Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
PLUS JAMAIS SEUL de Caryl Férey

Chronique Livre : PLUS JAMAIS SEUL de Caryl Férey sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Premières vacances pour Mc Cash et sa fille, Alice. L’ex-flic borgne à l’humour grinçant – personnage à la fois désenchanté et désinvolte mais consciencieusement autodestructeur – en profite pour faire l’apprentissage tardif de la paternité.

Malgré sa bonne volonté, force est de constater qu’il a une approche très personnelle de cette responsabilité.

Pour ne rien arranger, l’ancien limier apprend le décès de son vieux pote Marco, avocat déglingué et navigateur émérite, heurté par un cargo en pleine mer.

Pour Mc Cash, l’erreur de navigation est inconcevable. Mais comment concilier activités familiales et enquête à risque sur la mort brutale de son ami?


L'extrait

« Seulement il n’était plus seul au monde et son moignon pourrissait. La douleur grimpait à l’improviste, au réveil sous la douche, la nuit dans les bras d’une femme ou dans son sommeil, épouvantable. Elle l’avait attrapé ce matin, au petit déjeuner, alors qu’il regardait sa fille se goinfrer de ses putains de céréales : une crise à flux tendu, qui capitalisait, sûre de ses rentes.
La Jaguar roulait sur la départementale mais la ligne d’horizon avait disparue ; même les fleurs des prés avaient fichu le camp. McCash un instant ne vit plus rien, qu’un vague champ magnétique sur l’asphalte peint. Les médicaments lui retournaient la cervelle, ces bouts de cortisone qu’il mâchait par kilos, ou bien était-ce le pétard d’herbe fumé tout à l’heure sur l’aire de repos… Quand il revint à lui, la Jaguar roulait sur la file de gauche.
La douleur fulgurante, sembla fissurer son lobe temporal. Il cala la décapotable sur la file de droite, tenta de se concentrer.
La gamine, absorbée par ses nipponeries, n’avait rien vu.
Il cligna des paupières pour faire le point. La départementale 785 était déserte, les ombres de nuages jouaient au fantôme sous les éclaircies, il n’avait encore rien décidé et conduisait, hébété par le mal. Il voulait juste que ça cesse. McCash crut alors distinguer un point mouvant au bout de la départementale. Deux bras qui s’agitent.
- Merde, murmura-t-il.
Des flics.
Un barrage. » (p.17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« - Je te préviens, je suis nul en gosse, avait-il dit. »

Quand McCash débarque dans un roman de Caryl Férey, on sait où on va. Ça va être du solide, du brutal et de l’efficace. C’est pourtant mal barré, l’ex flic borgne souffre le martyre de son orbite vide et infectée, l’autre oeil pourrait se contaminer rapidement entraînant une cécité totale. Il n’a plus une thune et il vient d’hériter d’une gamine de treize ans, Alice, fille d'une ancienne maîtresse qu'il n'a que peu connu mais qui l'a assuré avant de décéder que ce petit bout de femme était bien de lui. Il vient de récupérer en Centre-Bretagne et ne sait pas quoi en fiare ni comment se comporter, ils s'apprennent.

Sans point de chute, ils débarquent tous deux à l'hôtel. Audierne, la baie des Trépassés, McCash se sent de plus en plus sur la pente savonneuse qui mène au cimetière mais ne se résout pas à avouer à la gosse qu’il n’y aura pas de belle maison et d’avenir plein de fleurs pour eux-deux. C’est là qu’il apprend la disparition en mer de son vieux copain Marc Kerouan, Marco-le-Dingue, avocat mais, surtout, marin confirmé, au large de l’Espagne. Seul un morceau de l’épave de son superbe voilier, qu'il venait d'aller chercher en Grèce, a été retrouvé dérivant.

Un quasi aveugle, affublé d’une gamine, qui se lance sans moyen dans une enquête avec aussi peu d’élément qu’une étrave de voilier déchiquetée, ça peut prêter à sourire, pour qui ne connaît pas McCash. Mi Irlandais, mi Français, élevé à l’école de la rue à Belfast, une histoire familiale compliquée dans la sacoche, un métier de flic qu’il a dû quitter et une passion dévorante pour les femmes en fil rouge de sa vie. Réactivant d’anciens contacts noués alors qu’il était encore policier, McCash va vite acquérir la certitude que le voilier de son ami a été percuté par un cargo voyou. Sa détermination à retrouver le coupable va atteindre des sommets lorsqu’il apprend que son ex épouse, Angélique, belle-soeur de Marco était à bord du bateau qui a sombré.

Angélique et McCash, une histoire d’amour violente et passionnée qui n’a pu que mal finir mais les sentiments restent et le Borgne n’aime pas que l’on s’en prenne à ceux qu’il aime. Du port de Brest aux confins des îles grecques, il va alors partir dans une enquête périlleuse, parsemée de coups, saupoudrée de nombreux cadavres, d’un zest de détective privé acharné à sa perte et de salauds armés et dangereux profitant de la misère humaine.

Caryl Férey sait voyager, son oeuvre est là pour le rappeler, de la Nouvelle-Zélande à l’Afrique du Sud, de l’Argentine au Chili ou, plus récemment en Sibérie, à Norilsk, il excelle à plonger son lecteur dans les arcanes des pays où ses héros se débattent contre, a priori, plus fort qu’eux. Il sait rencontrer les gens surtout, ceux qui ont façonné la région qu'il visite, ceux qui ont résisté.

Plus jamais seul n’échappe pas à la règle. On sent un amour de la Bretagne et de son ciel si changeant, de ses ports aux atmosphères particulières et de ses personnages hauts en couleur. Chaque étape est également l’occasion de parler des graves problèmes qui traversent ou ont traversé notre société : les pavillons de complaisance, sorte de mafia des mers, les dégazages sauvages, les lois ubuesques qui permettent aux coupables d’éviter le plus souvent toute condamnation lors d’accidents de navigation ou de catastrophes écologiques. La dictature des Colonels en Grèce, la trahison de Syriza, la corruption toujours présente, la rapacité allemande et le tragique sort des migrants livrés aux mafieux dès échoués sur des îles pelées.

Son détective n’a qu’un oeil mais Caryl Férey en a deux qui savent voir la privatisation du monde, déjà présente dans Condor, le bien commun vendu à l’encan, les petits arrangements entre amis et la désensibilisation du public à la misère par injection massive de peurs médiatiques, les trahisons programmées et l’impunité généralisée des puissants. L’ancien punk ne crie peut-être plus aussi fort No Future mais ne paraît guère optimiste sur des lendemains enchanteurs et on le comprend. Au cours de cette enquête de McCash va passer en revue quelques dysfonctionnements bien pourris du libéralisme triomphant. L’oeil du Borgne, c’est le Big Brother des salauds, quand il se cale sur un objectif, il ne lâche plus prise et le colosse ne recule devant aucun adversaire. Dans Plus jamais seul, ça flingue, ça se poursuit, ça se cogne, ça rafale à la kalash mais ça n’oublie pas de penser et de constater les désordres du village global.

« Plus jamais seul
Avec une bastos dans la gueule »

Dans le sillage de McCash, de plus en plus pugnace, fleurissent les cadavres et les amitiés bâties dans l’action et la solidarité, les inimitiés aussi et les gnons qui pleuvent comme il pleut sur les cons en Bretagne. Il est ainsi, “un tendre au coeur dur” qui ne renonce jamais et n’hésite pas à prendre les risques les plus délirants quand il s’agit d’Angélique, même s’ils se sont quittés à la suite d’une bagarre homérique vingt ans plus tôt et qu’ils ne se sont jamais revus.

Une écriture, comme à l’accoutumée chez Caryl Férey, efficace, drue, aux accents parfois poétiques pour une affaire complexe menée tambour battant et cette rencontre tardive entre un père vraiment singulier et une ado de treize ans qui peu à peu s’apprivoisent. McCash soulève des montagnes, n’a peur de rien mais c’est cette gamine qui lui sauve la vie en envahissant son coeur.

Le monde de McCash est désolant mais c’est le nôtre, C’est une rude bonne idée de se couler derrière la prunelle du Borgne pour l’observer, réfléchir sur ses constats amers et verser une larme avec cet ours maladroit lorsqu’il il regarde sa fille toute neuve.

Un polar explosif, dynamique, actions, réactions, bastons, des méchants de compétition et des gentils qu’il vaut mieux éviter de chatouiller quand ce n’est pas le moment...

On est plus jamais seul avec un roman de ce calibre !


Notice bio

Caryl Férey est né à Caen en 1967 mais a grandi en Bretagne. Grand voyageur, il a parcouru l'Europe à moto, collaborant même au fameux Guide du Routard. Il s'est aventuré en Nouvelle-Zélande avec sa « saga maorie » (Haka et Hutu), en Afrique du Sud avec Zulu (récompensé entre autres par le Grand Prix de littérature policière en 2008 et adapté au cinéma en 2013), puis en Argentine avec le sublime Mapuche et au Chili avec Condor (2016). Un détour en 2017 par la ville ultra-secrète et hyper polluée de Norilsk, en Sibérie, un carnet de voyage paru aux éditions Paulsen.


La musique du livre

The Clash, Les Têtes Raides, Lou Reed, Debbie Harry, David Bowie, Nick Cave.

Spoke Orkestra - Plus Jamais Seul

Stiff Little Fingers - Alternative Ulster

The Adverts - One Chord Wonders

Joe Strummer & The Mescaleros - Burnin' Streets

Sonic Youth - Kool Thing

Pussy Riots - Putin Lights Up The Fires


PLUS JAMAIS SEUL – Caryl Férey – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 319 p. février 2018

photo : Île d'Astipalea - Grèce

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