement. Rationnel des investigations et de la détermination, irrationnel de la magie et de la peur s'enchevêtrent, se renvoient l'ascenseur et l'écriture qui va avec, qui accompagne, qui guide. Rapide et énervée dans les paroxysmes, plus déliée et fluide lorsque le besoin s'en fait sentir. Colin Niel maitrise cette fresque totalement, ses personnages crèvent les pages, prennent chair pratiquement en même temps qu'ils se découvrent eux-mêmes.

Un polar qui fouille le territoire autant que les âmes des protagonistes et les rend indisociables, qui trace à petits traits une réalité complexe et fragile sans omettre les ombres du passé et la sauvagerie des temps modernes. Si vous n'avez pas tout bien compris, j'adore ce livre pétrit de sensations et de petits riens qui font les grandes histoires et les meilleures intrigues.

Si vous voulez toucher du doigt la Guyane, il est indispensable de lire Obia, sinon vous aurez lu un excellent polar, riche, beau, terrible.


Notice bio

Colin Niel a travaillé en Guyane à la création du Parc amazonien durant plusieurs années. Il a publié Les Hamacs de Carton (2012, prix Ancres noires) et Ce qui Reste en Forêt (2013, prix des lecteurs de l'Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014) qui mettent en scène le personnage d'André Anato.


La musique du livre

Du rap et du reggae, de la musique urbaine et du roots, les sons des déshérités, de ceux qui ont la rage, qui doivent survivre avant de vivre, la musique qu'ils assimilent jusque dans leur descendance comme Clifton Vakansie qui a appelé sa fille Djayzie, fasciné par la fortune de Jay-Z, espérant lui donner ainsi une chance, pensée magique et vœu pieux...

Au fil des pages et des situations, Morgan HéritageDon't Haffi Dread, ou encore Kery JamesLe Retour du Rap Français.

Du local avec Keros-N qui passe à la télé, Madame, et Vacaresse en boite entrainé sur la piste par une fille dans une séance Zouk Love de Marvin et Phyllisia RossMa Vie Sans Toi.

Guérillero, ça mène à tout, même à devenir une star. Kenneth Bron, un ex des Jungle Commando dont les titres tournent jusqu'au Pays-Bas, l'ancienne puissance coloniale, Baby.

Autres artistes cités : Snoop Dog, Jah Cure, Steel Pulse, Booba, de quoi réaliser une sacrée playlist...

OBIA – Colin Niel – Rouergue Noir – 491 p. octobre 2015

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