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Chronique Livre :
PUKHTU Primo par DOA

Chronique Livre : PUKHTU Primo par DOA sur Quatre Sans Quatre

 photo : milicien de l'alliance du nord (Wikipédia)


L'extrait

« Pas de réponse. Se plaindre du chantage dont il a fait l'objet signifie remettre en cause son izzat. Un homme d'honneur ne cède pas à la menace. Sher Ali devrait s'expliquer, dire Bannu, ses projets, sa dérobade, perdre également la face.
« Khalifa t'a fait soigner, il a fait panser tes blessures. Il a aidé au retour de tes enfants sur la terre de leurs ancêtres. Il a prié pour vous tous, t'a même veillé en personne pendant les longues heures quand tu délirais, pris par la fièvre. Qaâb Gul te le dira.
Le Boucher acquiesce.
- « L'Amérique a tué nos enfants Shere Khan.
- Je ne suis pas en guerre avec l'Amérique.
- Mais elle, elle est en guerre avec nous tous, avec toi. Après la Russie, l'Amérique nous a envahis, tu le sais. Tu ne pouvais éternellement éviter ce combat, mon frère. » Tajmir fixe Shere Ali qui détourne le regard. Il a marqué un point. « Regarde. » Dans son anorak, il récupère une sorte de boule avec un interrupteur sur le dessus, et la montre. « Nous avons découvert cet objet dans un canal à proximité de la qalat détruite. »
Les trois autres se rapprochent pour voir.
« Qu'est-ce que c'est ?
- Une lumière. Seules leurs machines peuvent la voir. Le jour et la nuit. Ils s'en servent pour diriger les bombes. Les Américains étaient là ce soir-là, ils nous espionnaient. Eux ou les traîtres qui travaillent avec eux. Un frère les a surpris et ils l'ont tué. Nous l'avons trouvé sur la piste, près de ta voiture, après les explosions. Ces chiens l'ont égorgé.
- Il est mort en martyr. » »


Le pitch

Afghanistan en 2008, la guerre menée depuis 2001 par les américains et leurs alliés est à un tournant. Les talibans reprennent du poil de la bête, l'armée US peut redéployer des hommes depuis l'Irak où, le désastre achevé, plus rien n'est vraiment à attendre. Les opérations de résistance ou de « pacification » s'activent avec l'arrivée du printemps.

Pukhtu raconte les histoires des hommes qui baignent dans et autour de ce conflit, sans forcément en appréhender le sens. Les Pachtounes, guidés par un code d'honneur ultra précis auquel s'ajoute tous les interdits religieux, les mercenaires des armées privées américaines, les barbouzes, les trafiquants, tous ces humains jetés dans des guerres interminables, absurdes et meurtrières avec l'ensemble des complicités et relais internationaux plus ou moins louches. De l'Afrique à l'Europe, du Kosovo à Abidjan, le road-trip du pognon et de la came qui filent en-dessous des radars et les armes qui reviennent en boomerang nourrir de nouvelles milices et d'autres coups bas.

Point ou peu d'armées régulières dans Pukhtu ou anecdotiquement. Les agences de sécurités privées, la CIA, les pachtounes et les talibans, les clans et les trafiquants ont pris la place. De la came partout, de la vengeance, des notions fondamentales d'honneur et de fidélité que chacun cuisine à sa sauce et Dieu en bandoulière parce que sinon, comme le dit un personnage, « il ne me reste plus rien »...

Shere Ali Khan Zadran, un chef de clan, contrebandier, ancien de la résistance aux soviétiques, ne se mêle plus trop des actions anti-coalition. Il trafique et s'enrichit. Un missile US va lui prendre ce qui lui est le plus cher, sa fille et son fils pour lesquels il avait tant d'espoir. Il va alors basculer dans la rage absolue et l'ivresse de la vengeance.

Fox, un paramilitaire, aura la malchance d'avoir guidé le tir du drone meurtrier des enfants de Shere Khan. Il fait sa guerre en compagnie d'un gang de miliciens privés américains censé former l'armée afghane mais qui chasse aussi pour son propre compte...

Pukhtu ne souffre aucun résumé, Trop touffu, chorale, des hommes de l'ombre, des guerriers dans les zones les plus floues de la frontières pakistano-afghane, la mort comme compagne quotidienne et la trahison aussi, le tout confit dans la morphine-base.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une énorme épopée moderne, haute technologie dans un décor moyenâgeux...

Ce volume n'est que le premier tome d'une saga d'où le « Primo » ajouté au titre. Une fresque apocalyptique où se croisent, se volent, se corrompent, se baisent, s'aiment, se battent, se torturent des dizaines de personnages, tous indispensables, tous magnifiques. Précis comme un compte-rendu d'opération militaire, sobre, envahi de l'odeur des explosions et du bruit des hommes qui agonisent, Pukhtu fait ce que seul le polar sait faire : mettre les yeux en face des trous, les points sur le i et le nez des occidentaux dans la merde qu'ils ont semée. Ce n'est pas une lecture facile, on n'entre pas dans les entrailles d'une telle histoire par inadvertance, d'un regard inattentif. Le fond explique la forme, il faut accepter de peiner un peu, de s'attarder sur un point, d'y revenir, bref, de faire son boulot de lecteur.

Théorème : tout homme plongé dans un bordel totalement déséquilibré essaie toujours de s'adapter. Et tous les moyens sont bons La tête haute, l'honneur sauf, la queue basse ou les poches pleines (voire plusieurs de ces options à la fois) ou mort. L'Afghanistan est un pays complètement ravagé en 2008, un pays sans pouvoir légitime, sans richesse pétrolière mais reste une mine d'or pour les armées privées américaines, un terrain de jeu parfait pour toutes les folies et les enrichissements spectaculaires. Le plus gros producteur d'opium du monde, terre d'opportunité et d'opportunistes.

Pukhtu est écrit « stylo à l'épaule », le lecteur « embedded » dans des opérations de guerre minutieusement décrites, objectivement, froidement. L'odeur de la sueur rance des hommes boostés à l'adrénaline, de l'ignoble et la peur de la Faucheuse omniprésente. Chaque combat sent les tripes répandues et le sang qui se déverse sur la terre hostile des zones tribales. Ce roman est une somme hallucinante des saloperies humaines, ornées, au gré des camps ou des individus, de telle ou telle valeur ou objectif pour les rendre jolies ou acceptables. Enfin, objectifs ou valeurs avouables, les autres, tout aussi magistralement racontées, sont toujours en filigrane. Ce sont elles qui mènent le jeu de cons où les perdants sont depuis longtemps désignés.

DOA nous met tantôt dans la peau d'un combattant taliban, tantôt d'un pachtoune prêt au martyre ou d'un espion de haut vol, d'un journaliste en quête de vérité ou d'un trafiquant de morphine-base. Une expérience fantastique, exceptionnelle. Un état des lieux sans concession, magistralement écrit jusque dans les moindres détails. Loin de noyer le lecteur, chaque description ou précision l'immerge un peu plus dans un univers inconnu, terrifiant mais passionnant.

Au fil des pages, on y croise un effroyable bestiaire de la tragédie humaine : Shere Khan, un roi lion borgne, cyclope cherchant désespérément ceux qui lui ont pris la lumière, Fox, le renard, rusé, mais épuisé, à bout de souffle, des aigles, des moineaux effrayés, des serpents, des chacals, des lapins effarés pris dans la clarté trop vive, une multitude d'insectes qui s'écrasent sur le par-brise de la guerre qui file à toute allure sur les pistes défoncées. Les feuilles des arbres de cette jungle sont bien vertes, comme les dollars, ceux qui résolvent tout, « Dollars ou roupies, enveloppe, sac plastique ou mallette. »

Pukhtu Primo est absolument indispensable pour comprendre l'engrenage d'une histoire qu'on nous livre au compte-goutte, les danses du ventre des médias officiels. Fabuleux par la richesse de sa part romanesque, les décors désolés des zones tribales, ce thriller est hyper documenté. Sans grandes leçons de morale ou digressions inutiles.

Pas de lézard, Pukhtu est un très très grand roman. Un des plus extraordinaires livres que j'ai lu. Un voyage au bout de la nuit étoilée afghane et des jours sombres des hommes qui se battent et meurent pour le plus grand profit d'autres humains loin des retombées de shrapnels.

Vivement la suite !


Notice bio

DOA (acronyme de Death On Arrival – Mort à l'arrivée) est romancier et scénariste, notamment sur la série Braquo (Canal +) après avoir été créateur de jeux vidéos. Né en 1968 à Lyon, il est l'auteur à la Série Noire de CITOYENS CLANDESTINS (Grand Prix de littérature policière 2007), du SERPENT AUX MILLE COUPURES et de L'HONORABLE SOCIÉTÉ, écrit avec Dominique Manotti (Grand Prix de littérature policière 2011). À l'ère du Big Brother planétaire, il aime qu'on en sache pas trop sur lui.


La musique du livre

Très bonne idée de DOA de présenter très précisément la playlist du roman en annexe. Celle-ci a une certaine importance, voire une importance certaine, dans le récit, n'hésitez pas à l'écouter en entier.

Une petite sélection :

Memory Motel des Rolling Stone qui permet à l'auteur de raconter un traumatisme d'enfance d'un paramilitaire. On y trouve également, Samantha Fox, la chanteuse aux gros poumons du Top 50, avec Touch Me.

David Bowie avec Lady Grinning Soul

Yusek avec Tonight.

Enfin, pour le plaisir de l'inattendu : Paul Martin (Jean-Pierre Castaldi) – Le témoignage de Paul Martin.

J'avais déjà passé I Wanna Be Your Dog des Stooges lors du Des Polars et des Notes spécial 70 ans de Série Noire où j'avais parlé de Pukhtu avec Aurélien Masson, directeur de la collection.

PUKHTU Primo – DOA – Série Noire/Gallimard – 675 p. mars 2015

Chronique Livre : LE NEUTRINO DE MAJORANA de Nils Barrellon Radio : DES POLARS ET DES NOTES #63 Top 10 : Les POLARS de Noël 2019