Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
PAZ de Caryl Férey

Chronique Livre : PAZ de Caryl Férey sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un vieux requin de la politique.
Un ancien officier des forces spéciales désormais chef de la police de Bogotá.
Un combattant des FARC qui a déposé les armes.

Un père, deux fils, une tragédie familiale sur fond de guérilla colombienne.


L'extrait

« Diana planta son patron devant l'ordinateur où tombaient les dépêches, l'esprit déjà deux haies plus loin. Son bureau se situait près de la machine à café, où s'échangeaient d'ordinaire rumeurs et infos de dernière minute. L'entrevue avec Jefferson la laissait circonspecte. Il y avait cette jeune femme exhibée plaza de los Periodistas, à deux pas des symboles de l'État, le silence de la police sur le supplice infligé à la malheureuse, cette photo qui la hantait toujours. Elle et le souvenir de Lautaro... Le chef de la police ne laissait rien filtrer de sa vie privée, refusait les interviews, appliquait aux délinquants les méthodes de l'Armée et des forces spéciales où il avait servi, s'appuyant sur une unité d'élite qui opérait directement sous ses ordres, n'hésitait à faire le coup de poing aux quatre coins de Bagdad.
Diana se sentait comme une souris dans un vivarium. Bon Dieu, qu'est-ce qui la fascinait chez cet homme ? Les flics violents étaient tout ce qu'elle abhorrait, leurs méthodes, le cul lourd de leur âme bâtée, les gros bras aux chemises retroussées comme si la virilité avait besoin de tendeurs, mais Lautaro Bagader semblait différent malgré ses muscles et son sourire un peu trop carnassier : personne ne lui avait fait l'amour avec tant de... douleur. Une douleur contre lui-même, il ne fallait pas se méprendre. Diana avait pris du plaisir dans ses bras, elle était là pour ça ; passé la vague des préliminaires, à la lumière tamisée de la chambre, elle avait aperçu le visage de Lautaro à l'instant de jouir – les hommes ont toujours l'air tarés à ce moment-là, les yeux papillons de nuit cognant au néon, de parfaits demeurés, penseraient-ils de concert s'ils se voyaient en photo -, mais lui qui s'était montré confiant et entreprenant, semblait alors avoir la gorge serrée. Comme s'il allait pleurer...
D'où sortait cet instinct d'infirmière ?
Saùl Bagader était un ancien faucon d'Uribe reconverti dans le business de la paix ; son fils aîné avait sévi durant le conflit et, fort de son aura de dominant, devait considérer les femmes comme des parties de golf à plusieurs trous. Alors quoi ? Il y a longtemps que le coup de la belle gueule ne prenait plus. Il fallait qu'un homme ait du répondant et ce n'était pas ses larmes de chien perdu au moment de jouir qui allait l'émouvoir. Ce qu'elle éprouvait tenait-il du diptyque répulsion-fascination ? Une forme d'attirance pour le vide, le danger ? Avait-elle simplement honte d'avoir ouvert ses cuisses à un tueur assermenté ? Cherchait-elle une façon de rétablir l'équilibre entre les deux facettes opposées de l'orgueil ?
La journaliste entama ses recherches sans savoir qu'elle en ressortirait doublement accro. » (p. 63-64)


L'avis de Quatre Sans Quatre

À lire la quatrième de couverture, on s'imagine une bonne vieille tragédie familiale, des jalousies, des trahisons, de la culpabilité, Oedipe et tout le toutim. Ce n'est pas forcément une erreur, il y a bien tout cela dans ce dernier roman de Caryl Férey, mais, avant tout, il y a la Colombie. Un pays déchiré par une guerre civile depuis plus de cinquante ans, qui cumule à peu près toutes les atrocités imaginables, un enfer au sens propre dans un décor de paradis tropical. Certes les FARC ont déposé les armes, mais il reste des irréductibles, les cartels de la cocaïne et les politiciens prêts à tout pour obtenir le pouvoir, même au pire.

Oui, la Colombie, c'est bien sûr tout ça : la cocaïne, les cartels, Pablo Escobar, les FARC, une sorte de folklore prédigéré pour films d'action et thrillers, du pain béni pour scénaristes de blockbuster. Caryl Férey va plus loin, il parle des gens du peuple, de ces misérables égorgés, massacrés pour un oui ou pour un non, pour rien même parfois, des fillettes livrées à la prostitution, des gamins des rues ayant pour seule ambition de devenir assassins patentés d'un caïd. Il raconte la politique, jamais loin des mafieux, les ingérences étrangères, le libéralisme sauvage ravageant les humains et la terre. Ce qui se déroule dans cette partie du monde est si abominable qu'il avoue lui-même en postface avoir dû atténuer certaines scènes véridiques afin de ne pas trop choquer son lecteur. Dans quel monde vivons-nous qu'il faille que les écrivains édulcorent les faits ? La Colombie est un film d'horreur avec près de cinquante millions de personnages !
Après avoir lu Paz, on frémit à ce que peut être la réalité quotidienne de son peuple.

Saùl Bagader est un homme très important, le chef de la Fiscalia, le procureur de Bogotá, un proche du peut-être futur président de la Pená. Marié à une femme fragile psychologiquement, dépressive, il manœuvre en sous-main des redditions de chefs de cartel, tels Carbonel, un ancien des FARC reconverti dans la poudre, ou Sonny Rodriguez qui aimerait négocier son amnistie contre la trahison de ses anciens amis. Lautaro, son fils aîné, dirige la police de la capitale, il est à la tête d'une sorte de garde prétorienne totalement dévouée et d'une brutalité extrême. Lautaro est un agité, toujours sur la brèche, adepte d'applications genre Tinder, multipliant les coups d'un soir, en mentant sur son identité. Lautaro a besoin d'action, d'adrénaline, de cul, de danger, il s'oublie dans l'hyperactivité, tente de se couper de tout sentiment pour se préserver.

Il avait un frère, Angel, qui a mal tourné selon les critères familiaux. Celui-ci s'était engagé dans les FARC et en était devenu un des chefs les plus impitoyables. Officiellement, Angel est mort, abattu par les paramilitaires de l'AUC, des mercenaires financés par les États-Unis et les grands propriétaires afin d'éliminer physiquement l'opposition marxiste. Mais les annonces officielles et la vérité, ça fait deux.

Après une soirée intense en compagnie d'une journaliste, Diana Duzan, ayant également soigneusement caché sa véritable activité, Lautaro est appelé en pleine nuit sur un crime particulièrement odieux. Le cadavre d'une jeune femme, atrocement mutilé, a été retrouvé près d'une fontaine. La mise en scène rappelle une période sanglante de l'histoire colombienne, la guerre civile connue sous le nom de la Violencia. Diana qui a compris, en voyant son amant d'un soir la presser de partir à cinq heures du matin, après un coup de fil professionnel, qu'il n'était pas ce qu'il prétendait, va, bien entendu, se lancer dans l'enquête à son tour...

Cette première victime n'est que le début d'une longue série qui va permettre à Caryl Férey de narrer dans la détail l'histoire récente de la Colombie, ses enjeux actuels, et le destin de la famille Bagader. Le frère mort va réapparaître, des amours vont se nouer au milieu de drames affreux, poussant les personnages dans leurs ultimes retranchements. Saùl Bagader, redoutable de machiavélisme, dispose ses pions pour une partie préparée avec soin, au cours de laquelle il ne peut pas perdre. À moins que des sentiments inimaginables viennent contrarier ses plans, à moins qu'il ait négligé quelques données qu'il pensait à tort sans importance.

On croise une faune impressionnante dans ce roman : guérilléros, narcos, tueurs sordides, gamines jetées dans les bordels répugnants où viennent se soulager les producteurs de coca et leurs sbires, travailleuses sociales courageuses, intrépides, journalistes risquant leurs vies afin d'informer. Toute l'histoire est époustouflante, que ce soit l'intime, la tragédie familiale ou les rouages politiciens, les ambitions, les amours qui n'osent pas dire leurs noms. Caryl Férey anime une toile de Jérôme Bosch dans la forêt colombienne, décrit des situations extrêmes, les réalités d'un peuple qui nous sont la plupart du temps cachées par des empilements de clichés.

Après le Chili de Condor, une sale histoire de famille également sur fond de dictature, Paz révèle la Colombie, démocratie de pacotille où la terreur règne en maîtresse absolue, où pillages, meurtres, mutilations, viols, corruptions à tous les niveaux et trafics en tous genres tissent un décor idéal aux sentiments exacerbés qui s'expriment dans ce thriller de haute volée. L'écrivain-voyageur sait choisir ses destinations afin de traiter ses thèmes de prédilection : la filiation, les fratries antagonistes, les rancoeurs aigres de passés jamais purgés qui ne s'exhalent jamais aussi bien que dans des situations politiques effroyables. Les manœuvres de Saùl Bagader sont absolument démoniaques, il ne voit autour de lui que des outils, des moyens, pas des personnes. Il sacrifie, fait simplifier les équations à coups de mensonges, d'explosifs, de machettes ou d'AK47. Et si un processus de paix entrave ses plans, une paix attendue depuis cinq longues décennies par une population exsangue, il n'hésite pas à tout faire pour qu'il capote, y compris manipuler ses enfants. Le pouvoir rend fou. Et insensible.

Point n'est besoin d'ajouter que Caryl Férey sait écrire, fort bien, qu'il possède un art bien à lui de bâtir des scénarios incroyables, dans lesquels réalité et fiction dansent si bien ensemble qu'on ne sait plus les distinguer. Je ne serais pas surpris demain de voir Saùl Bagader, Lautaro ou n'importe quel autre personnage de Paz apparaître dans un documentaire sur Bogotá.

Un pays en charpie où règne le crime et la cruauté, les trafics les plus ignobles, dans lequel une puissante famille au passé effroyable s'écharpe, un fantastique thriller politique et social !


Notice bio

Caryl Férey est né à Caen en 1967 mais a grandi en Bretagne. Grand voyageur, il a parcouru l'Europe à moto, collaborant même au fameux Guide du Routard. Il s'est aventuré en Nouvelle-Zélande avec sa « saga maorie » (Haka et Hutu), en Afrique du Sud avec Zulu (récompensé entre autres par le Grand Prix de littérature policière en 2008 et adapté au cinéma en 2013), puis en Argentine avec le sublime Mapuche et au Chili avec Condor (2016). Un détour en 2017 par la ville ultra-secrète et hyper polluée de Norilsk, en Sibérie, un carnet de voyage paru aux éditions Paulsen, avant de revenir en Bretagne en 2018, et à la Série Noire, avec Plus jamais seul.


La musique du livre

The Kills - Doing It To Death

Placebo - Too Many Friends

Eminem – Soldier

Matilde Gonzalez - Quien como Dios, nadie solo Dios

Jean-Sébastien Bach - Sonate pour clavecin et viole de gambe n° 3 BWV 1029 (Gasselin / Taylor)

Bruce Springsteen - Born to Run


PAZ – Caryl Férey – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 536 p. octobre 2019

photo : Vue panoramique de Bogotà - Pixabay

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