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Chronique Livre :
PREMIÈRE DAME de Caroline Lunoir

Chronique Livre : PREMIÈRE DAME de Caroline Lunoir sur Quatre Sans Quatre

Caroline Lunoir est avocate pénaliste. Elle a déjà écrit deux autres romans publiés chez Actes Sud, La Faute de goût en 2011 et Au temps pour nous en 2015 qui a reçu le prix littéraire des Sables-d’Olonne.


« Mardi 25 avril
J’ai compté : il nous reste un an, onze mois et vingt-six jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, soit sept cent vingt-six jours de campagne.
Le compte à rebours est lancé : J – 726 ! Paul sera encore un peu moins à nous et un peu plus aux autres. Mais il a l’air si sûr, si heureux.
J’aimerais tenir le journal du fil tendu de notre vie jusqu’à cette cible. Je me suis dit qu’un jour, quelqu’un, le biographe de Paul ou les enfants, voudrait savoir comment j’ai vécu tout ça. J’ai également pensé que plus tard, peut-être, à l’heure du repos et de notre vieillesse, je voudrais me contempler dans le miroir de ces années, retrouver la femme que j’étais, me piquer à l’émotion de ces moments.
J’ai trouvé ce cahier dans la bibliothèque. Un de ces articles de papeterie avec une belle couverture de cuir que l’on caresse avec plaisir lorsqu’il vous est offert à l’occasion d’une inauguration, que l’on destine à de multiples projets mais qui, finalement, souvent, reste vierge. A moi de jouer !

J – 720
(Lundi 1er mai)
Victor, notre petit dernier, m’a apporté un bouquet de muguet. Je l’ai placé au centre de la table pendant que les filles mettaient le couvert. J’observais Paul, au milieu des enfants, bavard, rose de plaisir, comme une jeune femme qui se prépare à annoncer sa première grossesse. Il se gavait de pistaches. J’avais sorti notre service de mariage, celui avec notre chiffre doré. Clothilde, notre aînée, a tout de suite plaisanté en disant que quelqu’un avait quelque chose à annoncer. Puis elle est allée coucher Capucine pour la sieste.
Paul a servi le vin qu’il a commenté avec Christophe, le mari de Clothilde. Solenn, notre numéro 3, avait l’air fatiguée, sans doute à cause d’une autre de ses soirées d’école de commerce.
Tous ces souvenirs auront le parfum du muguet.
Quand j’ai apporté le poulet, Paul s’est levé et a passé son bras autour de ma taille.
- Les enfants …
Il a marqué une pause. Je pense que mes joues étaient enflammées.
- Nous avons décidé … que je serai candidat à la primaire.
Violaine, notre cadette, s’est renversée sur sa chaise et s’est retournée vers son petit frère avec son air de triomphe.
- J’en étais sûre !
Je lui ai fait signe de ne pas se balancer.
Clothilde s’est levée et nous a enlacés.
- Notre pays a bien de la chance.
Solenn a levé son verre :
- Hasta la victoria siempre !
Son père a levé les yeux au ciel et nous avons trinqué. Il rayonnait. » (p. 12,13,14)


Journal intime de Marie, l’épouse de Paul qui décide, par un beau jour d’avril de se déclarer (enfin) candidat à l’élection présidentielle ! Joie bonheur fierté, c’est tout juste si on ne va pas illico presto allumer un cierge dans l’église la plus proche ! On, c’est Marie et leur quatre enfants, un genre de famille Le Quesnoy, tous très excités par la nouvelle qui sera annoncée dans les règles de l’art, au cours d’un repas dominical, dans leur maison cossue et provinciale. Provinciale, évidemment, car il est absolument essentiel d’avoir un ancrage local, genre châtelain, on a compris qu’il s’agit de la grosse grosse bourgeoisie, n’est-ce pas.

Le journal intime est l’occasion pour Marie de faire la chronique attendrie, admirative et pleine de bonne volonté des mois précédant tout d’abord la primaire puis, peut-être, si dieu le veut, les élections. Dieu ? Mais oui, enfin voyons, dieu bien sûr, l’église, le mariage, les valeurs traditionnelles, quoi !

« J – 428
(Samedi 17 février)
Les enfants n’ont pas manqué notre rendez-vous annuel chez de vieux amis , pour une chasse. Nous avons beaucoup plaisanté Paul qui semblait plus chercher à débusquer un éventuel journaliste en planque que chasser. Violaine et Victor, qui faisaient équipe, ont tiré un cerf à belle distance. Je les ai retrouvés fiers et enchantés, ébouriffés par l’émotion et la longue course dans les bois. La bête est majestueuse. J’ai décidé d’accrocher sa tête naturalisée dans la bibliothèque, dès que les travaux de rénovation seront terminés, pour nuancer le décor très design, un peu froid, conseillé par notre ami architecte. »

Comment ça, ça ne vous rappelle rien, la maison bourgeoise en province, la famille nombreuse - fière de ses traditions et de son lignage - et les préceptes catho ? Non ? Et si j’ajoute que Marie a des diplômes mais qu’elle n’a pas pu faire carrière, choisissant la noble voie de mère de famille plutôt que de gagner sa vie ? J’en vois qui pensent qu’elle n’en avait pas besoin, financièrement s’entend. Peut-être bien, mais il y a comme une frustration malgré tout chez Marie, qui prend conscience du rôle auquel elle est réduite lorsque les médias s’en mêlent. Pas de notes de lecture pour Marie mais du travail de traduction, bien réel cette fois, même si peu abondant.
Ah, ça vous revient, je le vois bien !

« J – 148
(Samedi 24 novembre)
Demain a lieu le premier tour de la primaire.
J’ai peur. Que va-t-il nous rester, après ? Que va-t-il rester de nous ?
Et ce fol espoir qui, je le sens, nous tient tous... »

La suite ? Éh bien, comme dans la vraie vie, n’est-ce pas, entre amis qui retournent leur veste, soutiens indéfectibles hypocrites, sourires et poignards, poignées de mains et commentaires fielleux, la vie politique comme elle va, les scandales, les petites phrases, les médias et les discours.

Paul vole de victoire en victoire, comptant sur la solidité de son entourage familial et personnel. Très personnel, même, car Marie se rend tout d’un coup compte que Paul la trompe avec une de ses collaboratrices…

« Alors, j’ai voulu le tuer. J’ai parlé des enfants, de notre famille abîmée, de la colère de Solenn, de l’aveuglement de Clothilde, du départ de Victor, de la distance de Violaine, de leurs dissensions, de ce qu’il nous impose par égoïsme. De notre vie tous ensemble, flétrie, asservie, qui ne sera plus jamais la même.
Il n’a pas davantage réagi. Je n’ai pu contenir mon épuisement.
J’ai répété : « Ton ambition nous as salis, brisés. » »

Le ton du journal de Marie prend un autre tour, c’est la femme trompée, déçue, humiliée qui s’y épanche. Elle se réfugie loin de tout pour réfléchir à la suite à donner à ce tour inattendu que prend sa vie. Les enfants, chacun dans son style, l’épaulent et font face, avec la plus jeune des filles qui se rebelle et la plus âgée, déjà mère de famille, qui prône la réconciliation.

Rien n’est simple car tout est susceptible de faire la une des journaux et des magazines, et Marie, quelque ressentiment qu’elle conçoive à l’endroit de son époux, quelque blessure qu’elle ait pu recevoir, s’en voudrait d’être un frein dans son chemin vers l’élection présidentielle. Il est des destins dont on n’a pas le droit d’entraver la marche, et c’est le cas de celui de son mari qui s’achemine vers l’Élysée à toute vitesse. Même quand on est soupçonné de fraude fiscale à cause de pauvres comptes au Luxembourg. Une misère qui doit être écartée au plus vite.

On suit avec une sorte de gourmandise assassine les déboires de Marie, cette grande bourgeoise qui est prête à ravaler sa fierté pour faciliter l’accession à la fonction suprême de son mari qui semble bien falot et inintéressant, un homme qui prend sans donner grand-chose, qui se sert de tous, néglige sa famille et sa femme et ne pense qu’à lui.

C’est un roman drôle bien sûr, une satire habile et enlevée qui mélange avec adresse les rebondissements politiques dont nous avons le souvenir, c’est ce qui en fait le sel, et qui ont émaillé – pas toujours de façon très amusante d’ailleurs à l’époque – , les tribulations de nos hommes politiques de tous bords, car tous y figurent, de l’extrême droite à l’extrême gauche, immédiatement reconnaissables et fort bien croqués, et les petites habitudes amorales qui semblent si naturelles : népotisme, fraudes fiscales, mensonges…

Le milieu politique et médiatique n’en sort pas grandi : calculs cyniques, manque de charisme et d’ampleur de vues politiques, gains dans les sondages au prix de contorsions rhétoriques et de verbiages millimétrés, rien de beau ni de passionné ne transparaît dans cette petite chronique d’une victoire annoncée. La caste politique n’est hélas pas au mieux de sa forme, et l’élection de Paul ne va pas arranger les choses.

Marie, même, dont on peut un instant épouser les ambitions par procuration, la dévotion à sa famille et l’amour-propre blessé, se soumet et rentre dans le rang, balayant ses rancoeurs et ses reproches qu’elle troque très facilement, finalement, contre les ors de la république, selon l’expression consacrée. La grande bourgeoisie a de beaux jours devant elle. 


Musique :

Giuseppe Verdi - La Traviata - Brindisi

« Libiamo ne’lieti calici »
« Su via, si stenda une vela sui fatti delpassato ; già, quel ch’è stato è stato »
« Prendi : quest’è l’immagine de’miei passati giorni »


PREMIÈRE DAME - Caroline Lunoir - Éditions Actes Sud - 182 p. janvier 2019

photo : salon doré du palais de l'Élysée - Wikipédia

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