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Chronique Livre :
PREMIÈRE PERSONNE de Richard Flanagan

Chronique Livre : PREMIÈRE PERSONNE de Richard Flanagan sur Quatre Sans Quatre

L’auteur

Richard Flanagan est né en Tasmanie et son oeuvre a été saluée par de nombreux prix. Il a publié, chez Actes Sud, La Route étroite vers le Nord lointain en 2016 et a reçu pour ce roman le Man Booker Prize 2014 et le prix Lire du meilleur livre étranger. Il a également reçu le Commonwealth Writers’ Prize pour le Livre de Gould en 2002. Première personne est son septième roman. 


Un extrait

« Le monde commence par un « oui » . L’enfer aussi. »

« Je rouvris le manuscrit et relus les premières lignes.

Le 17 mai 1983, je signai, sous le nom de Siegfried Heidl, ma lettre de candidature au poste de responsable de la sécurité (inspecteur, 4° échelon) du Bureau australien de la sécurité, et ma nouvelle vie commença.

Bien plus tard seulement, je découvris que Siegfried Heidl n’avait jamais existé avant le jour où il signa cette lettre, et qu’il s’agissait donc d’une déclaration honnête – au sens strict. Mais le passé est toujours imprévisible et, comme je devais l’apprendre, le fait que Ziggy Heidl mente rarement n’était pas le moindre de ses dons d’escroc.
De son point de vue, son manuscrit de douze mille mots – cette mince pile de feuillets, sur laquelle il plaquait fréquemment la paume de sa main comme pour faire rebondir un ballon de basket avant de le remettre en jeu – disait tout ce qu’on pouvait avoir envie de lire sur Ziggy Heidl. En tant qu’écrivain, poursuivit-il, mon travail consistait simplement à polir ses phrases, voire à étoffer ici ou là son récit.
Il me tint ce propos, comme tant d’autres, avec une véhémence et un aplomb tels que j’eus du mal à faire observer que son manuscrit ne mentionnait rien sur son enfance ni sur ses parents, et pas même son année de naissance. Après tout ce temps, j’entends encore sa réponse :
Une vie n’est pas un oignon que l’on pèle, un palimpseste que l’on gratte pour retrouver l’original, le sens caché. C’est une invention sans fin.
Et alors que je devais avoir l’air sidéré par ses tournures de phrase élaborées, Heidl ajouta, du ton dont il m’aurait indiqué où se trouvaient les toilettes : Tebbe. L’un de ses aphorismes.
Tantôt il compensait le manque d’éléments factuels par une certaine force de conviction ; tantôt il compensait son manque de conviction par des éléments factuels, quoique de sa propre invention pour la plupart, mais rendus d’autant plus plausibles qu’ils surgissaient impromptus sous un angle inattendu.
Tomas Tebbe, précisa-t-il. Le grand installationniste allemand.
Je n’avais aucune idée de ce qu’était un palimpseste ni de qui était Tebbe, ni de ce que faisait un installationniste, et je le lui avouai. Il ne répondit pas. Peut-être, comme il me l’expliqua un autre jour, que nous empruntons à notre passé et à celui d’autrui de quoi nous refaire à neuf, et que cette nouveauté est aussi dans notre mémoire. Tebbe, que je lus seulement des années plus tard, le disait mieux : La poussière se gorge peut-être du sang d’autrui, mais je suis cette poussière.
Je levai les yeux vers lui.
Par curiosité, vous avez grandi dans quel coin, en Allemagne ?
L’Allemagne ? dit-il en regardant par la fenêtre. Je n’y ai pas mis les pieds avant d’avoir vingt-six ans. Je vous l’ai dit. J’ai grandi en Australie-Méridionale.
Vous avez l’accent allemand.
Bien vu.
Lorsque Ziggy Heidl tourna vers moi son visage joufflu, je m’efforçai de ne pas fixer le léger tressautement sur sa pommette bouffie quand il sourit, ce nœud de tension dans la chair molle, cet unique petit muscle palpitant :
Je sais que ça paraît bizarre, mais c’est ainsi : j’ai été élevé par des parents germanophone, sans personne pour jouer avec moi.
Mais j’étais heureux. Écrivez ça.
Il souriait toujours. Un sourire charriant une complicité sinistre.
Quoi donc? demandai-je.
Ça.
Ça quoi ?
Écrivez que j’étais heureux.
Ce terrible sourire. Cette joue palpitante.
Boum-boum, disait-elle en silence. Boum-boum. » (p.14-15-16)


Je est un autre jeu

Kif Kehlmann est dans une situation où pactiser avec le diable n’apparaît même plus comme une erreur. En fait, s’il existe, Kif est prêt à signer tout ce qu’il veut. Écrivain sans œuvre - je compte pour pas grand-chose la nouvelle publiée et un travail universitaire - père sans esprit de famille, mari sans désir pour sa femme, enceinte de jumeaux et dont il note avec un effroi mêlé de curiosité la circonférence absolument incroyable de son ventre, il passe son temps à des travaux sans aucun intérêt qui peinent à assurer le minimum vital pour eux trois. La maison est un monstre de lézardes et de réparations incessantes, les objets du quotidien, achetés d’occasion, n’attendent que d’être en leur possession pour mettre un terme à leur fonctionnement, la voiture est un miracle de foi en la technologie ancienne et l’avenir a la jolie forme d’un point d’interrogation…

Convaincu, malgré tout, qu’être écrivain est son destin, Kif s’acharne, dans la petite penderie qui lui sert de bureau, face une représentation de la décapitation de Goliath, la revanche du petit sur le grand, du juste sur le mal, à faire démarrer et tenir le plus longtemps possible opérationnel son Mac essoufflé et subclaquant. Mais qu’écrire ? Il oscille entre fulgurances littéraires qu’il tente de capturer et de retranscrire en mots et abattement total, soudain certain que le futur ne recèle que misère et chausse-trappes.

« Ces derniers temps, j’envie toute personne venant d’apprendre qu’elle est atteinte de telle ou telle maladie incurable. Dans mes moments les plus optimistes, je prie pour avoir un cancer. »

Les relations entre sa femme Suzy et lui sont de plus en plus tendues, le simple fait qu’elle croie en lui et le soutienne, qu’elle ne doute absolument jamais de son talent l’agace au plus haut point et fait naître en lui une angoisse qui le conduit à devenir odieux, voire violent, et à se sentir ensuite, bien entendu, complètement minable. Sa foi en lui est un insupportable poids qui le contraint à la réussite alors qu’il s’en sent incapable, il a le sentiment qu’elle ne comprend pas ses difficultés, qu’elle est juste stupidement persuadée de l’impossible.

Kif est en train de glisser vers un autre Je, quelqu’un que Suzy ne reconnaît pas, la rage et la frustration, la difficulté de la vie matérielle faisant surgir un fantôme ancien, un lui-même qui n’a pas totalement disparu, violent et fasciné par la mort.

Adolescent, la conscience aiguë de sa classe sociale modeste et de son ascendance honteuse – car sa famille est issue de ces condamnés irlandais, tueurs d’Aborigènes, qu’on a déportés en Australie et Tasmanie – l’a mené à rejeter la société hypocrite et bien pensante des nantis pour préférer celle des petits voyous et des déshérités de la classe ouvrière.

« Je me souviens de cette rage folle, du désir de haïr, d’être haï et de leur cracher à tous au visage, de donner des coups de pied jusqu’à ce que plus rien ne bouge, une violence sauvage qui était aussi un acte de libération. C’était mal. D’où l’attrait. C’était mal, parce que le monde a toujours raison et qu’on plierait devant lui, et qu’il nous roulerait dessus. »

Fantôme d’écrivain, écrits sur du vent.

« Sa violence, mes mots : deux faces d’une même révolte vouée à l’échec. »

Quand son ami, Ray, dont il n’a pas eu de nouvelles depuis longtemps - un type bizarre, vigoureusement porté sur les bagarres et l’alcool, avec qui il a tué beaucoup de bestioles au temps de leur jeunesse tasmanienne un peu folle – l’appelle, pour lui dire qu’il a un boulot pour lui, et pas n’importe lequel, celui de nègre littéraire d’une gloire de la rubrique faits divers, un escroc notoire qui a volé plus de sept cent millions de dollars aux banques, Kif pense d’abord non, par dignité, parce qu’il ne sera pas dit qu’il sera un nègre, a ghostwriter et pas un écrivain.

Et puis il regarde l’avenir bien droit dans les yeux, le compte en banque en souffrance, la maison qu’on n’arrive plus à payer, le frigo pas rempli, et il dit oui.

Gene Paley, l’éditeur, est on ne peut plus clair : 6 semaines, pas une de plus, avant que Siefried Heidl, une sorte de Madoff ou de Rocancourt mâtiné de Trump, ne soit foutu en prison à la suite d’un procès dont l’issue ne fait aucun doute. Il a arnaqué les banques d’une manière magistrale, génie des affaires occultes et du tour de passe-passe financier, a tout claqué en bagnoles de luxe et voyages en hélicoptère et veut maintenant écrire – ou plutôt, par une ultime machination, faire croire qu’il a écrit – ses mémoires. Oh elles doivent tout dire, raconter son passé par le menu, faire toute la lumière sur ses liens avec la CIA, avec le monde du business, de la politique, les meurtres dont il serait responsable, toutes ses accointances, se révéler, enfin, pour celui qu’il est. Mais qui est-il ? Insaisissable, il a changé d’identité, on ne sait ni où il est né ni quand, impossible de trouver des traces de sa famille, ni de son enfance. Kif croyait n’avoir qu’à « peaufiner » un manuscrit sans doute maladroitement rédigé, mais, fidèle à sa vie de mensonge et d’esbroufe, Siegfried n’a presque rien écrit et Kif ne peut absolument pas utiliser le moindre matériau afin de mettre un manuscrit en train.

Je de poker menteur, bluff et autoportrait en quelqu’un d’autre.

La frontière est floue entre une autobiographie et une autofiction, on le sait, mais Kif se retrouve dans une situation absurde où Heidl oscille entre invention, élucubrations, mensonges et confessions dont la sincérité reste à prouver. Chaque fois que Heidl affirme quelque chose, Kif va chercher la preuve que c’est la vérité, ne la trouve pas, revient à la charge et, devant les ricanements, les savants contournements ou la fuite de Ziggy, Kif en est réduit à inventer, à fabriquer de la fiction dont il espère qu’elle est plausible. À son grand étonnement, Heidl est ravi de ses trouvailles et s’empresse de les resservir telles quelles dans les nombreuses interviews qu’il accorde ici et là, les médias faisant preuve, comme on le sait, d’un amour inextinguible pour les histoires sordides et retorses, accordant le statut de star à un vulgaire bandit complètement mytho bientôt en prison. Kif doute de plus en plus de tout ce que peut affirmer Heidl, car dans son « heidling », comme dit Ray, tout est suspect, impossible, invérifiable.

Kif, angoissé par le temps qui passe sans que le manuscrit ne se matérialise et par la mauvaise volonté exaspérante de Heidl, devient de plus en plus sombre et violent, passant absolument tout son temps à jongler entre les brèves apparitions de Ziggy, ses mensonges, ses menaces et celles de Gene, qui rappelle de temps à autres les termes du contrat à Kif et le fait que l’argent est entièrement subordonné à un manuscrit qui tient la route.

Face à face, duellistes en miroir.

Six semaines, six petites semaines pour écrire un manuscrit à partir du peu d’éléments que Heidl veut bien fournir, six longues semaines durant lesquelles il séduit, repousse, envoûte Kif au point que, parfois, leurs deux vies semblent se confondre. Heidl met Kif au défi de l’inventer, de le faire devenir fiction, de faire de lui un personnage, peu importe la personne.

« Il faut bien comprendre, répondit-il. La vie n’explique pas l’oeuvre. Regardez Papa Doc, Augusto Pinochet ou Walt Disney. C’est l’oeuvre qui invente la vie dont elle a besoin comme explication. »

Insidieux, effronté, amical, hautain, menteur toujours, rusé et effrayant, Heidl déroute Kif et devient une obsession. Leur duel, leur duo prend un tour de plus en plus ambigu et féroce. Les rares moments que Kif passe chez lui, en Tasmanie, sont vampirisés par le travail et la peur, l’impuissance face à ce type incroyable dont les avatars sont imprévisibles. L’arnaqueur vit de l’amour que lui porte son prochain et de sa capacité à anticiper ce besoin d’amour.

Exaspéré, fasciné, parfois proche et se détestant de ressentir cela, Kif dort le moins possible, travaille sans cesse, l’épée des deadlines dans le dos, le besoin d’argent ne cessant de combattre l’envie de tout laisser tomber…

Ziggy entraîne Kif dans une spirale mortifère de questionnements, de doutes, de menaces qui le désarçonne autant qu’elle le séduit et l’attire, une sorte de lutte à mort est engagée, quelque chose qui doit prendre fin d’une façon ou d’une autre avec la remise du manuscrit.

« Les vivants ne sont qu’une espèce particulière de morts, et une espèce très rare. »

Le plus étonnant est que cette histoire est un décalque – impossible de mesurer les distorsions imposées à la réalité pour la fiction – de l’expérience de Richard Flanagan, alors jeune écrivain encore peu aguerri, devenu le ghostwriter d’un célèbre escroc, John Freidrich, aux mille incarnations, mort et ressuscité, à la fois le pire cynique et le meilleur ensorceleur qui a joué de ses capacités de persuasion et de déstabilisation pour empocher des millions de dollars… Même escroqueries, même mélange de ruse et de formidable capacité à se réinventer….

Le roman serait alors une sorte de mise en abîme étourdissante, un tour de magie virtuose qui nous laisse incapable de discerner le vrai du faux, la fiction de la réalité, l’écrivain du biographe. Qu’est-ce que la fiction ? La vérité existe-t-elle une fois écrite ? Et à quoi servirait-elle donc ?

Suite à cette expérience bouleversante à plus d’un titre – tsss, bien essayé mais je ne révélerai pas la fin ! -, Kif change de vie et suit les préceptes donnés par Heidl, comme contaminé par sa noirceur : fric, jouissance, superficialité et aucun attachement sincère à qui ou quoi que ce soit, une vie de vide total avec un gros compte en banque et des bagnoles de luxe. En bref, il devient scénariste des pires daubes télévisuelles possibles, et ça marche du feu de dieu.


Musique

The Saints - Stranded

Madonna - Hung Up

The Beatles - Hard day’s night


PREMIÈRE PERSONNE - Richard Flanagan – Éditions Actes Sud - 400 p. septembre 2018
Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon

illustration : René Magritte - La reproduction interdite (détail)

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