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Chronique Livre :
PAPILLON DE NUIT de R.J. Ellory

Chronique Livre : PAPILLON DE NUIT de R.J. Ellory sur Quatre Sans Quatre

 photo : manifestation contre la guerre du Vietnam le 21 octobre 1967 aux États-Unis (Wikipédia)


L'extrait

« « T'as rien à dire mon gars, tu saisis ? T'as pas de mots, pas de nom, pas de visage, pas d'identité, ici. Ici, t'es qu'un pauvre abruti qui s'est fait baiser par le système, quoi que t'en penses. T'es peut-être aussi innocent que le putain agneau de Dieu, aussi doux que les chérubins, les séraphins et tous les anges saints réunis, mais ici t'es coupable – aussi coupable que le cœur noir du diable. Tu comprends ça, tu t'en souviens, tu l'oublies jamais et on s'entendra à merveille. T'es rien, t'as rien, tu seras jamais rien, et ça se passera bien. Tu vas rester longtemps ici avant qu'ils te grillent la cervelle, et je te jure que je resterai ici longtemps après que tu seras parti, alors n'oublie pas que, quand t'es chez moi, t'obéis à mes règles, tu surveilles tes manières et tu dis tes prières. On est sur la même longueur d'onde ? »

J'étais incapable de bouger la tête, j'arrivais à peine à respirer.

« Je vais prendre ton silence pour un oui », à dit M. West, et il a violemment appuyé une dernière fois sur sa matraque avant de me relâcher. »


Le pitch

1962_1969 Les États-Unis des sixties traversent une crise politique sans précédent. En quelques années, JFK, Martin Luther King, Bobby Kennedy sont assassinés, les droits civiques des afro-américains, reconnus à l'échelon fédéral, sont bafoués violemment dans les états du sud, la guerre du Vietnam massacre sa jeunesse. C'est dans ce contexte convulsif que Daniel Ford et son ami Nathan Verney grandissent.

Daniel est blanc, il a trente-six ans, Nathan, noir, le même âge. Ils sont indéfectiblement amis depuis qu'ils ont six ans, ne se sont jamais quittés, ont tout traversé. Aujourd'hui, Daniel est en prison, dans le couloir de la mort, au début du livre, il y est pour le meurtre de Nathan. L'épilogue d'une longue histoire qu'il va peu à peu conter à l'aumônier de la prison en attendant le jour fatidique. Entre les gardiens plus ou moins compassionnels et ceux franchement sadique, comme M. West, Daniel revoie défiler toute sa vie, ses amours et les aventures qu'il a partagé avec Nathan.

Le verdict apparaît de plus en plus sujet à caution au fur et à mesure que Daniel déroule son récit. Les tragédies de l'Amérique de l'époque a profondément changé la vie de ses habitants et les deux amis ne sont pas passés au travers de ce monde plus dur et violent accouché par la longue litanie des assassinats politiques, racistes ou mafieux qui ponctue l'actualité. Avec cette épée de Damocles de la conscription, menace d'une mort rapide et brutale dans une jungle inconnue où il faut tuer sans raison un ennemi inconnu avant de pourrir dans un marécage.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Excellente initiative de Sonatine Éditions que cette nouvelle collection « + » où elle va publier des livres ayant quelques années, inédits en France, ou n'ayant pas eu le succès qu'ils méritaient. PAPILLON DE NUIT est de ceux-là, premier roman de R.J. Ellory, fut publié en 2003 en Angleterre mais n'avait jamais été traduit, c'est chose faite et très bien par Fabrice Pointeau, le duo n'est pas nouveau et fonctionne à merveille.

PAPILLON DE NUIT contient indubitablement en germe les futurs grands romans de R.J. Ellory, les longs flash-backs, l'influence fondamentale du contexte sur la vie du héros et les fantastiques pirouettes scénaristiques qui rendent des livres comme Vendetta ou Seul Le Silence exceptionnels. Les terribles contradictions de l'Amérique, entre progrès et traditionalisme, racisme et ouverture, façonnent les hommes et les femmes qui évoluent au rythme des tragédies individuelles ou collectives.

Déjà, dans ce premier roman, Ellory a le chic de nous embarquer dans une excellente histoire explorant des thèmes aussi différents que la peine de mort, le racisme ordinaire du citoyen ou celui plus organisé du Ku Klux Klan, l'amitié, les amours adolescentes, le mouvement hippy, la désertion, bref des destinées qui s'incluent dans la grande Histoire sans perdre ses personnages en route, ne les dispersant que pour mieux les rassembler et enfin donner le sens de tout ce chaos.

Plus qu'un polar anecdotique permettant aux fans d'avoir finalement accès à l'ensemble de l'oeuvre de son auteur fétiche, PAPILLON DE NUIT est un très bon roman noir, bien noir, bien tordu, peuplé de vrais méchants, de vrais paumés et des mouvements apparemment désordonnés de la société qui les abrite.

À mettre évidemment dans sa valise...


Notice bio

Roger Jon Ellory est né en 1965 à Birmingham. Il n'a pas connu son père, qui aurait été un voleur hollandais, et sa mère est décédée alors qu'il n'avait que 8 ans. Confié à sa grand-mère, celle-ci, de santé précaire, décide de le confier à l'orphelinat. C'est dans la bibliothèque de cette institution qu'il fera connaissance avec la littérature, il apprend également la trompette classique et jazz.

Après un bref séjour en prison pour vol, il monte un groupe de rock, The Manta Rays, où il jouera de la guitare. Vivant dans des conditions déplorables dans un studio qu'ils ont construit dans la maison de sa grand-mère, le batteur y décède d'une crise d'asthme. R. J. Ellory se tourne alors vers la littérature et publie son premier roman après plus de 120 refus.

Depuis 2008, avec Seul le silence et Vendetta, tous les deux chez Sonatine, il enchaine des thrillers magnifiques au style unique qui font de lui un des plus grands écrivains du genre actuellement. Dernier en date, LES NEUF CERCLES qui, comme ce PAPILLON DE NUIT, inédit premier roman, a largement trait à la guerre du Vietnam et aux soubresauts de la politique américaine des sixties.


La musique du livre

Comme à chaque fois chez R.J. Ellory, la bande originale est à la hauteur du récit, l'époque s'y prête aussi, comme la société la musique est à un point de bascule entre la tradition et le rock qui commence au même moment que l'existence de Daniel Ford.

Parmi tous les artistes ou les titres cités, vous trouverez évidemment Elvis Presley, That's Allright Mamma, Howlin'Wolf, Smoke Stack Lightning.

Bob Dylan, incontournable également dans ces années Subterranean Homesick Blues, et nous finissons par Chet Atkins qu'entend Daniel sur le jukebox d'un bistrot, Mister Sandman.

PAPILLON DE NUIT – R.J. Ellory – Sonatine + - 517 p. juin 2015
Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

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