Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
PLANÈTE VIDE de Clément Milian

Chronique Livre : PLANÈTE VIDE de Clément Milian sur Quatre Sans Quatre

photo : sonde Voyager 1 (Wikipédia)


Le pitch

Patrice Gbemba, alias Papa, est un jeune garçon de onze ans qui ne se sent pas à l'aise sur la Terre. Mais alors pas du tout. Pas à cause de la planète elle-même, mais de ses habitants. Il est immensément seul, harcelé au collège, méprisé des adultes comme des autres enfants, il ne rêve que de galaxies, de fusées, de beauté du cosmos. Tout ce qui illustre le magnifique livre sur les étoiles que lui a offert sa mère avec qui il vit seul.

Le problème, c'est « les autres », ceux qui le traquent, le maltraitent, l'humilient. Papa se méfie des groupes. Timide, il ne s'intègre nulle part, tente de survivre comme il peut, mais même la soumission n'est pas gage de sûreté. Sans désespérer, il continue d'avoir l'envie d'apprendre, se passionne toujours, n'accordant aucune foi aux histoires de destin ou de mauvais sort.

Pourtant jamais il ne pensait pouvoir tuer... et qu'il lui faudrait courir beaucoup et longtemps...


L'extrait

« Il en savait pas depuis combien de temps il courait.
Il avait mal aux poumons. L'intérieur de son corps poussait en lui comme pour sortir de force par sa peau et sa bouche. Il haletait. La lourdeur de la gravité le tirait vers le sol.
Au loin, entre deux terrains vagues, Papa découvrait des bâtiments abandonnés de plusieurs étages. Leurs ruines grises, n'étaient pas décorées pour Noël.
Le sac alourdi par son livre, Papa fonçait en avant mais se sentait tiré en arrière. Il n'avait jamais forcé à ce point. Son corps était un poids qu'il traînait hors de lui avec peine.
Son sac lui sciait les épaules.
Il avait des flashs de l'accident. Ses pieds heurtaient les roches des chantiers traversés. Des barres de métal tordues dépassaient de monolithes à demi enfoncés dans la boue.
Il enjambait des barbelés, glissait sur le sol.
Après une heure, il reprit son souffle à grands coups comme s'il tentait de rattraper son corps dans ses mains. Il allait chercher de l'air, le faisait rentrer puis ressortir en de gros râles.
Ses genoux s'enfonçaient dans le gravier. Son pantalon devenait noir.
Il fouillait les étoiles dans le ciel. Des nuages de pollution rose les cachaient. Papa se sentait prisonnier de la Terre, qui l'étouffait entre des murs, le sol et l'air trop épais.
Ses lunettes étaient sales. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Planète Vide est un OVNI. Une totale surprise, fort agréable au demeurant, un souffle d'air frais dans le roman noir. Le road-trip de ce jeune garçon terrifié, la tête dans les étoiles et la trouille chevillée au corps, est terriblement émouvant, en plus d'être diablement original. Le lecteur court avec lui, se perd dans les rues, survit de page en page, vaille que vaille, aussi affamé, effrayé et malade que lui. Parce que Papa, c'est nous. Nous tous. Sans distinction. Perdus seuls sur la planète depuis notre naissance à guetter les trésors inaccessibles des cieux tout en sachant le noir absolu qui les entoure, harcelés de questions sur notre trajectoire et le but de ce voyage que nous avons entrepris depuis notre venue au monde.

Bateau ivre rimbaldien, Papa dérive, emporté par l'adrénaline et la faim, l'espoir ou la peur. Il traverse les fleuves impassibles, mais sournois, de la banlieue et de la ville, croise des personnages, énigmatiques ou pittoresques, incapables de susciter en lui ce qui manque le plus : la confiance. Il faut dire qu'il a payé cher pour savoir, le début de sa vie de collégien a été particulièrement effroyable, on serait méfiant à moins.

Clément Milian part du quotidien, du banal, et tricote une histoire magnifique. Il n'y a rien d'extraordinaire, pas d'effets spéciaux, de flingues ou de sang, juste la peur, la rumeur, la rue et un jeune garçon paumé et effrayé. Un style très efficace, une écriture sèche, à l'économie puisque le voyage va être long et qu'il faut ménager ses forces, remarquer l'essentiel, donner la vérité crue. Des phrases hachées menu, ciselées, haletantes comme le fugitif, toujours à bout de souffle, sur le fil d'une vérité provisoire ou hasardeuse.

Papa, au gré de ses pas et des ses rêves, nous entraîne du côté de Bételgeuse, nous amène de constellations en galaxies, de poubelles en trottoirs, nous fait chevaucher Voyager 1 et 2 ou fuir les importuns ou les douteux qui hantent les passages obscurs des villes. La morve au nez, les ongles crasseux, la faim au ventre, rongé de fièvre, il ne lâche pas son livre, ce serait renoncer à sa vie.
Pourtant, les bagages inutiles encombrent et ralentissent celui qui fuit un ennemi d'autant plus redoutable qu'il n'est pas formellement identifié. Petit à petit Patrice va s'en débarrasser, sa fugue devient initiatique, bâtisseuse d'identité, elle oblige à savoir ce qu'est l'essentiel, à rejeter un superflu trompeur.

Patrice n'a que onze ans, pas dix-sept, il est très sérieux, tout est important pour lui. Il gère à l'économie, organise sa pénurie, vit avec ses frayeurs. Une quête sans fin d'un peu de repos, conscient qu'il n'a pas beaucoup d'issues possibles, mais qu'il faut toutefois avancer encore, parce que c'est la seule chose à faire.

Planète Vide est un vrai beau roman, peu importe la couleur qu'on veut bien y associer. Il parle de l'humanité qui se cherche, raconte une superbe histoire et nourrit son lecteur de réflexions intelligentes. Un des coups de cœur de cette année, sans hésiter !


Notice bio

Clément Milian vit à Paris. Planète vide est son premier roman à paraître à la Série Noire.


La musique du livre

Pas de musique identifiable, il n'y a même que peu d'allusions à des airs entendus par Papa. Mais une fête un peu spéciale en compagnie d'un groupe de punks. Une occasion pour nous de réécouter les Bérurier noir, Les Rebelles...


PLANÈTE VIDE – Clément Milian – Série Noire/Gallimard – 205 p. novembre 2016

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