Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
OR, ENCENS ET POUSSIÈRE de Valerio Varesi

Chronique Livre : OR, ENCENS ET POUSSIÈRE de Valerio Varesi sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Parme, la nuit, le brouillard. Un carambolage monstrueux se produit sur l’autoroute : des voitures ratatinées, des camions en feu, une bétaillère renversée. Vaches et taureaux errent sur la route, désorientés. Et des gitans auraient été aperçus, profitant de la confusion pour piller les véhicules accidentés.

Le commissaire Soneri est le seul flic de Parme qui connaît assez bien la plaine du Pô pour ne pas se perdre dans le brouillard : c’est lui qu’on envoie sur place. Au lieu de petits voleurs, il découvre au bord de la route le corps carbonisé d’une femme.

Nina Iliescu est une immigrante roumaine qui laisse derrière elle une longue liste d’amants de la haute société parmesane. Agneau sacrificiel ou tentatrice diabolique, même dans la mort, la jeune femme à la beauté fascinante exerce son pouvoir sur Soneri. Et lui réserve quelques surprises…


L’extrait

« Ils gravitèrent un quart d’heure autour du feu qui rayonnait au loin, tel un soleil impossible à atteindre.
« Où qu’elle est cette putain de route ? s’impatienta Soneri.
- Dottore, vous ne voulez quand même pas rendre visite aux Tsiganes ? s’inquiéta Juvara.
- Pourquoi pas ? Ne t’en fais pas, ils sont plus aimables que les taureaux.
- Mais on est que deux…
- Il ne va rien se passer. Ils ne sont pas agressifs.
- C’est vous qui le dites…
- Mais pourquoi tu as autant de préjugés ? Tu as peur des animaux et tu restes indifférent aux gens qui brûlent sur les autoroutes, tu as peur des Tsiganes, mais tu fréquentes des boîtes de nuit pleines de caïds raides défoncés avec un couteau dans la poche… »
L’inspecteur le fixa comme s’il n’y avait jamais pensé.
« Peut-être une question d’habitude, dottore
- On a toujours peur de ce qu’on ne connaît pas. Quoi qu’il en soit, décida le commissaire, je vais te les présenter. »
Ils tournèrent encore un bon moment, le point du feu de camp se déplaça en permanence. Puis le commissaire fit brusquement demi-tour et revint en arrière. Peu après, les phares éclairèrent un panneau blanc mangé par la rouille sur lequel était inscrit DÉCHARGE.
« On doit y être », chuchota le commissaire en prenant son virage.
Juvara le laissait manœuvrer, muet et impassible. Ils éclairèrent ensuite de gros containers métalliques remplis de déchets et virent surgir un groupe d’enfants qui s’enfuirent en criant. Enfin, ils arrivèrent devant le feu autour duquel festoyaient au bas mot une vingtaine de personnes. Une demi-carcasse de cochon encore à détailler pendait à une sorte de tréteau.
« Tu as vu qui est dangereux ici ? » plaisanta Soneri en montrant l’œuvre du boucher.
Leur apparition au milieu des caravanes avait interrompu le barbecue. Tous les regards s’étaient posés sur le commissaire et l’inspecteur. Les visages laissaient transparaître une méfiance ancestrale, figeant immédiatement la scène. Pendant un cours instant, on n’entendit plus que le crépitement du feu, puis un homme entre deux âges, coiffé d’un Borsalino avachi et vêtu d’un gilet ajusté, s’avança, s’arrêta à un mètre de Soneri et l’interrogea du menton.
« Nous sommes de la police, dit calmement le commissaire tandis que Juvara était resté en retrait, à distance respectueuse.
- Si c’est pour le cochon… commença l’autre en s’interrompant aussitôt devant le hochement de tête de Soneri.
- Ce n’est pas le cochon qui nous intéresse, précisa ce dernier. Paix à son âme, ajouta-t-il en adressant un sourire à la carcasse suspendu au crochet.
- Et alors… dit le Tsigane en écartant les bras.
- Depuis quand êtes-vous ici ? » » (p. 27-28-29)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Nuit et brouillard pour le commissaire Soneri, on se croirait revenu à sa première enquête littéraire, Le fleuve des brumes. Parme et sa région sont noyées sous une brume si épaisse que les patrouilles de police sont incapables de rejoindre les lieux d’un carambolage, lui seul connaît suffisamment les coins et recoins de la vallée du Pô pour parvenir à bon port en compagnie de son adjoint Juvara, pas plus rassuré que cela. Surtout qu’à leur arrivée, celui-ci constate que le chargement d’une bétaillère s’est échappé et que taureaux et vaches profitent de l’aubaine pour batifoler. Il y a urgence pourtant, des gitans ont été aperçus rôdant dans les parages et le commandement craint un pillage en règle des véhicules impliqués. Ce ne sont pas des Tsiganes qui vont retenir l’attention de Soneri, il n’en aperçoit pas d’emblée, mais un cadavre brûlé, impossible à identifier, ni même d’en imaginer le sexe et l’âge. Pourtant, le commissaire se rend très vite compte que ce ne peut être une victime des collisions en chaîne.

Au camp des Tsiganes, personne n’a rien vu, rien entendu, du moins selon le chef, Omar Manservisi. L’interrogatoire est interrompu lorsqu’une voiture s’échappe d’entre les caravanes. C’est celle d’Omar, mais à son bord, les policiers de la route découvrent Otello Medioli, recherché depuis vingt ans pour le meurtre de sa femme. Celui-ci a planté le CX dans un talus à cause du brouillard. Caché au milieu des gitans, le fuyard avait pris peur en voyant débarquer le commissaire et Juvara. Belle prise, opportuniste mais qui n’éclaire en rien le mystère du corps carbonisé.

Le cadavre sera rapidement identifié. Il s’agit d’Ines Iliescu, ressortissante roumaine, à moins que ce ne soit sa sœur, Nina, ayant « emprunté » ses papiers, employée de maison, escort, de nombreuses liaisons, toutes plus discrètes les unes que les autres… L’enquête ne s’annonce pas évidente. D’autant plus que Soneri décide de prendre en charge le dossier d’un vieux monsieur décédé dans un autocar en provenance de Bucarest. Rien n’indique un crime, encore moins un lien avec la jeune femme, comme à son habitude, le commissaire suit son flair plus que la logique élémentaire…

Les pistes laissées par Nina vont le mener dans des milieux très différents, gitans, voyous, un couple d’entrepreneurs très catholiques, fournisseurs d’objets en or pour le diocèse, fugitifs, cette jeune femme semblait s’adapter à tous et à tout, changer de comportement selon son environnement. Autant dire qu’elle sera difficile à cerner, d’autant que Soneri n’est pas bien, son couple avec Angela est au bord de la rupture. Sa compagne a rencontré un autre homme, le lui a annoncé, et se demande si elle ne va pas quitter le commissaire pour ce rival. Soneri se bat sur trois fronts en même temps, conserver Angela, suivre les tribulations de Nina et trouver le lien avec ce vieux monsieur venu de Roumanie pour mourir dans le bus l’amenant à Parme.

Un tantinet éloigné de ses thèmes politiques habituels, le fascisme, la prééminence de la finance, Valerio Varesi suit ici à la loupe les hésitations et errements sentimentaux de son flic favori et le sort des jeunes femmes venant des pays de l’Est. Certes, tous ces romans sont intimistes, Soneri en est l’enquêteur et le principal sujet d’étude de l’auteur, mais l’analyse est encore plus fouillée et fine dans ce roman.

Une victime aux multiples facettes, des protagonistes qui ne sont jamais ce qu’ils prétendent être et une relation sentimentale du commissaire qui le déstabilise, une compagne incapable de prendre une décision ferme et définitive, le marasme est total. L’enquête présente ici un effet miroir sur les états d’âme de Soneri, déchiré entre son devoir de policier et l’urgence d’agir pour sauver son couple. La situation est grave, mais pas au point de lui faire perdre l’appétit ni son goût pour les vins italiens. Ses pas le conduisent souvent dans un bar à vin où il croise Sbarazza, un vieil aristocrate dans la dèche, se nourrissant des restes abandonnés sur les tables, un marquis, sans le sou mais doté d’un solide bon sens, qui lui servira de guide philosophique et l’accompagnera dans ses questionnements tant personnels que professionnels. La réflexion, chez Soneri, passe souvent par un bon repas, quelques verres de rouge et un personnage référence, non directement mêlé à l’affaire.

Tout aussi bien écrit que les précédents, dans une très belle langue, fort bien traduite, une affaire menée sur un rythme lent qui permet de prendre le temps de creuser les situations et les caractères, avec ce double suspense des amours de Soneri et du dossier criminel, tous deux aussi passionnants, ainsi que quelques pincées d'humour ici et là afin d'alléger une bien sombre histoire. Ce nouvel épisode des enquêtes du commissaire confirme le très grand talent de Valerio Varesi, le Simenon italien, explorateur d’âmes et d’émotions, de pulsions contenues et de toutes les facettes de l’humanité. Une voix singulière dans le polar d’aujourd’hui, qui sait se renouveler à chaque nouveau volume sans perdre ce qui fait le charme de son personnage.

Un grand roman policier - amour, jalousie, rapacité, sort des jeunes migrantes - par un très grand auteur, le commissaire Soneri a définitivement sa place au Panthéon des grands flics du polar…


Notice bio

Valerio Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l’Université de Bologne, il est l’auteur de onze romans au héros récurrent, dont Le Fleuve des brumes (2016), nominé au prestigieux Gold Dagger Award, La pension de la via Saffi (2017), Les ombres de Montelupo (2018), prix International Dagger Award également, et Les mains vides (2019), tous paru chez Agullo Éditions.

Florence Rigollet est traductrice depuis 4 ans. Outre els enquêtes du commissaire Soneri, elle a traduit les mémoires d'Ugo Tognazzi ainsi que ceux d'Ennio Morricone.


OR, ENCENS ET POUSSIÈRE – Valerio Varesi – Agullo Éditions – collection Agullo Noir – 298 p. avril 2020
Traduit de l’italien par Florence Rigollet.

photo : caropat pour Pixabay

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