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Chronique Livre :
POUR DONNER LA MORT, TAPEZ 1 d'Ahmed Tiab

Chronique Livre : POUR DONNER LA MORT, TAPEZ 1 d'Ahmed Tiab sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Marseille, 2017. Les vidéos d’exécutions qui circulent sur l’internet donnent des idées macabres à un groupe d’adolescents, subjugués par la détermination et la froideur des bourreaux de Daech.

Le commissaire Massonnier, lui, enquête sur une affaire de trafic de drogue et d’islamisme. Affaire qui va le concerner personnellement quand il s’apercevra que sa fille Maï y est intimement mêlée ! L’adolescente, en révolte depuis le divorce de ses parents et la nouvelle vie de son père, a décidé en effet d’entrer dans la cour des grands.

Mais sera-t-elle à la hauteur du jeu proposé ?


L’extrait

« « Putain, mais tu as vu les mecs ? Ils attendent peinards, chacun derrière son condamné, couteau à la main. Et aucun ne tremble ! Ils vont les saigner comme des porcs, sans aucune hésitation ! Des vrais oufs, macha’Allah ! »

Comme chaque fin de semaine, Sofiane et Hocine se retrouvent en bas de l’immeuble pour bavarder de longues heures durant en attendant d’être appelés pour dîner. Ils profitent de ces petites réunions du week-end pour visionner ensemble les dernières vidéos en provenance de Syrie tout en fumant quelques joints. Ils jouent les affranchis et commentent, avec une excitation teintée d’admiration les courts reportages de téléréalité sanglante charriés par les sites djihadistes, souvent camouflés derrière les fausses images de chatons à cliquer ou de promesses pornographiques qu’ils savaient retrouver sur leurs smartphones. Ils connaissent par coeur les stratagèmes des sites islamistes pour irriguer la toile de leur exhibitionnisme morbide. Les deux jeunes hommes se paient de mots en reprenant les formules entendues des dizaines de fois sur les réseaux. Phrases souvent dites en arabe, une langue à laquelle ils n’entendent souvent rien. Ils répètent à s’en goinfrer les mots venus du Shâm, contrée dont ils sont incapables de dessiner les contours, patrie fantasmée de ceux qui n’en ont plus. » (p.12)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Adieu la douceur d’Oran et les enquêtes sur la terre africaine de Kémal Fadil, son commissaire fétiche, Ahmed Tiab revient avec un polar dur, ancré à Marseille, et un duo - et couple - de flics qui va se faire manipuler de belle manière par une gamine aux appétits de vengeance prononcés. Elle a la haine, la rage de celle qui a été trahie par son père parti habiter avec un homme dans un petit mas qu’il a eu en héritage. Le commissaire Massonnier a divorcé donc et vit avec l’inspecteur Lofti Benattar, son subordonné.

Depuis la séparation de ses parents, Maï multiplie les sorties nocturnes, s’affiche avec un petit dealer plus âgé qu’elle venant la chercher au lycée dans un Audi flambant neuve, au grand désespoir de sa mère qui presse Massonnier de surveiller le lascar et les errances de sa fille. La même voiture qui sera retrouvée quelques jours plus tard, calcinée, avec deux corps de petits truands à l’intérieur, dont un avec la main tranchée comme la charia le recommande pour châtier les voleurs. Comme un corps de femme lapidée a été découvert peu de temps auparavant, les deux flics font le lien et commencent à penser qu’un petit groupe radical a décidé d’imposer la loi islamique dans les quartiers nord de Marseille.

Dans la cité, on retrouve les deux tendances dominantes actuelles : les dealers qui tentent d’être premiers de cordée dans leur domaine et les jeunes paumés ayant vu trois vidéos de Daesh et se prenant pour le fer de lance du djihad en terre croisée. Les seconds ne sont pas forcément des flèches, mais ils disposent, avec les réseaux sociaux, de moyens de communication modernes, du soutien d’allumés en Syrie, et taguent leur logo un peu partout sur leur territoire. Ils ont pigé le système : il faut être vu. Grâce à la téléréalité et aux émissions débilitantes, ils ont bien compris que ce n'est pas l'intelligence du message qui compte mais sa répétition, le vide ne demande pas d'effort de réflexion. La came est le dénominateur commun, le cash généré assoit le pouvoir des uns et finance la lutte des autres.

Le groupe compte des jeunes issus de l'immigration dont l'Islam est presque la religion génétique, dont ils se foutaient royalement jusque-là, le regain de foi n'étant le plus souvent qu'un moyen de combler un ennui phénoménal et un moyen de s'affirmer face au rejet dont ils sont victimes, et un « Gaulois » converti, qui doit être encore plus strict que les autres pour affirmer sa foi, panoplie et Coran appris par cœur, surtout que son but ultime est de conquérir la main de la sœur d'un des ses complices...

Leur objectif est simple : imposer la foi par la terreur et, surtout, se faire reconnaître par les groupes combattants du Sham, même s’ils ne savent pas exactement ce que ce terme recouvre. Il leur donne une sorte de patrie fantasmée, eux qui vivent dans un pays qui leur refuse quasiment toute identité, eux dont les parents ou les grands-parents sont nés de l’autre côté de la Méditerranée, un autre pays où ils sont tout autant rejetés. Remettre les femmes au pas, punir les voleurs et les criminels, éliminer les « pédés », ennemis suprêmes des petits caïds intégristes. Ils servent également de mains de basses œuvres gratuites aux trafiquants qui savent utiliser leur haine pour leur plus grand bénéfice. Il suffit de leur désigner les cibles en les affublant de péchés imaginaires ou réels pour exciter leur barabarie... jusqu'à un certain point, les condés dans les halls d'immeubles, c'est pas bon pour le bizness à la longue.

Tandis que Massonnier et Benattar se heurtent à la loi du silence, Maï est kidnappée et ne sera rendue à sa famille qu'en échange d'une importante quantité de cocaine. Commence alors un véritable calvaire pour le commissaire qui lutte tant qu’il peut pour conserver la main sur une enquête qui risque de lui échapper à tout moment pour être confiée à la brigade anti-terroristes. Il va devoir plus que flirter avec la légalité et la procédure, ne pas hésiter à franchir toutes les limites, pour tenter de ramener Maï à la maison.

Un polar super bien ficeléAhmed Tiab aborde bien des sujets sans avoir trop l’air d’y toucher : la déshérence des jeunes issus de l’immigration, les diverses manipulations dont sont victimes ces mêmes jeunes via internet, le rejet de l’homosexualité, les difficultés des adolescents aujourd’hui, l’amour absolu d’un père et les haines absurdes, préfabriquées véhiculées et entretenues. J’aime son écriture fluide qui ne s'appesantit jamais mais touche juste quand il souhaite faire passer un message. Il sait donner vie à ces jeunes déboussolés, armés de quelques sourates incomprises dans une langue qu’il ne maîtrisent pas, commettant des actions sordides, atroces, pour singer les vidéos captées sur le web, vivant leurs forfaits tels des personnages de jeux vidéos désincarnés

Ce roman est rude, acide, il traite de sujets perturbants, sans pathos, mais jusqu’au bout, ne mettant pas la pédale douce pour édulcorer son propos lorsque celui-ci peut déranger. Il décrit une société en crise, divisée, une sorte de guerre civile à plusieurs étages, générationnelle et sociale, dans laquelle les conflits lointains ne peuvent plus être ignorés. Abreuvés de télé-réalité et d'informations pipeautées, de flux de vidéos de propagande ciblées, les exclus se rangent comme ils le peuvent dans la marge afin d’obtenir une identité, s'érigeant soldats sans commandement, troupes éparses aux actions erratiques dont le seul but est d’être reconnus, avant d'être, bien évidemment, manipulés par plus malins ou aguerris qu'eux. La com’, la com’, la com’...

Avec Pour donner la mort, tapez 1, Ahmed Tiab signe un grand polar et s’affirme roman après roman comme un des auteurs de littérature noire qui comptent en France aujourd’hui.


Notice bio

Ahmed Tiab est né à Oran (Algérie) en 1965. Il vit et enseigne aujourd'hui à Nyons en France depuis le début des années 90. Son premier roman, Le Français de Roseville est paru début 2016, tout comme le deuxième, Le désert ou la mer, sorti en mai de la même année, suivi de Gymnopédie pour une disparue en janvier 2017, tous aux éditions de l'Aube, dans la collection L'aube noire. Une trilogie mettant en scène le commissaire Kémal Fadil, son compère, le légiste Moss et tout son petit monde, à Oran. Trois polars en un an, un auteur qui ne chôme pas !


La musique du livre

Les jeunes écoutent du raï, des musiques vaguement orientales récupérées par Daesh pour sa propagande...

Étienne Daho - Idéal

Alain Bashung – La Nuit, Je Mens


POUR DONNER LA MORT, TAPEZ 1 - Ahmed Tiab - Éditions de l’aube - collection l’aube Noire - 217 p. janvier 2018

photo : Pixabay

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