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Chronique Livre :
PAR-DELÀ LA PLUIE de Víctor del Árbol

Chronique Livre : PAR-DELÀ LA PLUIE de Víctor del Árbol sur Quatre Sans Quatre

Víctor del Árbol est un écrivain espagnol qui, après des études d’histoire, a travaillé pour la police de la communauté autonome de Catalogne. Il a publié chez Actes Sud La Tristesse du samouraï en 2012, La Maison des chagrins en 2013, Toutes les vagues de l’océan en 2015 et La veille de presque tout en 2017.

« Se rappeler, c’est un devoir de vieux, mais comment séparer le grain de l’ivraie, la vérité de la fiction ? »


« Peu de femmes avaient une Renault comme celle que Thelma conduisait. Helena se rengorgeait comme un paon quand sa mère venait la chercher au collège anglais dans cette belle voiture, jantes larges et carrosserie noire, qui klaxonnait avec insistance pour que ses copines se retournent et lui lancent des regards envieux. Thelma proposait d’aller prendre une glace ou de faire un tour du côté du port et, assises sur la banquette arrière, les amies d’Helena regardaient bouche bée sa mère fumer, la main devant la bouche pour étouffer leurs rires quand elles l’entendaient crier des insanités aux autres conducteurs. Elles croyaient toutes qu’Helena avait la meilleure mère du monde. À une époque, elle aussi l’avait cru. C’était le bon temps.
Mais cette nuit-là n’avait rien de drôle, pour Helena. Sa mère conduisait trop vite et les pneus crissaient dangereusement dans les virages.
- Où va-t-on ? demanda-t-elle, effrayée.
Thelma fumait et se contentait d’empêcher le volant de lui échapper des doigts. Elle donnait l’impression de ne pas voir la route.
- À Merkala.
La plage, dominée par les montagnes, était à l’ouest, près de Merchan, un coin du littoral encore désert à cette heure. Près de l’embouchure d’une petite rivière, et d’un parking gravillonné. Thelma s’arrêta, alluma une nouvelle cigarette sans lâcher le volant et exhala des bouffées lentes et épaisses qui éclaircissaient et obscurcissaient successivement son visage. Au-delà de la voiture, la mer, et de l’autre côté, très loin, le profil diffus et sombre de l’Espagne. Quelques barques étaient bercées par les vagues, et les galets de la plage, mouillés par la marée haute qui s’était retirée depuis peu, avait un ton cendré.
- Sortons, dit soudain Thelma en ouvrant la portière.
Le vent soufflait, la robe blanche collait à son corps comme une gaze et soulignait toutes ses formes. Ses cheveux en bataille couvraient son visage. Elle avança de quelques mètres, se caressa le bras et regarda Helena, qui était restée dans la voiture. Son regard ne reflétait que du vide.
- Allons, viens.
Helena se tassa sur la banquette. Quelque chose ne collait pas. Sa mère était encore plus bizarre que d’habitude. Peut-être en colère, ou alors elle la mettait à l’épreuve. D’autres fois, elle l’avait punie parce qu’elle avait mal répondu ou s’était montrée trop rebelle. Etait-elle furieuse parce qu’elle, Helena, s’était montrée brutale dans la chambre ? En ce cas, cela pouvait s’arranger. Elle était prête à céder au siège de ses bras et à se laisser embrasser.
- Rentrons, maman. Je vais ranger la chambre et être sage, je te le promets.
Thelma regarda le ciel. Les étoiles s’effaçaient, et on pressentait une vague luminosité.
- Viens, répéta-t-elle machinalement.
Helena gémit.
- Je ne veux pas.
Thelma revint sur ses pas et ouvrit la portière du côté d’Helena.
- Je t’ai dit de venir.
Helena refusa en secouant la tête. Sans un mot, Thelma la gifla violemment. La fillette se couvrit la joue, les yeux écarquillés d’effroi. C’était la première fois que sa mère la frappait. Elle se mit à pleurer en silence. Sans sourciller, Thelma l’attrapa par le poignet, la sortit de la voiture et la traîna jusqu’au rivage. » (p. 17 et 18)


Deux vieux, deux solitaires que la vie a laissé se débrouiller tout seuls, finalement. On pourrait croire qu’il n’y a rien à dire sur deux pensionnaires d’une maison de retraite, mais ce serait se tromper lourdement.

Miguel, ancien directeur de banque, est menacé d’Alzheimer. Déjà, sa petite vie de veuf rangé se déglingue : il ne peut plus se faire entièrement confiance et le quotidien se révèle plein d’embûches inattendues, comme se perdre dans un lieu pourtant familier. Sa maison est agréable, il vit entouré des souvenirs de sa femme qui n’était pas facile pourtant, pas souriante, rigide et qui a fini par rompre avec lui quand elle est tombée sur les lettres envoyées par Carmen, pourtant jamais payées de retour. Une folie d’un week-end, une passion sans lendemain, sans égal, qui se résume à quelques heures et un souvenir incandescent. Un souvenir justement. Mais pour combien de temps ?

« Life is what happens to you while you’re busy making other plans »

Il a la réserve à images anciennes toute percée, elles se barrent, elles filent à toute allure, et Miguel voudrait profiter des derniers moments de lucidité pour faire quelque chose de sa vie. Et pour sa fille aussi, Natalia, avec qui il ne s’entend pas très bien, certes, parce qu’ils sont incapables de se parler sans avoir peur de souffrir et de faire souffrir, leur relation encore toute imprégnée de la trahison du mari, de la mère bafouée, humiliée, à jamais blessée.

Mais Natalia va mal. Elle s’est choisi un type qui la bat, l’humilie, la piétine au sens propre comme au figuré. Gustavo, c’est son nom, elle a eu le courage de s’en débarrasser une fois avec l’aide de Miguel, mais il est revenu dans sa vie et s’y est installé pour de bon : un bébé va naître. Quels sont les liens qui unissent une femme à son bourreau ? Gustavo a besoin de la fragilité de Natalia, il a besoin qu’elle soit ainsi offerte à lui, qu’elle accepte tout de lui, qu’elle soit sa chose soumise. C’est une façon pour lui de se sentir fort, de se sentir exister pleinement. Mais elle ? Elle, elle se sent aimée, mal peut-être, mais Gustavo est fragile à ses yeux, elle le voit comme celui qui a besoin d’aide, de son aide, et il est le père de son enfant. Elle ne se rebelle pas, à la fois plus capable de s’imaginer autrement qu’en victime expiatoire de Gustavo, et parce qu’il est possible, vital même pour elle, de penser Gustavo comme quelqu’un à qui elle est nécessaire. Quand son père l’aide, quand il la débarrasse de son bourreau, elle n’en éprouve pas de joie. La soumission est acquise, la seule alternative serait de se jeter par la fenêtre, si elle en a la force.

Et justement, dans la résidence pour personnes âgées, dans cet enfer gériatrique où l’on n’a plus le droit de boire ni de fumer, où l’on est surveillé « pour son bien », où l’on se résume à une série de médicaments à prendre à heure fixe, un homme préfère se tuer que de continuer ainsi : c’était l’ami de Helena, une autre pensionnaire, qui traîne aussi avec elle une flasque clandestine d’alcool et beaucoup de vilains souvenirs. Des souvenirs, quoi. Certains dont elle préférerait se passer.

Tous les deux ont en partage une enfance hors du commun, une pilule amère prise trop tôt pour qu’il soit possible de la refuser ou d’en faire passer le goût avec une rasade qui brûle. Miguel, comme Helena ont dû se construire sans père : emprisonné pour cause d’activité politiques férocement réprimées pour l’un, parti pour vivre un amour malheureux avec un homme pour l’autre, les enfants sont restés avec leur mère : l’une se prostitue pour faire manger son garçon et essayer d’obtenir le droit de voir son amour, finalement folle de chagrin et de honte, l’autre choisit la mort et, dans une tentative d’infanticide qu’on dit philanthrope, un geste fou, tente de noyer sa fille avec elle.

Un lourd passé avec lequel chacun essaie de se débrouiller comme il le peut mais qui pèse sans jamais qu’aucun des deux ne sente le poids s’amenuiser.

Pour Miguel, une vie réglée, un bon travail ; pour Helena, rapatriée chez ses grands-parents britanniques rigides et austères, la pension pour jeunes filles riches et l’amour éphémère en la personne de Louise. Pour tous les deux, mariage et vie sage, un enfant, jusqu’à l’accroc impardonné.

«  - Et la vie, c’est quoi ? demanda Helena, par pur plaisir de provoquer son ami.
- Une non-vie, merde ! La vie ne sert qu’à mourir. »

le suicide d'un pensionnaire de la maison de retraite, ami d'Helena, les pousse à partir tenter leur chance avant qu’il ne soit trop tard, tâcher de refermer l’histoire de leur vie, peut-être même en écrire les dernières pages. Dans la superbe Datsun rouge 1967 que Miguel n’a plus le droit de conduire – ce qu’il néglige de dire à Helena -, les voilà partis pour Barcelone, Madrid et Malmö, où vit David, sa femme et ses enfants, avec qui Helena communique hebdomadairement par Skype.

«  Tu finiras seul, Miguel. Et ce sera dommage, mais tu l’auras décidé. Et un jour, tu comprendras que pour vivre, il faut vivre une fois pour toutes, sinon on meurt irrémédiablement au milieu des jours. »

Miguel veut voir Carmen une dernière fois, lui expliquer pourquoi il n’a jamais répondu à ses lettres qu’il relit souvent pourtant, et lui dire qu’il n’a jamais cessé d’être heureux de l’avoir connue. Il veut aussi essayer encore de sauver Natalia des griffes de Gustavo, surtout maintenant qu’il y a un petit en route. Peut-être aussi veut-il mieux connaître son père Amador, mort dans la vallée de Los Caidos, et savoir ce qui lui est vraiment arrivé, puisque son fantôme ne cesse de lui parler. Un homme intègre, un Républicain généreux et loyal, lui assure un vieil homme qui l’a bien connu : « … ton père était différent, il se battait pour une idée plus élémentaire de la liberté ; aller où on en a envie, gagner sa vie avec dignité, ne pas avoir peur. Il pensait qu’en résistant, même prisonnier, il construisait un avenir pour toi. Beaucoup étaient prêts à le suivre dans ce rêve. »

Helena veut aller à Malmö, connaître enfin les deux enfants de David, jouer les grands-mères pour de vrai, si c’est encore possible. Mais à Malmö, il y a bien d’autres éléments du passé qui la concerne, mais ça, ni Miguel ni Helena ne le savent encore.

Le passé n’est jamais si loin que ça, finalement, même 60 ans après : il faut juste quelques heures de route pour le retrouver, vieilli, ridé, mais qui vous attend sans trembler, le regard bien affûté. C’était peut-être la folie, le bon choix.

« La haine est comme l’amour, sans résultats elle n’est qu’un exercice esthétique. Une chose qu’on théorise, mais qu’on n’expérimente jamais. »

Un roman d’une noirceur absolue, rien ni personne n’est sauvé et essayer ne sert à rien, finalement, il n’y a pas de consolation : « Ni temps passé ni les amours reviennent... ».


Musique

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans le livre : Franck Sinatra - Can’t we be Friends, The Bee Gees - How Deep is Your Love, Sibelius - Concerto pour violon en ré mineur opus 47, Johannes Brahms - Concert n°1, Sofia Marikh, Sting.

Franck Sinatra - Fly me to the Moon

Placido Domingo - Nessun Dorma

Peter Björn - Young Folks

Matt Dennis - Angel Eyes

Raquel Meller - La Violetera

Jean-Sébastien Bach - Toccata et fugue BWV 565

PAR-DELÀ LA PLUIE - Víctor del Árbol – Éditions Actes Sud – collection Actes Noirs - 448 p. janvier 2019
Traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

photo : la vallée de Los Caidos

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