Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
OPUS 77 de Alexis Ragougneau

Chronique Livre : OPUS 77 de Alexis Ragougneau sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :

L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.

Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. »


L'extrait

« Nous commencerons par un silence.

 

 

 

Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d’une basilique genevoise, un jour de funérailles. L’impatience a vite fait de surgir, quoique l’assemblée se compose pour l’essentiel de musiciens de l’OSR, par définition respectueux du tempo imposé par leur chef. Cette fois, Claessens n’est pas au pupitre. Il est couché dans son cercueil, devant l’autel, couvé des yeux par un curé pénétré de sa mission. Célébrer l’artiste. Glisser deux ou trois mots sur une possible inspiration divine ; on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain, un peu de prosélytisme ne nuira pas au défunt. Quant à sa fille, assise au piano quelques mètres plus loin, elle ne dira probablement rien tellement elle a l’air ailleurs.
Il y a, surplombant mon clavier, nichée dans la pierre, une Vierge à l’Enfant. Son visage tourné vers le vitrail accroche la lumière du jour. Le Christ, poupon joufflu, cheveux bouclés, me fixe de ses yeux d’albâtre, l’air supérieur. Pas moyen de savoir ce qu’il pense ; sous la Mère et son Fils, dans ma robe de soie noire un peu trop décolletée pour l’occasion, ma tignasse rousse au-dessus des touches ivoire, je dois sûrement faire mauvais genre, une véritable Marie Madeleine. Je suis venue jouer un air à l’enterrement de mon père. Je n’ai rien trouvé d’autre que d’enfiler la première robe de concert dénichée dans un placard. Là-bas, au deuxième rang, quelqu’un renifle et pleure, à la fin c’est agaçant. Je me sens si étrange, voire étrangère, comme si je donnais un récital à l’autre bout du monde, à Sydney, à Tokyo, encore sonnée par le décalage horaire.
Plus tôt dans la matinée, tandis que l’église était vide de tout spectateur, un accordeur est passé régler le Bösendorfer – c’est en tout cas ce que le prêtre m’a assuré. J’aurais voulu lui dire un mot, causer réglages et mécanique – j’aime tant parler aux facteurs d’instrument, aux techniciens, aux accordeurs. Pas pu ; on m’attendait au funérarium à la même heure.
Il était si fripé, Claessens. Si vieux dans son cercueil. Une momie déjà. Comme si tous les efforts consentis pour préserver sa jeunesse, les crèmes, les implants capillaires, le bistouri, avaient été réduits à rien par la mort et la maladie. Juste avant qu’ils ne referment la bière, j’y ai glissé sa baguette, pensant qu’il serait rassuré de l’avoir, pour pouvoir battre la mesure là où il part, six pieds sous terre, et nulle part ailleurs. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Il n'y a que la musique pour faire face à la mort. »

Dieu est mort. Enfin, plutôt celui qui en faisait figure dans la famille Claessens : le père. Pianiste virtuose, trahi par ses mains malades, devenu, à force de travail, grâce à sa prodigieuse mémoire également lui permettant d'apprendre par cœur des symphonies entières, chef d'orchestre et directeur de l'Orchestre symphonique de Suisse romande. Ariane, sa fille, vingt-cinq ans, concertiste exceptionnelle, internationalement connue, pianiste tout comme lui, doit jouer aujourd'hui dans l'église accueillant ses funérailles. Seule au clavier, elle laisse vagabonder ses pensées et se remémore, dans un apparent désordre, la saga familiale. Seule, face à elle-même, les mains posées sur ces 88 touches blanches et noires et ces 450 kilos de bois et d'acier qui lui permettent d'y voir clair et d'embrasser le quart de siècle qui vient de s'écouler.

Ariane pense à sa mère, brillante soprano, un timbre de voix rare, que Claessens rencontra en Israël au cours de l'une de ses tournée. Bien plus jeune que lui, la cantatrice se laissa séduire et le suivit. Amour fou, passion, maternités, désillusions, abandon... Le maître n'a, jusqu'au bout, jamais perdu le goût des jeunes chanteuses, et il changeait souvent de favorite. Il devait lui ouvrir le monde, la faire monter sur les scènes les plus prestigieuses, mais, dans l'ombre de Claessens, on ne voit jamais la lumière, il n'y en a que pour lui. Deux enfants naquirent, David et Ariane, dont le maestro ne s'occupa guère, et la voix de Yaël s'éteignit lentement, jusqu'au mutisme et à l'enfermement.

David, à cinq ans à peine, choisit le violon, comme un défi à son père qui le voyait triompher au piano. Enfant introverti, secret, un pied dans la psychose, l'autre dans les harmonies complexes, son apprentissage sur un instrument hors de prix, acheté aux enchères par Claessens, fut un supplice. Doué, prodige, il dû quitter la maison familiale de Genève, s'exiler à Sion (40 kilomètres !) et apprendre auprès d'un vieux professeur arménien, Krikorian, afin de parvenir au sommet de son art, et en finale du concours Reine Elisabeth, le plus prestigieux tremplin mondial pour violoniste soliste. Pour on ne sait quelle raison, quelque chose dérailla au cours de cette finale, et David, depuis deux ans, se terre en ermite dans un bunker racheté à l'armée suisse. Peut-être l'unique endroit où règne le silence, un abri anti-atomique seul capable de le mettre à l'abri des bruits du monde et de la fureur du dieu Claessens, du père tout-puissant qu'il osa défier...

Ariane, la narratrice, une merveille de personnage, raconte, se raconte, explique sa propre soumission aux règles impitoyables auxquelles sont soumis celles et ceux qui veulent faire carrière. Cette rousse flamboyante, couleur du diable, parcourt le monde, vole de succès en triomphes, le trac au cœur, son agent en père de substitution. Le poids a été moins lourd à porter pour l'enfant qu'elle était, une fille, pensez, ce ne peut être l'héritière du génial Claessens ! Adolescente, elle était assignée à aider David, à le faire travailler afin que l'ainé atteigne les étoiles.

La relation entre le frère et la sœur apparaît fusionnelle. Ils ne sont pas trop de deux pour faire face au maestro. Par moments, tous deux semblent ne faire qu'un seul corps, communiquant sans mot, unis par la musique, par cet Opus 77 que David doit maîtriser pour son concours. Ariane suit la voie toute tracée, sans qu'apparemment rien ne dépasse, écrasée par le maestro. Elle choisit ses amants de passage dans les places au fond des divers orchestres avec qui elle joue, des seconds couteaux : troisième violon, trombones, croisés en coulisse, ou percussionnistes jouant trois notes dans la symphonie. Jamais de sentiments, jamais d'intimité. De cela aussi, elle analyse les causes, tout au long du roman, sa vie défile dans un désordre soigneusement étudié, chaque bribe fait sens, le moindre détail est capital.

Ce n'est pas tant la musique qui occupe le devant de la scène que les musiciens. Ces machines aux automatismes longuement rodés qui doivent, en plus de la perfection du geste et de la note, produire de l'émotion, faire naître l'impossible dans le cœur des spectateurs, et bien se garder de déplaire aux critiques, impitoyables, qui dévorent aujourd'hui, sans hésiter, ceux qu'ils adulaient hier. Alexis Ragougneau excelle à faire vivre la musique par les mots, à emmener son lecteur là où seuls les très grands solistes parviennent parfois. J'ai écouté, pour la première fois, l'Opus 77 de Dmitri Chostakovitch après avoir lu ce roman. Dès les premières notes, j'ai compris que je savais, que l'auteur me l'avait déjà intégralement transmis par ce récit découpé en quatre mouvements comme le concerto. La scène dans laquelle David joue sous la direction de son père, en finale du concours, est une merveille absolue. À la fois duel sauvage entre l'orchestre, mené par Claessens, et le soliste, bataille au corps à corps, muscles tendus, tendons martyrisés, afin de s'approprier l'orchestre, mais aussi scène d'une sensualité folle, quasi érotique lorsque douleur et plaisir, tensions exacerbées et extase fusionnent. Une dualité presque insoutenable...

« Pour jouer l'Opus 77, il faut avoir été tout au fond, et y être resté un moment. »

Dualité que l'on retrouve dans les passages biographiques à propos de Dmitri Chostakovitch, tour à tour adulé puis persécuté par Staline, oscillant tout au long de sa vie entre la gloire et la menace du goulag, parallèle entre deux systèmes totalitaires, deux dictateurs se voulant séduisants, Claessens et le petit père des peuples de l'URSS. Tous deux et leurs victimes, le compositeur russe et Krikorian d'un côté, mère et enfants Claessens de l'autre...

Opus 77 est un merveilleux roman, une œuvre émouvante, envoûtante, enivrante, un voyage au cœur de la musique, au cœur des émotions les plus intimes, une course tendue sur les berges de la folie, une initiation rare aux sensations des solistes virtuoses. Et puis il y a Ariane, cette magnifique pianiste rousse, ses luttes intimes, sa force, ses défenses capitales dans ce monde masculin implacable de la musique classique.

« Tous ils me scruteront comme me scrute le chien.
C'est comme si j'avais quelque chose à cacher.
Vous comprenez ?
C'est comme si j'avais quelque chose à cacher au monde entier. Comment voulez-vous faire quand votre métier consiste à vous produire devant mille ou deux mille spectateurs ? Comment voulez-vous faire, quand votre instinct le plus profond vous dicte de ne pas poser vos pieds sur ce plateau, de ne pas vous asseoir sur ce tabouret, de ne pas poser vos doigts sur ce clavier, car alors ils pourraient tout savoir, tous ces gens dans la salle, tout comprendre, tout voir, tout entendre. »

Opus 77 est un roman phénoménal, Alexis Ragougneau un grand écrivain, un fantastique conteur, et, sans aucun doute, un mélomane averti pour avoir aussi bien su rendre, par la virtuosité de son écriture, l'impalpable magie des notes comme les souffrances et jouissances des musiciens...


Notice bio

Alexis Ragougneau est né en 1973. Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. Les lecteurs, les libraires et les journalistes se montrent enthousiastes, aussi bien en France qu’à l’étranger. Touche à tout de génie, il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Niels, un roman d’une rare puissance, voit le jour et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt. Également auteur de théâtre, il a publié plusieurs pièces aux Éditions de L’Amandier et La Fontaine.


La musique du livre

Bien entendu, vu le thème du roman, un très grand nombre de compositeurs classiques sont cités au fil des pages, tous les plus grands. La sélection ci-dessous ne reflète que très imparfaitement l'ampleur des références musicales contenues dans le récit.

Franz Litz – Funérailles

Jean-Sébastien Bach - Martha Argerich – Suite anglaise N°2

Wolfgang Amadeus Mozart – Sonate N°16

Camille Saint-Saëns – Havanaise

Jacques Brel – Les Vieux

Dmitri Chostakovitch – Opus 77


OPUS 77 – Alexis Ragougneau – Éditions Viviane Hamy – 243 p. septembre 2019

photo : Pixabay

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