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PETITES MORTS de Frédéric Zégierman

Chronique Livre : PETITES MORTS de Frédéric Zégierman sur Quatre Sans Quatre

Frédéric Zégierman est un géographe et écrivain français, né en 1962 qui est l'auteur de livres sur les pays de France et sur la gastronomie française.


«  Les scarabées

Le pauvre Merdapouldjian, ce qu’il aura enduré… Je me souviens d’un gamin taciturne pour qui les débuts d’année scolaire devaient s’apparenter à une séance de torture. Lors de l’appel, il épelait son nom sans qu’on le lui demande en insistant sur la consonne finale, afin d’exclure toute collusion avec l’idée rigolarde qui s’en dégageait d’emblée.
Nous nous trouvions alors en cours élémentaire. Moi-même ayant eu à souffrir d’un patronyme à coucher dehors, mais dont l’imprononçabilité imposait le respect, je n’étais pas sans éprouver une certaine commisération envers ce grand échalas aux cheveux noirs hirsutes, voire une forme de reconnaissance larvée envers celui qui focalisait sur lui les intentions malveillantes… Si bien que par solidarité je me rangeais dans le clan des mioches qui se refusaient à le persécuter. Certes, je le concède, un Sale poule, ramasse ta merde ! fusant de l’assemblée cotcotante arrachait-il une crispations à mes zygomatiques. Je camouflais le rire explosif qui montait des tréfonds du plexus au creux de mes mains jointes en prière, feignant d’étouffer un intempestif bâillement. Il n’était pas rare non plus que je me fonde dans la masse des bourreaux lorsque les gloussements injurieux pleuvaient plus que de coutume, des fois que l’envie le prenne d’en rosser un au hasard. Il est vrai que, carré d’épaules, le buste noueux, Serge Merdaillon faisait plus costaud que son âge et, hormis Gailleton et Zampini, tous deux redoublants, ce qui leur conférait un avantage de taille, aucun parmi nous n’aurait osé le braver. Lui-même, s’il manifestait de soudaines velléités belliqueuses en bandant vers nous, façon arquebuse, un poing fermé, ne se risquait pas à affronter seul le groupe entier des ricaneurs. Cet équilibre des forces s’était figé en un statu quo hostile entre lui et la majorité des écoliers de la classe, auxquels il n’adressait pour ainsi dire jamais la parole. » (p.13 et 14)


Benoît n’a pas toujours été malheureux. Son enfance a été parcourue de moments de grâce drôles, intenses ou au contraire légers et comme en apesanteur. Chacun de ses souvenirs est disponible comme dans un album de photographie, figé là, il suffit de tourner les pages du temps pour les retrouver et s’immerger dans le moi d’alors.

L’école, les camarades, la famille, les vacances : tout le petit chapelet de nos instantanés de vie, d’anecdotes et de situations cocasses et émouvantes défilent à la queue-leu-leu. Mais Benoît n’est pas tout à fait ordinaire : il est victime de crises d’hallucination qui le coupent des autres, qui le font se sentir différent et qui le rendent incertain de lui-même. Ce sentiment d’être coupé des autres le poursuit insidieusement jusque dans ses amours adolescentes, vibrantes et colorées, et plus tard, jusque dans sa vie conjugale.

Il ne se débrouille pas mal, pourtant, dans la vie : des études, un travail – certes plutôt ennuyeux mais c’est dans l’entreprise de son ami d’enfance – des amis, une femme et deux petites filles. Une vie ordinaire.

Mais non. Sa relation avec Virginie s’envenime, s’érode lentement et sûrement : elle l’humilie – il ne gagne pas assez, n’a pas un poste assez prestigieux, n’est pas à la hauteur quel que soit le domaine -, elle l’use de ses jérémiades, de ses reproches, de ses demandes, de ses exigences.

«  Nos rapports ont commencé à se dégrader après les naissances successives de Marion et de Chloé. On ne fait pas de bon vinaigre avec du mauvais vin… Les signes avant-coureurs du comportement vindicatif de Virginie auraient dû me mettre sur mes gardes. J’aurais dû suivre les conseils amis, l’aiguiller vers un psychiatre au lieu de laisser s’élargir en elle la fissure qui finirait par se retourner contre nous deux, contre nous quatre. Et, de fait, virulence verbale, absence de tendresse, tyrannie militaire s’amplifièrent au fil des années. De compagne effacée, elle devint épouse victime, puis mère exclusive. Son emprise sur les enfants s’accrut, au point que je finis par me sentir seul contre elles trois. »

Il tente de la reconquérir, se fait des idées sur l’envie qu’elle pourrait bien avoir de se laisser séduire par lui, il essaie de déminer le terrain entre eux, d’être plus conforme à ce qu’elle dit souhaiter d’un homme, mais rien n’y fait, la relation est décidément trop largement fissurée pour être réparable.

Benoît oscille entre révolte et abattement quand, tel un deus ex machina, survient l’inimaginable qui change tout : il hérite une somme d’argent considérable d’un lointain membre de sa famille, un gain qui lui permet de ne plus travailler et de vivre une vie de loisir s’il le souhaite !

Cette douche d’argent lui fait un bien fou, comme on imagine, et surtout lui offre la possibilité d’une autre vie : il va en effet décider de cacher cette rente à sa femme et d’en profiter seul.
Il ne travaille plus, sa femme le pense au chômage et c’est la tare ultime puisque ce mauvais à tout ne rapporte désormais plus un sou – on mesure l’ironie de la chose -.

Très rapidement, le voilà qui rencontre une autre femme, Sonia, avec qui il entretient une relation agréable et douce – pour commencer - totalement à l’opposée de sa vie conjugale. Nanti d’un joli compte en banque secret et de deux femmes, Benoît vit dangereusement sur la ligne de crête d’une vie qui lui paraît presque délicieusement étrangère.

« Sonia était une apaisante césure, une oasis, sur ma trajectoire sentimentale en chute libre. C’est affreux à confesser, mais la qualité principale que je lui voyais était celle d’être « normale ». Elle n’était pas manipulatrice, ne reportait pas en permanence ses désillusions sur Pierpoljac. Elle ne critiquait pas sans cesse, elle n’était pas sans pitié. Elle était généreuse, altruiste. Elle était bienfaisante, bienveillante, indulgente. Elle était positive, optimiste... »

Puis le récit, comme un film qu’on rembobine, comme l’image dans le rétroviseur, se déroule à l’envers, anamnèse revue et corrigée, analepse impossible à endiguer, fuite en arrière…

Petites morts : à la fois orgasmes et convulsions, crises nerveuses, deuils intimes multiples et dérisoires, le roman, constitué de petits chapitres tous écrits du point de vue de Benoît, ne se dépare jamais d’autodérision, la vie comme un théâtre farcesque et ridicule autant qu’incompréhensible.


PETITES MORTS - Frédéric Zégierman - Éditions L’Âge d’Homme - collection Contemporains - 211 p. février 2019

photo : Visual Hunt

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