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Chronique Livre :
Prends garde de Milena Agus et Luciana Castellina

Chronique Livre : Prends garde de Milena Agus et Luciana Castellina sur Quatre Sans Quatre

photo : la campagne des Pouilles (Wikipédia)


Les extraits

« L'école était un privilège, et seuls les socialistes avaient voulu que leurs enfants ne soient pas analphabètes. Mais après l'école, eux aussi allaient cueillir la chicorée et le fenouil, dénicher des grenouilles et des escargots qu'ils vendaient pour améliorer l'ordinaire. Les plus petits allaient aussi glaner dans les champs avec les femmes, mais seulement là où les meules avaient été emportées par les charrettes ; et, dans les éteules, les brebis avaient la priorité. C'était toujours mieux que cinquante ans auparavant, quand les journaliers qui allaient vendanger se voyaient affubler d'une muselière pour les empêcher de manger le raisin. » (Luciana Castellina)

« Elles étaient riches, quoique différentes, et à mille lieues de ce maelstrom d'ares, d'hectares et de palais qui constituait le monde, auquel elles s'agrégeaient par devoir et sans enthousiasme.
Les demoiselles Porro n'étaient séduisantes d'aucun point de vue, timides, douces mais peu affectueuses, elles n'avaient guère de conversation, se montraient prudentes dans leurs jugements et n'étaient pas friandes de ragots. Elles n'inspiraient pas l'admiration. » (Milena Agus)


Le pitch

Cet ouvrage, relatant un fait historique, comporte en fait deux livres totalement complémentaires mais radicalement différents dans la forme. Milena Agus a choisi de nous conter de l'intérieur la vie des victimes à travers le récit d'une amie de la famille, leur derniers jours et le drame. Luciana Castellina dépeint la situation des Pouilles dans sa globalité, la situation politique, économique de la région et du pays, l'horrible condition des journaliers agricoles et l'entêtement des propriétaires terriens à ne rien changer.

Nous sommes à Andria, petite ville des Pouilles en Italie en 1946. La fin de la guerre a été particulièrement difficile dans cette région. Située juste au-dessus du talon de la botte, d'une pauvreté sans nom, la famine due à la guerre n'a rien arrangé et, malgré les nouvelles directives pour favoriser l'embauche des chômeurs, les propriétaire terriens veulent faire perdurer une économie et des rapports sociaux quasi féodaux.

Les anciens combattants démobilisés, les étudiants sans université, les ouvriers agricoles crevant littéralement de faim, vivant dans des trous à même le sol, commencent à s'unir pour réclamer une amélioration du système d'embauche, plus de justice, à commencer par pouvoir nourrir leurs enfants. Un peu partout dans la région, les lynchages, fusillades, incendies, manifestations sont monnaie courante, des deux côtés les fusils et les coups fusent.

La tension y est extrême. L'église catholique, puissante dans ces populations analphabètes et superstitieuses, et le gouvernement américain, qui ne veut surtout pas des communistes au pouvoir en Italie, jettent régulièrement de l'huile sur le feu en diabolisant les partis de gauche qui essaient d'éduquer le peuple et d'encadrer la révolte. Le gouvernement italien peine à exister, les notables fascistes sont, pour beaucoup, toujours en place.

C'est dans ce contexte que le palais des sœurs Porro est attaqué par la foule, un soir de réunion politique, suite à un coup de feu peut-être tiré depuis son toit, deux d'entre elles sont massacrées...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Prends garde essaie d'expliquer l'irruption de la violence aveugle dans une communauté géographique où les rapports hiérarchiques et sociaux étaient pratiquement figés depuis des siècles mais fragilisés par les bouleversements de la guerre. Les mécanismes de ce coup de folie, de ce mouvement de foule tragique, est minutieusement démonté et argumenté par Luciana Castellina.

Précis, fouillé, cette enquête de près de cent pages, reprend le contexte incroyablement complexe de la fin de la seconde guerre mondiale en Italie où le sud fut libéré bien avant le nord. Où plus personne ne savait qui gouvernait et où les riches propriétaires terriens ignoraient avec dédain les timides réformes à l'embauche tentées par les autorités.

Le rôle de l'église italienne, réactionnaire, partisane du statu quo social, régnant sur les cohortes d'affamés mais, aussi, du gouvernement américain qui préférait une guerre civile à une prise du pouvoir par le parti communiste, l'absence d'état, l'aveuglement des propriétaires terriens, la faim, terrible, meurtrière, augmentée par l'afflux de démobilisés, tous les éléments du drame sont disséqués, analysés, remis en perspective avec talent. Une écriture vive, loin des rébarbatives études historiques ennuyeuses de faits et de dates, Luciana Castellina nous raconte une Histoire et c'est passionnant.

Milena Agus vient, quant à elle, apporter la part d'humanité, d'intimité qui manque souvent aux récits du passé. Elle nous invite dans le palais des sœurs Porro, nous présente les victimes que nous pourrions prendre pour d'affreuses affameuses et qui, sous son style léger, deviennent de pales créatures hors du monde. Inquiètes de détails insignifiants, préoccupées par l'anodin, incapables de voir la misère et les mourants sous leurs fenêtres, elles réservent leur générosité aux nécessiteux dûment estampillés par l'évèque.

Grâce à cette partie du livre, nous sommes « enbedded », correspondants de guerre, reporters après coup. L'auteure met de la chair autour des corps suppliciés de Luisa et Carolina. La lecture des horribles conditions de vie des ouvriers agricoles des Pouilles seules aurait rangé ces personnages au rang d'anonymes exploiteurs.

Ce livre met cette histoire oubliée en perspective. Il dit que derrière la violence aveugle, il y a des victimes, que l'exaspération n'est pas raison mais que, pour pulsionnelle qu'elle soit, la réaction de la foule d'Andria n'est pas immotivée. Qu'à vouloir trop vite traiter les conséquences, à ignorer les causes des affres de l'histoire, le risque d'injustice inhumaine devient de plus en plus prégnant et ne s'arrêtera pas avec de beaux discours ou de procès indignes.

Ces pauvres de Pouilles ont, pour beaucoup, quitté leur région, migré vers le nord de l'Italie industriel et riche où ils furent également rejetés. Les convulsions de l'histoire ne s'arrêtent pas à un procès bâclé, à l'arrestation ou la mort d'un ou de coupables. Les anathèmes n'ont jamais stoppé un processus de révolte, il est nécessaire d'en examiner attentivement les racines, c'est une des belles leçons de ce magnifique ouvrage.


Notice bio

Milena Agus vit et enseigne à Cagliari. Ses romans sont traduits dans le monde entier. Mal de pierres est en cours d'adaptation au cinéma par Nicole Garcia.

Luciana Castellina est journaliste et parlementaire, figure de la gauche italienne, fondatrice du quotidien Il Manifesto. Elle a déjà publié La découverte du monde (Actes Sud, 2013)


La musique du livre

Le Don Giovanni de Mozart pour le roman de Milena Angus. Les sœurs Porro sont à la fois ravies et choquées d'entendre leur visiteuse chanter Zerlina mais aussi Don Giovanni, il n'est pas convenable pour une femme de tenir un rôle masculin...

Bing Crosby et Marlene Dietrich pour la partie historique de Luciana Castellina. Les deux stars donnent un concert à Bari, nous les écoutons respectivement dans Young at heart et Du, du, liegst mir im herzen.

Prends garde – Milena Agus et Luciana Castellina – Liana Levi – 170 p. janvier 2015
Traduit de l'italien par Marianne Faurobert pour Milena Angus et par Marguerite Pozzoli pour Luciana Castellina

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