Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
POUR SERVICES RENDUS de Iain Levison

Chronique Livre : POUR SERVICES RENDUS de Iain Levison sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

En 1969, ils étaient au Vietnam, embourbés dans la jungle et dans une guerre de plus en plus absurde. Fremantle, sergent aguerri, à la tête d’une section de combat, Drake, jeune recrue pas très douée. En 2016, ces deux-là se retrouvent, après quarante-sept ans…

L’ancien sergent dirige sans enthousiasme le commissariat d’une petite ville du Michigan, et le soldat malhabile est un sénateur en campagne pour sa réélection. Ce dernier a raconté ses faits d’armes au Vietnam, version Disney Channel, pour s’attirer un électorat de vétérans, et il recourt à son ancien chef pour les valider.

Ce ne sera qu’une petite formalité, une interview télévisée amicale, dans laquelle Fremantle ne devra pas vraiment mentir, non, il devra juste omettre de dire toute la vérité. Pas de quoi fouetter un flic…


L'extrait

« Dans le monde du menteur, rien n'a besoin d'avoir un sens. Il n'existe pas de lois naturelles. Dans le monde du menteur des objets tels que les armes apparaissent et disparaissent sans explication, les gens s'installent chez vous pendant des semaines sans même se présenter, des inconnus vous remettent des sacs de drogue et se volatilisent. Non, je n'ai pas saisi son nom. Il m'a seulement demandé de lui garder ses médicaments/ Dans le monde du menteur vous pouvez prêter votre voiture à un type que vous venez de rencontrer et ne pas vous donner la peine de signaler qu'il ne l'a pas rendue, et ensuite n'avoir aucune idée de pourquoi l'arme qui vient de servir à tirer dans la porte de l'appartement de votre ex femme se trouve maintenant dans le coffre de cette voiture dont le vol n'a pas été déclaré. Dans le monde du menteur, tout est possible et rien n'est inexplicable. Le monde du menteur rend les flics dingues, et pendant l'interrogatoire ils se tiennent de l'autre côté de la table en se disant : « Est-ce qu'il sait à quel point il est ridicule ? Personne de sensé ne peut croire à cette histoire. » Les menteurs ne comprennent jamais que lorsqu'ils se font prendre à la sortie d'un night-club avec un sac de cocaïne, ou en train de rouler sur une moto volée, de rôder autour d'un drugstore à trois heures du matin avec un sac d'outils de cambriolage, ou près du dortoir des filles dans une université avec un couteau, une corde et une cagoule, il n'y a vraiment qu'une seule explication logique. » (p.25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Le seul homme honnête dans tout ce bordel s'excuse d'être honnête. »

Quelle mouche a donc piqué le chef de la police de Keans, Michigan ? Lui qui a une sainte horreur du mensonge et des menteurs, accepte de se rendre au Nouveau-Mexique pour en débiter un aussi gros que lui devant des caméras de TV ! Toute sa carrière, il a eu affaire à des suspects niant l'évidence, racontant des histoires qui lui faisaient perdre du temps et usaient ses hommes en vérifications inutiles, il sait mieux que tout autre que les bobards ne marchent jamais.

Par solidarité de corps, peu être ? Drake, le candidat aux sénatoriales qui fait appel à lui, était un des hommes de sa section lorsqu'il a servi au Vietnam, et Fremantle a toujours eu la réputation de protéger ses soldats. Oui, mais voilà, c'est un autre de ses hommes qui a révélé la supercherie, bénigne, dont s'est rendu coupable Drake en arrangeant à sa sauce une véritable anecdote et qui s'en est indigné sur les réseaux sociaux. Ce qui fait les choux gras de l'adversaire de Drake qui, jusqu'à cet épisode malencontreux, était donné vainqueur dans un fauteuil. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle l'ex sergent vole au secours de son ex subordonné, solidarité de frères d'arme... Ou bien la masse de pognon que Drake promet de faire tomber sur la police de Kearns ? Celle-ci permettrait à Fremantle, 71 ans, de quitter son poste en laissant un joli pécule à son successeur et d'embaucher de nouvelles recrues qui font tant défaut...

Toujours est-il que Fremantle se retrouve plongé dans les coulisses des empoignades politiques locales à l'américaine – auxquelles les nôtres n'ont rien à envier si ce n'est les moyens financiers gigantesques - et ça ne sent pas très bon. Le menteur persiste, Fremantle confirme sa version erronée, passe à la radio de Santa Fe, se fait bichonner dans le fief de Drake par son responsable de campagne, Devlin. Tout semble rentrer dans l'ordre : le héros du Vietnam sera bien réélu triomphalement. La parole d'un chef de la police, tout de même, ça a encore de la valeur, même si elle sert à valider une tromperie.

Pas fier de lui, le vieux chef de la police peut regagner le Michigan. Un temps. Court. Braden, le candidat adverse a déniché d'autres membres de la brigade, des vétérans contredisant la version soutenue par Drake et Fremantle, allant même plus loin, dénonçant certains agissements du soldat Drake comme indignes qui aurait pu lui valoir de graves ennuis. Stressés comme ils l'étaient, les GI's n'avaient pas la vision bien nette lors des accrochages et confondaient parfois buffles d'eau et ennemis, paysans et vietcongs...

L'engrenage du mensonge, de la manipulation, de la calomnie est en route et plus rien ne pourra l'arrêter. Les coups les plus bas vont tomber de chaque côté, sans tenir compte des hommes qui seront broyés par la manœuvre, des réputations détruites, du mal qui sera fait : seul le pouvoir compte. Et pour l'obtenir, il faut gagner les élections.

Le scénario bâti par Iain Levison est diabolique, implacable, chaque coup est forcé et sert à détruire. Peu importe les conséquences, les équipes des candidats sont dans l'urgence, le scrutin approche, toutes les saloperies sont bonnes à prendre. Il faut salir les témoins du camp adverses, déstabiliser, décrédibiliser, utiliser les gens, tordre les histoires avec un cynisme absolu. Parce que c'est le jeu, c'est la politique et que c'est comme cela qu'on gagne..

Drake, piètre soldat, est un animal politique, si convaincant qu'il finit par se persuader lui-même de ses propres mensonges. Fremantle, culpabilise de devoir contredire ses anciens compagnons, il faudra attendre les dernières lignes pour enfin comprendre pourquoi il s'est engagé dans cette vaste tromperie.

Parallèlement, Iain Levison raconte la véritable histoire de cette escouade perdue dans la jungle vietnamienne, il narra par le détails les embuscades, la peur, les médailles distribuées par erreur, les chiffres de cadavres qui étaient la seule reconnaissance du boulot accompli, les errements de jeunes militaires effrayés, les tueries des psychopathes que l'on félicitait, son officier couard, toujours à la traîne, laissant Fremantle gérer les combats, la crasse, la mort partout présente et, surtout, l'incompréhension des buts de cette guerre.

Cinquante années ont passé, certains des protagonistes, comme Fremantle n'aborde plus jamais le sujet, d'autres vivent dans leurs souvenirs, d'autres encore, comme Drake les utilisent en les tordant afin qu'ils les servent. La guerre est toujours dégueulasse, réunir tous ces anciens combattants et confronter leurs mémoires revient à abaisser toutes les défenses qu'ils ont pu ériger afin de se protéger de l'horreur de ce qu'ils ont vécu. Saupoudrer les faits de larges doses de cynisme comme le fait Drake ne peut conduire qu'à des drames pour ceux qu'il convie à ses sales coups ou ceux qu'il combat. Peu importe, le pouvoir est à ce prix. Leur jeunesse leur a déjà été volée, pourquoi se gêner avec leur vieillesse malade ?

Pas un seul instant, pas une seule phrase sur les programmes politiques de Braden ou de Drake, ceux-ci n'ont aucune importance, ils sont inexistants. Reste deux bouffons qui s'entredévorent sans prendre garde aux malheurs qu'ils engendrent, deux soifs de pouvoir prêtes à toutes les bassesses afin de faire bouger les sondages. Ils n'ont ni scrupules ni morale. Couvés par leurs équipes, les deux candidats vivent dans des bulles et ils ne perçoivent le monde qu'à travers leurs parois déformantes. Drake embarque Fremantle, Braden contre-attaque par le biais d'autres vétérans, aucun des deux ne recule devant la calomnie. L'unique victime ? La vérité si elle a jamais existé, et celui qui la porte...

Une sérieuse dose de pessimisme, un titre à double-sens dont on ne perçoit le sel qu'une fois le livre achevé, une lucidité féroce sur les travers humains, Pour services rendus est un grand roman pour de multiples raisons. Son écriture magnifique, pour commencer, efficace, juste, sobre, une parfaite mécanique narrative qui nous embarque sans que l'on y prenne garde à de profondes réflexions sur la vérité et ses méandres, son sujet, ensuite, original et remarquablement traité, l'intrigue finement bâtie menant à un dénouement inattendu et ses personnages, pour finir, d'un réalisme féroce.

Levison ne porte pas de jugement, il constate, ce faisant, il éduque. Son regard caustique met à nu les compromissions, la vénalité, les mises en scène politicardes et le peu de cas qui est accordé à la véracité des faits. Cinquante ans ont passé depuis la guerre du Vietnam, les petits arrangements avec ce qu'il s'est réellement passé sur place, du moment qu'ils permettaient aux vétérans de survivre malgré le souvenir des horreurs vécues, ne dérangeaient personne, ce que l'auteur dénonce si bien, c'est l'exploitation de cette mémoire personnelle par des salauds égocentriques. La capacité des médias et des politiques à tordre la réalité pour abuser le public et les électeurs pour qui ils n'ont que mépris. La vie, quoi...


Notice bio

Iain Levison, né en Écosse en 1963, arrive aux États-Unis en 1971. À la fin de son parcours universitaire, il exerce pendant dix ans différents petits boulots, qui inspireront son premier livre, Tribulations d’un précaire. Le succès arrivera de France avec Un petit boulot et les romans qui suivront, dont Ils savent tout de vous, critiques drôles et cinglantes de la société américaine. Deux ont déjà été adaptés au cinéma (Un petit boulot et Arrêtez-moi là!), les autres sont en cours d’adaptation.


POUR SERVICES RENDUS – Iain Levison – Éditions Liana Levi – 220 p. avril 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzales Batlle

photo : Pixabay

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