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Chronique Livre :
ORANGE AMÈRE d'Ann Patchett

Chronique Livre : ORANGE AMÈRE d'Ann Patchett sur Quatre Sans Quatre

Ann Patchett est une auteure américaine qui a déjà écrit six romans dont Bel Canto publié chez Rivages en 2002 qui lui a valu le prix PEN/Faulkner, Dans la course en 2010 et Anatomie de la stupeur en 2014, publiés chez Jacqueline Chambon. Elle a ouvert en 2011 une librairie à Nashville, où elle réside, dans le Tennessee, après que la dernière a fermé, pour ne pas vivre dans une ville sans librairie.


« Mais en 1971, il fut décidé que les enfants étaient assez grands pour voyager tout seuls, ou que Cal, douze ans, et Holly, dix, étaient assez grands pour se disputer la garde de Jeanette, qui à huit ans était absolument autonome, et d’Albie, qui à six ans était totalement dépendant. A l’aéroport, Teresa leur tendit les billets que Bert avait envoyés et elle mit ses enfants dans l’avion pour la Virginie sans bagages, une manœuvre audacieuse qu’elle n’aurait jamais tentée quand Bonnie ou Wallis étaient de corvée. Que Bert se mette immédiatement au boulot, pensa-t-elle.Ils avaient besoin de tout : il pourrait commencer par les brosses à dents et les pyjamas avant de gravir les échelons. Elle confia à Holly une lettre pour son père. Les quatre enfants devaient bien se laver les dents. Jeanette, elle le savait, avait des caries. Elle y joignit leurs certificats de vaccination, en soulignant tous les rappels qui devaient être faits. Elle ne pouvait plus continuer à sécher le travail pour se ruer à des rendez-vous médicaux. Les médecins étaient toujours en retard, et parfois elle devait attendre des heures avant de pouvoir retourner au bureau. La deuxième madame Bert Cousins ne travaillait pas. Elle aurait tout son temps pour emmener les enfants chez le médecin et faire des achats. Holly s’évanouissait à chaque piqûre. Albie mordait l’infirmière. Cal refusait de sortir de la voiture. Elle avait lutté avec lui mais il avait coincé un pied contre chaque portière pour ne pas sortir et ils avaient raté son dernier rappel. Elle ne savait plus si Jeanette avait reçu ses dernières injections parce qu’elle n’arrivait pas à remettre la main sur son carnet de santé. Elle précisa tout cela dans la lettre. Beverly Cousins voulait sa famille ? Eh bien, qu’elle l’ait ! » (p. 66 et 67)


Une fête mémorable : c’est le baptême de la deuxième fille de Fix et Beverly, une fête à tout casser avec les voisins et les collègues de Bert qui est policier. Bert Cousins, lui, n’est pas invité et vient quand même, pour respirer un peu une autre atmosphère que celle qui règne chez lui, entre ses trois enfants bruyants et indisciplinés et sa femme enceinte qui n’arrive pas à suffire à la tâche, seule face aux demandes des petits et du ménage. Lui, il se dit tout le temps que ce week-end, il va s’occuper des enfants et soulager sa femme mais dès le samedi matin, il repart bosser au bureau. Alors l’occasion de s’échapper était trop belle, même sans invitation, le voilà qui se pointe avec une grosse bouteille de gin et qui s’incruste gentiment. Un invité de plus ou de moins, quelle importance, les femmes sont à la manœuvre dans la cuisine et pressent des litres de jus d’orange pour agrémenter les verres d’alcool et les enfants sirotent en douce les fonds de verres. Quand on s’aperçoit qu’il n’y a plus assez d’alcool, chacun part chercher chez lui de quoi tenir un peu plus longtemps et cueille des oranges en passant.

Fix, c’est un bon gars et avec sa femme Beverly, d’une beauté à couper le souffle, blonde et parfaitement élégante, ils forment un couple magnifique. Plus magnifique que celui que Bert forme avec Teresa. D’ailleurs ils ont tout en mieux : leur maison, leurs enfants belles et sages, Beverly est toujours mince et attirante malgré ses deux grossesses…

Dans la cuisine où les femmes officient en fumant des cigarettes et en bavardant joyeusement, Bert donne un coup de main en pressant les oranges, et il se rend compte de l’attraction qu’exerce Beverly sur lui. Elle est vraiment fascinante de beauté et de joie de vivre.

Plus tard, alors que, comme si la fatalité s’en mêlait, il a été envoyé par Fix chercher la petite Franny, l’héroïne du jour, Bert embrasse Beverly, sa bouche rose comme un aimant irrésistible sur son visage charmant et souriant. Un baiser, juste un baiser, mais mutuellement consenti, désiré, apprécié. Presque rien. Un secret. Le début d’une nouvelle vie. Cinquante ans.

Cette entrée en matière, magnifique par son ampleur, comme un long travelling qui nous fait circuler de pièce en pièce, écoutant les conversations, observant les invités tous un peu gris, les enfants miraculeusement seuls au monde jouant entre les jambes des adultes, presqu’un prologue, est à l’évidence décisif, essentiel, tout est là : l’aisance de Bert, adjoint du procureur qui se permet de venir sans être invité au baptême d’un enfant dont il connaît vaguement un des parents, son sentiment d’échec pourtant face au bonheur simple de Fix, à sa vie de famille, à sa femme… Tout lui sera ravi.

Un des bonheurs de lecture de ce roman est que la chronologie est stupéfiante : on doit constamment rester aux aguets. Qui raconte ? Quand cette scène se passe-t-elle ? Que s’est-il passé entre ces moments ?

Des années, des dizaines d’années plus tard, voici Franny accompagnant Fix à sa chimiothérapie. On comprend, à demi-mot, on devine presque, que Bert et Beverly se sont mariés, ont déménagé, emmenant les filles de Bev trop loin, en Virginie, pour qu’elles puissent voir souvent leur père. Les quatre enfants de Bert sont restés avec Teresa et viennent aux grandes vacances rejoindre leur père et sa nouvelle compagne.

Fix, fidèle à lui-même, est sans amertume, il s’est remarié, a encore divorcé et vit désormais avec Marjorie, un amour sincère et tendre. Bert aussi a divorcé et s’est remarié, deux fois mais il est seul désormais. Beverly a épousé en troisième noces un certain Jack Dine, vieux, riche, ayant pignon sur rue, dont on s’apercevra plus tard qu’il est également raciste et méprisant… Mais Berverly vit la vie de luxe qui sert d’écrin à sa grande beauté, conservée malgré la vieillesse Finalement, elle n’en demande pas plus.

La vie donc, avec les six enfants, l’été en Virginie. Fix voit ses deux filles fort peu, et s’arrange pour être totalement disponible pour passer tout son temps avec elles. Elles voudraient vivre plus souvent avec lui, Caroline surtout, l’aînée, qui est globalement en colère – elle reproche à sa mère de s’être séparée de son père - qui frappe sa sœur et déteste quand les quatre enfants de Bert viennent passer les vacances. Il faut dire que les règles changent avec leur arrivée : moins d’espace, des obligations supplémentaires comme celles de devoir jouer avec eux, tout partager avec eux et en particulier avec le petit dernier Albert, qu’on appelle Albie, insupportable, bruyant, énervant au possible.

Teresa, leur mère, a dû travailler et changer de vie pour réussir à joindre les deux bouts, la vie n’est pas facile pour elle et ses relations avec Bert ne sont pas bonnes. Elle trouve toujours quelqu’un pour convoyer les enfants de la Californie à la Virginie en avion, sa meilleure amie ou sa sœur qui acceptent de les mener à bon port, mais finalement, jugeant les enfants assez grands pour se débrouiller par eux-mêmes, elle décide qu’ils prendront désormais l’avion seuls, et qu’ils ne se chargeront pas de valises ainsi leur père devra leur payer à chacun une garde-robe d’été.

Comme d’habitude, Bert s’est arrangé pour ne pas être là et c’est Beverly qui va, toute seule, attendre les enfants à l’aéroport, sentant au fil des minutes le piège se refermer sur elle, en butte à l’hostilité, la mauvaise humeur, les tracasseries, l’angoisse des uns et des autres. Elle finira, plus tard, par trouver refuge dans sa voiture, histoire d’échapper à la vie de « famille ».

Cet été-là, les six enfants, en plus des chamailleries habituelles, vont être encore plus livrés à eux-mêmes que de coutume par leurs parents. Au cours d’une petite excursion près d’un lac, ils vont avoir la surprise de trouver un mot de Beverly leur demandant de se débrouiller sans les réveiller. D’abord surpris, les enfants décident de s’organiser une matinée nage, baignade et bain de soleil, gin et coca. Et un gun, trouvé comme le gin dans la boîte à gants de la voiture familiale.

Albie, comme toujours infernal, est mis hors-jeu par les autres qui lui donnent les antihistaminiques du grand, Cal, 12 ans, ce qui le fait dormir. Ils réussissent à revenir à l’hôtel avant le réveil des parents qui ne s’aperçoivent de rien, comme toujours. Mais cette journée-là scelle un pacte entre eux : même s’ils se disputent encore, ils se savent plus forts unis que séparés et leur histoire commune va s’écrire à partir de là.

Cette histoire, que pourtant ils ont juré de garder secrète, Franny va la dire. Oh longtemps après, longtemps après les questions de Teresa, longtemps après qu’ils ne se voient plus, que Cal est mort et qu’Albie a fait toutes sortes de conneries, très longtemps après.

C’est parce qu’elle aime cet homme entre deux âges, ce type qui boit trop et n’arrive plus à écrire, Leon Posen. Elle, la petite étudiante sans le sou, serveuse dans un bar chic, la voilà embarquée dans une histoire d’amour presque trop grande pour elle, et la voilà qui se raconte, se libère par les mots d’années de silence, un cercueil de non-dits, de culpabilité et de deuil.

Sous le titre Orange Amère, Leon Posen va exposer cette histoire aux yeux de tous et Franny, qui avait eu cette délicieuse et merveilleuse impression d’être écoutée, comprise, accueillie, libérée, se sent coupable de trahison alors que la carrière de Posen redémarre grâce à ce best-seller, et qu’Albie vient lui demander des comptes. De quel droit offrir l’histoire de leur famille ? De quel droit rompre le silence ? Comment accepter qu’un romancier s’en empare et écrive, sans l’avoir vécue, la tragédie de leur enfance, déformant les faits au gré de sa volonté, transformant et truquant le fil de leur vie pour un caprice narratif ? Il y a quelque chose de terriblement violent à se voir exposé ainsi, soumis aux désirs littéraires d’un autre qui ne vous connaît même pas, Franny s’en rend compte et, plus tard, quand le livre sera finalement adapté en film – car il n’y a guère de raison de ne pas essayer d’encaisser le maximum de profits – ce sera au tour de Fix d’être gagné par l’indignation.

Remarquable roman, qui décrit les liens entre frères et soeurs d’une façon si fine et si précise, dans leur complexité, dans la vélocité avec laquelle on passe de la haine à l’amour, de la solidarité à la solitude la plus blessante. Commonwealth est le titre anglais : la mise en commun et l’indépendance à la fois, dix personnes – enfants et parents - à la fois soudées et pourtant pleines de rancoeurs et bardées de blessures. Impossible de s’imaginer une vie dans laquelle les autres n’auraient pas joué de rôle, impossible de penser à une trajectoire solitaire, la vie se charge toujours de faire se croiser ceux qui ont autant eu à partager.

Romanesque et émouvant, cruel et tragique, remarquablement bien construit, une histoire – des scènes en particulier- qui reste longtemps en mémoire.


Musique

Gladys Knight and the Pips - Neither One Of Us

The Eagles - Hotel California

Lou Rawls - Nobody But Me


ORANGE AMÈRE - Ann Patchett - Éditions Actes Sud - 304 p janvier 2019
Traduit de l’anglais (EU) par Hélène Frappat

photo : Cheat Lake - Virginie Occidentale - Pixabay

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