Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
PRÉMICES DE LA CHUTE de Frédéric Paulin

Chronique Livre : PRÉMICES DE LA CHUTE de Frédéric Paulin sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Janvier 1996. Dans la banlieue de Roubaix, deux malfrats tirent sur des policiers lors d’un contrôle routier. Qui sont ces types qui arrosent les flics à la Kalachnikov ? Un journaliste local, Réif Arno, affirme qu’ils ont fait leurs armes en ex-Yougoslavie dans la brigade El Moudjahidin.

À la DST, le commandant Laureline Fell s’intéresse de près à ces Ch’tis qui se réclament du djihad et elle a un atout secret : Tedj Benlazar est à Sarajevo pour la DGSE, d’où il lui fait parvenir des informations troublantes sur la Brigade et ses liens avec Al-Qaïda. Cette organisation et son chef, Ben Laden, ne sont encore que de vagues échos sur les radars des services secrets occidentaux, mais Benlazar a l’intuition que le chaos viendra de là-bas, des montagnes d’Afghanistan…

De la Bosnie aux grottes de Tora Bora, de Paris à Tibhirine, de Roubaix à New-York, avec ce deuxième tome Frédéric Paulin entraîne le lecteur dans la toile des réseaux djihadistes, poursuivant son exploration des souterrains de la terreur.


L'extrait

« 1996.

On ne se prépare pas à la guerre.
Parfois on s’est entraîné, parfois on s’est armé, parfois on a dressé des plans d’attaque ou de défense, mais rien ne prépare à la guerre. À l’absence d’issue, à la violence totalisante, à la peur qui vous paralyse, à l’avenir qui n’est plus que hasard. Il n’y a pas de préparation à la guerre, il n’y a que des mensonges qui poussent les hommes à y partir.
On ne se prépare pas à la guerre.
On fait face, au dernier moment.
« Stop priorité. On nous a tiré dessus, un collègue est touché. Ils sont plusieurs… » Des coups de feu claquent. Gros calibre, pas de celui que les flics ont déjà pu croiser dans les rues.
« Attention! Ça tire encore ! Il est derrière, il est pas loin, là ! Il nous a tiré dessus encore une fois! »
La guerre a commencé.
Des véhicules de police foncent vers le point névralgique de la guerre, là où la bataille s’est engagée. Il en vient de Lille, de Roubaix, de partout. Leurs sirènes rompent le silence nocturne dans un vacarme ahurissant.
« Il y en a un qui a un fusil à pompe ! Il nous a fait feu. Ils sont en face, je sais pas. C’est la panique, là… »
Dans la 405 de la PJ qui fonce à tombeau ouvert, le capitaine Joël Attia et le lieutenant Riva Hocq sont muets. Les yeux écarquillés, ils sont hypnotisés par la voix de leur collègue, le major Cardon, sur la bande passante. Ils sont entraînés, ils sont armés, mais ils n’ont jamais imaginé partir à la guerre. Jusqu’à cette minute.
Autour d’eux, les rues de Croix sont désertes. Les petites maisons cossues ou les grandes demeures à colombages qui défilent sont plongées dans le sommeil, contrastant avec la fureur qui se déchaîne tout près. Les façades sont seulement zébrées par la lumière du gyrophare posé sur le tableau de bord.
Attia est pied au plancher. Dans l’habitacle, la tension coupe le souffle des flics.
- Bordel! Mais qu’est-ce qui se passe ? demande
Hocq en dégainant son pistolet.
- Ils sont en train de se faire fumer, grogne Attia.
Putain! Mais ils ont quoi, comme flingue ? » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Vous savez quoi ? Les mecs du gouvernement, les directions du renseignement et vos chefs sont complètement à la ramasse. Il va se passer quelque chose de terrible et tout le monde dira « on ne pouvait pas prévoir un tel bordel ».

Tedj Benlazar, ça vous dit quelque chose ? Non ? Dommage. Vous auriez pu faire sa connaissance dans La guerre est une ruse (Agullo Noir - 2018), l'exceptionnel roman noir de Frédéric Paulin sur le terrorisme algérien à l'aube des années 90, ce roman en est la suite directe. Benlazar était, à l'époque, un agent très particulier de la DGSE, un militaire, pas tout à fait assez discipliné, agent de liaison à Blida avec le terrible GSR, service de renseignement de l'armée algérienne. Il était l'oeil de Paris dans le foutoir qu'était le pays miné par les actes de guerre civile et les assassinats aveugles dont on ne savait jamais qui les avaient perpétrés des militaires ou des islamistes.

Son chef, le commandant Bellevue, et lui-même pensaient que le djihad nord-africain allait s'exporter et que la France serait la prochaine cible des terroristes du GIA, manipulés par les fameux GSR. Sa hiérarchie n'avait pas apprécié la fin de sa dernière enquête et nous le retrouvons exilé au début de ce roman à Sarajevo, en 1996, dans le bouillon de culture des Balkans, toujours hanté par son obsession puisque les récents attentats en France lui ont donné raison. Ses différentes sources sur place renforcent sa conviction, il y rencontre des combattants afghans, ouzbèkes, pakistanais, qui évoque une nouvelle organisation, la Base, Al Qaïda, ayant pour but de porter la lutte à travers la planète...

En France, la menace se précise, après le périple meurtrier de Khaled Kelkal et plusieurs autres attentats, c'est au tour des policiers de Roubaix d'essuyer des tirs d'armes de guerre au cours d'un simple contrôle routier. Il semble que les gangsters soient des braqueurs de supérettes surarmés dans un premier temps, mais la piste djihadiste est vite abordée par Laureline Fell, commandant de la DST, le capitaine Attia et son adjointe, le lieutenant Riva Hocq de la crime, ainsi que par Reif Arnotovic, un pigiste de La Voix du Nord qui lève un lièvre trop gros, apparemment, pour lui. Il en tirera pourtant un scoop qui va le propulser sous les projecteurs, lui ouvrant les colonnes de Libération, son rêve. Dès lors, il n'a plus qu'une idée en tête, creuser cette histoire d'organisation terroriste. Pour sa plus grande chance, ou pour son malheur, il vient de commencer une relation avec Vanessa, la fille de Benlazar. L'espion va se servir de lui pour avancer ses pions et forcer la main de ses supérieurs qui ne veulent pas entendre parler des attaques de grandes envergures sur des cibles exceptionnelles en préparation par cette organisation, créée au départ avec l'approbation et le financement de la CIA afin de lutter contre l'invasion de l'Afghanistan par les Soviétiques...

Cette histoire, tout le monde la connaît plus ou moins. Plutôt moins d'ailleurs tant il en existe de versions différentes. Pourtant chacun se rappelle du 11 septembre, des tours qui s'écroulent, des attentats du World Trade Center, ceux des ambassades américaines de Nairobi ou Dar-el-Salam, Frédérique Paulin raconte l'avant, minutieusement, avec un luxe de détails hallucinants, mêlant individus réels et personnages de fiction, collant sans cesse au plus près de la réalité. Tout est là : la guerre entre les services, DST, police et DGSE côté français, CIA et FBI pour les USA, chaque directeur s'est fait son opinion et les subordonnés sont priés de suivre sans informer les rivaux, ils font coller la réalité à leurs théories, décident de priorités qui n'en sont pas, et on connaît le résultat final.

Tedj va tout tenter, risquer sa vie, sa carrière, la prison, tout jeter aux orties afin que la raison soit entendue. Même s'il n'apprécie pas beaucoup Reif - surtout sa relation avec Vanessa, beaucoup plus jeune que lui -, il se servira du journaliste pour faire passer ses messages dans l'opinion. Celui-ci se rendra jusque dans les zones tribales afghanes, dans le repaire d'Oussama Ben Laden pour tirer des infos dont les rédacteurs en chef ne voudront pas tant l'affaire paraît énormes, incroyables, fabriquée de toute pièce...

Pour autant, ce roman choral n'est pas un reportage ni un documentaire, le lecteur est plongé dans l'intimité des principaux personnages, suit les hésitations, les colères, les manœuvres, les sentiments, le découragements et les espoirs de Tedj, Reif, Laureline ou Vanessa, dépassés par l'histoire dans laquelle ils sont tous impliqués et qui peut les écraser à chaque instant. Les politiques, bien sûr, ne manqueraient ce bal pour rien au monde, quitte à chambouler tout ce qui a été patiemment bâti par les différentes agences. L'épisode de l'enlèvement et de l'assassinat des moines de Tibhirine renvoie Benlazar en Algérie et voit les réseaux françafrique de Pasqua essayer de prendre l'affaire en main sous le nez du Quai d'Orsay, chacun tente de tirer la couverture au plus grand bénéfice des terroristes qui semblent les seuls à bénéficier d'une stratégie élaborée et d'une vision globale de la situation.

Un des grands mérites de Frédéric Paulin est d'avoir rendu les histoires personnelles émaillant ce roman aussi passionnantes que les grandes manœuvres terroristes ou celles des espions en charge de les combattre. Tedj n'est pas James Bond, il connaît ses failles – nombreuses - et fait avec, sa liaison avec Laureline est compliquée, presque autant que celle de Reif, obnubilé par son scoop extraordinaire, et Vanessa. Il n'y a pas de seconds couteaux inutiles, chaque protagoniste est une pièce du puzzle, tout se tient pour qui veut se donner la peine de les assembler. On colle à ces personnages parce qu'ils sont humains, crédibles, faibles parfois, ayant pour seule force leurs convictions face aux grosses machines comme la CIA et le FBI qui se battent au sein de la Alec Station, une task Force créée afin de gérer le problème Al Qaïda avec le succès que l'on sait, un aspect déjà raconté dans la très réaliste série TV, The looming tower de Dan Futterman, Alex Gibney et Lawrence Wright.

Prémices de la chute est un polar extraordinaire, une somme de l'histoire du terrorisme islamiste, mêlant si bien fiction et réalité qu'il est souvent impossible de les séparer. Frédéric Paulin réussit le formidable défi de faire parler toutes les parties en présence, de les animer, de les faire évoluer dans un grand roman, remarquablement écrit et construit. Même si l'on connaît l'issue de l'affaire, le suspense est constant, les scènes d'action succèdent aux filatures, aux pièges, aux rebondissements. On en arrive à entrevoir l'espoir fou que Reif, Tedj ou Laureline vont réussir, que les directeurs d'agences vont comprendre, que tous leurs efforts et sacrifices ne seront pas vains, on en arrive à être surpris lorsque les avions percutent les tours...

Hallucinant, ahurissant, époustouflant, ce polar est tout cela et bien plus encore, il est incontournable tant par sa qualité littéraire que par la somme de connaissances qu'il apporte sur la mouvance terroriste des années ayant précédé le 11 septembre 2001...


Notice bio

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel. Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles.
Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018), ainsi que le premier volume de cette trilogie consacrée au mouvement jihadiste, La guerre est une ruse, paru chez Agullo Éditions en 2018, qui a reçu le prix Étoile d'or du meilleur polar du Parisien.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Bob Marley – Redemption, Daft Punk – Around the World, Le Sacre du Printemps, Elvis Presley – Can't Help Falling in Love

Depeche Mode – Black Celebration

Alain Bashung – Après d'Âpres hostilités – album Chatterton

Zebda – Le Bruit et l'Odeur

U2 – Unforgettable Fire

The Pogues - Summer In Siam

Miossec – Le Célibat


PRÉMICES DE LA CHUTE – Frédéric Paulin – Agullo Éditions – collection Agullo Noir – 312 p. mars 2019

photo : Tora Bora - Wikipédia

Radio : DES POLARS ET DES NOTES #63 Top 10 : Les POLARS de Noël 2019 Chronique Livre : LE SANG DU MISSISSIPPI de Greg Iles